La coupe est Plaine

« La Plaine n’est pas un canton suisse »

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le 18 Déc 2015
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Ce jeudi 17 décembre, dernier rendez-vous des ateliers de concertation autour de la rénovation de La Plaine. Au cours de ces quatre ateliers participatifs, les habitants de la place Jean-Jaurès et des alentours n'ont pas ménagé leurs interlocuteurs. Ils refusent une rénovation en trompe-l'oeil, destinée à faire monter en gamme le quartier. Interview bilan avec le directeur de l'agence en charge de la concertation et l'élu qui défend le projet.

Concertation de la Plaine, dernier acte. Hier soir, la salle de la bibliothèque du conservatoire de Marseille accueillait la réunion de restitution des débats, après avoir été le théâtre de quatre ateliers au cours des dernières semaines. Des moments d’échanges pas toujours apaisés, où les habitants n’ont pas hésité à donner de la voix. Pour bon nombre d’entre eux, ce processus de concertation est destiné à servir de faux-nez à un embourgeoisement du quartier.

À l’aide de différents formulaires, outils pédagogiques et tours de table, l’agence Res Publica, missionnée par la Soleam (la société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire marseillaise) a pris la température, plutôt élevée, du quartier qui entoure la place Jean-Jaurès. En lançant cette concertation très en amont des travaux qui doivent être terminés en 2019, la volonté de la Ville était d’associer les riverains, réputés éruptifs. Rencontre avec Gilles-Laurent Rayssac, directeur de Res Publica et Gérard Chenoz, adjoint au maire (LR) et président de la Soleam.

Au terme de plusieurs semaines de concertation, comment avez-vous fait pour synthétiser toutes les contributions ?

Gilles-Laurent Rayssac : C’est du travail, on rassemble tout ce qui a été dit et écrit avec pour objectif de repérer les points d’accord et de désaccord. En général, il y a plus de points d’accord mais les désaccords sont difficilement réductibles par l’échange. À la fin c’est le décideur légitime, donc la Ville, qui décide de valider ou non les points de consensus et tranche les dissensus en fonction de ses critères et de ses contraintes. C’est important que les élus expliquent ces décisions par la suite.

Quelle masse de données avez-vous collecté dans le cadre de cette concertation ?

Gilles-Laurent Rayssac : Cela représente 3-4 pages par atelier, pour 4 ateliers (les comptes-rendus sont disponibles ici). Nous ne cherchons pas tant la quantité que la diversité. Nous avons effectué un gros travail pour faire venir tout le monde. Au conservatoire, la salle est grande, pratique, mais avec plus de place on aurait pu accueillir facilement 300 personnes par atelier vu la mobilisation. Mais c’est un problème qui n’est pas propre à Marseille, la France offre peu de salles pour organiser de grands débats.

Quels usagers avez-vous pu croiser ?

Gilles-Laurent Rayssac : Pour préparer les ateliers, nous avons rencontré des habitants, les commerçants, des associations, à l’exception de l’Assemblée de la Plaine [qui mène la contestation et a refusé des rencontres individuelles, ndlr]en tout cela représente autour de 200 personnes, avec qui nous avons échangé quelques minutes, un quart d’heure parfois. On voulait avoir la plus grande diversité, ces échanges sont un objet très important pour nous.

Gérard Chenoz : En comptant les inscrits aux ateliers, nous avons consulté près de 500 personnes. Les usages de cette place sont très divergents. Nous avons parlé à la maman qui veut plus de place pour le parc aussi bien qu’au jeune qui boit sa bière sur un banc. Mais en tant qu’élus nous devons trancher en fonction d’une vision plus globale, à l’échelle de la ville, de la métropole. Nous devons avoir une vision cohérente.

« Un certain nombre de personnes ont estimé que ce processus de concertation ne leur convenait pas. On retrouve ça partout, les gens sont méfiants vis-à-vis des initiatives de la ville, et ici, cela a été particulièrement vigoureux, voire violent. »

Gilles-Laurent Rayssac

Que diriez-vous de l’accueil que vous avez reçu parmi les riverains ?

Gilles-Laurent Rayssac : Il y a eu deux types de réaction : individuellement, l’accueil a été plutôt chaleureux, marseillais, sympathique, avec des gens qui n’hésitaient pas à dire ce qu’ils avaient sur le cœur. En revanche, la première série d’ateliers a donné lieu à beaucoup de malentendus, de difficultés de compréhension, un peu de mauvaise foi peut-être. Un énervement s’est manifesté, peut-être conjoncturel, peut-être structurel. Un certain nombre de personnes ont estimé que ce processus de concertation ne leur convenait pas. On retrouve ça partout, les gens sont méfiants vis-à-vis des initiatives de la Ville, et ici, cela a été particulièrement vigoureux, voire violent. La deuxième série d’ateliers s’est bien mieux passée. Mais il n’est pas étonnant de voir ce genre de réactions quand on donne la parole à des gens qui ne l’ont pas souvent. On ouvre la porte à toutes les expressions. Et qui peut nier qu’en France beaucoup de gens ont de quoi se plaindre ?

Tout le problème consiste, à partir de cette matière, la colère, le mécontentement, d’en tirer quelque chose d’utile à la réflexion. Les échanges ont été particulièrement riches. Sur ce côté-là, on est contents. Pour l’ambiance en revanche, on peut reconnaître que ce n’est pas un canton suisse, ici on ne s’ennuie pas.

Je sais bien que cela ne représente que 150 personnes sur 800 000, c’est juste une poignée d’irresponsables.

Gérard Chenoz

Gérard Chenoz : C’est la deuxième fois que la ville a recours à des professionnels de la concertation. Et franchement, je le regrette presque : si on avait fait ça discrètement, en élargissant un trottoir à gauche, puis à droite, personne n’aurait rien dit. Et là, on s’est retrouvés avec des gens qui lancent des avions en papier pendant les ateliers. Les gens critiquent, ils prennent des pseudos, font des lettres anonymes et ne viennent pas me voir pour en parler. L’association Centre ville pour tous a fait une lettre ouverte, je connais bien le président, pourquoi n’est-il pas venu me parler d’abord ? Si on veut changer la façon de faire de la politique, il faut aussi aller vers les hommes politiques, autrement, c’est décourageant.

Je sais bien que cela ne représente que 150 personnes sur 800 000, c’est juste une poignée d’irresponsables. Et en 20 ans, on est arrivés à en civiliser quelques uns. Mais un projet comme celui-là coûte de l’argent, cela mobilise du monde. 44 équipes internationales ont répondu à notre premier appel, ce n’est pas rien. Les trois maires de secteurs concernés sont impliqués, cela fait un an que je travaille sur le projet. Il y a les égouts à refaire, l’éclairage qui sera remplacé par un autre système qui consomme moins : de gros efforts sont faits. C’est un peu dommage, je suis maintenant un vieux monsieur et tout cela me fatigue.

« Le maintien du caractère vivant et populaire de la place et du quartier est un souhait très fort et une demande massive. »

Gilles-Laurent Rayssac

Quelles sont les principales conclusions du travail de synthèse ?

Gilles-Laurent Rayssac : On constate que deux grandes demandes sont formulées. Le maintien du caractère vivant et populaire de la place et du quartier tout d’abord. C’est un souhait très fort et une demande massive. Le fait que la municipalité ait un projet de rénovation, cela soulève beaucoup de questions. La deuxième demande concerne les questions d’entretien. Les gens pensent que ce serait bien de mieux entretenir les lieux, que ce soit l’éclairage, le ramassage des déchets, les problèmes d’incivisme, de stationnement … Forcément, quand on fait bouger quelque chose, ça fait ressortir tous les problèmes préexistants. La mairie est dans son rôle, elle impose cet invariant : il doit y avoir une rénovation. Mais les élus ont bien entendu ces demandes.

Par ailleurs, ça ne manque pas d’idées, certaines pertinentes, d’autres infaisables. C’est le boulot des élus et des services municipaux de voir ce qui correspond ou non avec la vision municipale, c’est le jeu démocratique. Tout cela se fait très en amont, on parle encore d’un projet de projet. C’est là que c’est intéressant : la réflexion vise à orienter les travaux. D’autres études plus techniques ont été menées, la concertation est une ressource de plus que se donne la mairie. Elle n’est pas obligée de la suivre. Mais la décision sera plus éclairée, plus performante, en s’appuyant sur sa propre vision, les études techniques et l’avis de la population.

Quelle place auront les habitants dans la suite du processus ? 

Gérard Chenoz : Après une réunion où les élus présenteront le cahier des charges retenu, nous passerons plus à de la concertation ponctuelle, plutôt sur le mode de l’information. Il y aura bien sûr une grosse concertation avec les commerçants sur le déroulement du chantier, le phasage afin de trouver le juste milieu au milieu de toutes les contraintes techniques [Une enquête publique sera aussi nécessaire avant la validation finale du projet, ndlr].

Quelles sont les points qui font l’unanimité ?

Gilles-Laurent Rayssac : La volonté de proposer des alternatives à la voiture fait consensus, mais laquelle est la plus adaptée, la question reste ouverte. Il y aussi l’amélioration de la liaison piétonne entre le cours Julien et la place Jean-Jaurès, l’élargissement des trottoirs et la mise en place de pistes cyclables, l’amélioration de l’éclairage, la création de toilettes publiques… La volonté d’avoir plus d’animations et spectacles sur la place est aussi admise par tous. Ça n’a pas grand chose à voir avec la rénovation, mais de savoir qu’il y a cette demande, cela oblige à les futurs projets à réfléchir à la façon de les accueillir. Il faut réfléchir à des points précis, mais aussi à avoir une intelligence plus large de ce que doit être cette place.

Et quels sont les points de désaccord ?

Gilles-Laurent Rayssac : Tout le monde est d’accord sur le fait que le marché doit rester, en revanche, il n’y a pas de consensus sur la forme qu’il doit avoir, sa taille, le nombre de forains… Autre exemple, le nombre de places de stationnement ou encore l’espace laissé à la circulation sont des points qui ne sont pas tranchés. Et puis il y a des inquiétudes : les gens veulent plus de végétal, mais sans que cela dérange les usages actuels, ils veulent de l’animation, mais aussi pouvoir dormir tranquillement… Beaucoup de questions qui n’ont pas encore de réponses, il faudra y travailler. La Ville doit prendre en compte des dizaines de paramètres pour rendre ses décisions, il faut du temps.

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