La CMA-CGM vient au secours de l’École nationale supérieure maritime à Marseille

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Valérie Simonet
3 Avr 2018 0

Le PDG de la CMA-CGM a annoncé sa volonté d'installer son académie de formation continue à la Pointe-rouge. Ce faisant, il pérennise l'école nationale supérieure maritime sur son site marseillais historique et éloigne les menaces agitées par une partie du personnel : le risque de déménagement de la prestigieuse grande école maritime au Havre.

La passerelle de l'Ecole nationale supérieure maritime. Photo : DR.

La passerelle de l'Ecole nationale supérieure maritime. Photo : DR.

Cela s’appelle un rebondissement. Un dernier atout sorti de la manche dans une partie de poker menteur qui semble s’éterniser… En interne, que ce soit du côté de l’administration ou de celui des professeurs de l’Ecole nationale supérieure maritime (ENSM), la surprise est totale.

Rodolphe Saadé, le nouveau PDG de CMA-CGM, géant français du transport de conteneurs, dont le siège est à Marseille, a su soigner son effet. Premier acte avec une annonce le 17 mars aux Echos de l’ouverture de son Academy pour former ses collaborateurs afin qu’ils puissent « monter en grade, prendre des responsabilités, s’adapter aux nouveaux métiers et transmettre la culture d’entreprise ».

Dans cet entretien, le PDG indique qu’un lieu a d’ores et déjà été identifié à Marseille, sans pour autant le dévoiler. Le même jour, une délégation de l’armateur se rend sur le site de la Pointe-rouge, profitant de la journée portes-ouvertes de l’Ecole nationale. Selon des propos rapportés en interne, les représentants de CMA-CGM auraient dit au directeur du site que le lieu était « formidable » et qu’il fallait qu’il vive…

Le projet de la CMA-CGM à la Pointe-rouge officialisée

Troisième acte une semaine plus tard avec un article de l’hebdomadaire spécialisé Le Marin qui officialise le souhait du quatrième armateur mondial d’installer son Academy dans les locaux de l’école, par la voix du directeur général de l’ENSM, Patrice Laporte. Cette formation professionnelle interne, qui existe déjà au sein de la tour CMA-CGM et qui, selon son site internet peut accueillir 132 stagiaires par jour, pourrait ainsi se déployer plus au sud.

Patrice Laporte confirme qu’aucune tractation n’était en cours et que lui même n’a appris la nouvelle que très récemment, par la voix de Ludovic Gérard, vice-président de la CMA-CGM et membre du conseil d’administration de l’ENSM. « Il n’y a eu aucun plan secret longuement élaboré, je ne sais pas comment l’idée leur est passée par la tête, mais leur venue sur le site le week-end du 17 mars est en effet totalement en rapport« , commente-t-il. Il souligne cependant que rien n’est décidé, que le partenariat est en cours de discussion et qu’il ne doit pas mettre en péril la capacité de l’école.

Ce type de passerelle pour la formation, entre l’ENSM et un armateur, n’est pas une première. Le groupe Bourbon avait, jusqu’à il y a un an, un pôle du même type dans les locaux de la Pointe-rouge. Le site est immense, en regard des quelque 350 élèves qu’il reçoit, avec 10 hectares d’espaces verts et seulement 15 000 m2 de bâti. Sans compter que « le château », la bastide d’origine qui trône au milieu de la campagne, est désormais quasiment vide. « De la place, il y en a et il y a aussi des possibilités de construire« , confirme Patrice Laporte qui voit là « la garantie de la pérennité du site ». Voix discordante, le syndicat UNSA a fait connaître son opposition à ce qu’il considère comme une privatisation d’un service public. Le conseil d’administration de l’école examinera le projet d’Academy le 21 juin prochain, 21 juin « si la CMA-CGM estime le projet viable » dixit Patrice Laporte.

Rumeurs de déménagement

Car l’intérêt soudain manifesté par CMA-CGM pour l’implantation de sa propre école au sein de l’ENSM serait passé inaperçu s’il n’intervenait dans un contexte de rumeurs tenaces. À la mi-février et d’une façon quelque peu cavalière, les personnels administratifs ont été informés de leur prochain déménagement au Havre, au plus tard en septembre 2019, échéance commuée depuis, en mai 2019.

Panique dans les rangs du service financier, de l’agence comptable, des services du patrimoine et de la direction des études, soit 17 personnes, toutes condamnées à l’exil dans le grand Nord… Pour comprendre la situation, il faut savoir que depuis 2010 les quatre écoles nationales de la marine marchande (Marseille, le Havre, Saint-Malo et Nantes) ont été regroupées dans une seule entité : l’école nationale supérieure maritime (ENSM). Ça c’est sur le papier. Sur le terrain et grâce au lobbying de chaque territoire, les quatre sites ont été maintenus, faute de véritable décision stratégique. Le siège social de l’école, placé un temps à Paris pour ne pas faire de jaloux, a finalement été transféré au Havre au 1er janvier 2016, sans être assorti de déplacement de personnel.

Patrice Laporte, directeur général, installé lui-même au Havre, règne donc sur une armée de quelque 40 fonctionnaires installés à plusieurs centaines de kilomètres de son bureau. Autour de lui, quatre personnes seulement (équivalent temps plein), dans un bâtiment flambant neuf, sis sur les quais, et inauguré en grande pompe en 2015 par François Hollande et le maire d’alors, Edouard Philippe, aujourd’hui premier ministre.

Dans son rapport annuel 2018, la cour des comptes souligne cette situation ubuesque d’un directeur général « isolé de la quasi-totalité de ses services », dans un bâtiment « trop grand » contraint de « trouver des locataires pour une partie de ses locaux« . Elle note que l’édifice, surdimensionné (il peut accueillir 1000 élèves, soit la totalité des effectifs actuels répartis sur les quatre sites) a permis alors « dans le contexte d’incertitude sur le nombre d’implantations de l’école (…) de se prémunir contre toute éventualité de fermeture du site du Havre« .

Marseille délaissée au profit du Havre ?

Dans ce bras de fer qui oppose les deux grandes villes portuaires françaises, le Havre a obtenu bien mieux que son canot de survie : elle a conquis la direction de l’ENSM, a contrario de la logique. Ce choix arbitraire est une fois encore relevé par le rapport de la cour des comptes qui estime que « le lieu qui aurait pu être privilégié lors de la création de l’école est Marseille ». Elle énumère : « c’est le siège du principal armateur français et l’implantation dont la capacité d’accueil des étudiants est la plus importante et qui regroupe la majeure partie des services de direction de l’école ». « On rapproche le piano plutôt que le tabouret… », grince le porte-parole du collectif du personnel ENSM du site de Marseille, formé depuis l’annonce du déménagement.

C’est ce collectif qui, depuis la promesse de regroupement des services administratifs, parle de « première salve« . « Si le directeur des études part au Havre, tout le reste va suivre », estime-t-il en avançant une explication politique : « le beau bâtiment du Havre, il faut le remplir, c’est la volonté du premier ministre« . À Marseille, nombreux sont ceux, dans le milieu portuaire, qui partagent cette analyse.

Au grand port maritime, même si la question de l’ENSM n’est pas un sujet de préoccupation, on fait entendre dans un sourire que « le premier ministre étant du Havre, pour les cinq prochaines années, on sera toujours le dindon de la farce… » Même son de cloche à la station de pilotage dont le président, Jean-Philippe Salducci, ancien de l’école parle de « bruits de coursives » mais pense « qu’il n’y a pas de fumée sans feu » et que « les professionnels de la première place maritime française devraient être consultés« .

« Cela fait des décennies qu’on parle de disparition du site de Marseille »

Agacé, Patrice Laporte, le directeur général de l’ENSM se dit « perplexe de voir toutes ces rumeurs qui se propagent à Marseille, auxquelles tout le monde croit ». Il martèle : « Il n’a jamais été envisagé que l’école quitte Marseille. Par contre, les services de direction quittent Marseille, Nantes, ça c’est exact, c’est une décision d’aménagement du territoire. Si vous écoutez les Marseillais, on déménagerait tout le monde chez eux… »

En attendant, 100% des personnels concernés, selon le collectif, ne voudront pas déménager. Ils rejoindront sans doute leurs administrations d’origine. La semaine dernière, la Dreal serait même « venue faire son marché« . En interne, toute l’équipe enseignante n’est pas forcément solidaire de la stratégie adoptée par le collectif qui consiste à « crier au loup » : « Les armateurs, qui sont nos soutiens, vont se lasser… Cela fait des décennies qu’on parle de disparition du site de Marseille« , estime un prof.

Force est de constater que la CMA-CGM est venue peser de tout son poids de mastodonte dans la balance, même si elle « ne souhaite faire aucun commentaire sur ce sujet-là« . L’installation de son Academy sur place est conditionnée au maintien de l’école à la Pointe-rouge. Si l’on ajoute enfin des travaux en cours, auxquels participent financièrement les collectivités locales, à hauteur de 2 millions d’euros, pour rénover un centre de formation sur le site, l’ENSM Marseille vient de trouver là un ancrage en béton.

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