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Syrie – Après la prison, elles sortent du silence

Chronique
par 15-38
le 14 Sep 2019
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15-38 Méditerranée est un site d’information qui tisse des liens entre journalistes, artistes, chercheurs et citoyens de toutes les rives de la Méditerranée. Avec cette chronique, Marsactu ouvre une fenêtre sur la Méditerranée en reprenant un article du dossier mensuel concocté par cette rédaction internationale. Ce mois-ci, détour par la Syrie, où témoignent des femmes revenues des geôles du régime.

Depuis le début de la révolution syrienne, 10 026 femmes ont été arrêtées ou ont disparu suite à une arrestation, dont 837 filles de moins de 18 ans. Torturées, parfois violées, humiliées, les femmes détenues dans les geôles du régime de Bachar-el-Assad décrivent l’après. Souvent ostracisées par leurs familles et par la société, elles ont confié leur détresse aux micros tendus par des femmes journalistes du média Ayni Aynak (Mes yeux, Tes yeux). La campagne « Survivors or not yet » (Survivantes ou pas encore) met en lumière le destin de ces êtres humaines devenues des ombres.

« J’ai quitté une prison pour une plus grande prison », c’est le sentiment confié par Rita, jeune syrienne détenue durant deux ans dans différentes geôles du régime syrien à Alep, Homs et Damas. En 2014, alors qu’elle était en route pour Alep où elle étudiait à l’université, des soldats en poste au premier checkpoint à l’entrée de la ville l’arrêtent « sans raison ce jour là mais peut-être pour avoir participé aux manifestations pour la liberté à Alep », confie t-elle. « Ensuite, j’étais détenue sous terre, je ne voyais pas la lumière, pas le soleil, rien. J’étais avec d’autres femmes qui ne savaient pas pourquoi elles étaient là et dont les familles ne savaient pas qu’elles étaient là, comme oubliées du monde. » Les services de police ou des renseignements se gardent d’informer les familles. « Je n’ai pas eu de nouvelles de ma famille durant un an puis un jour au tribunal lors d’une audience, une personne de ma ville natale m’a reconnue et je lui ai dit d’avertir mes parents que j’étais à la prison d’Adra proche de Damas. Ma mère est venue me voir seulement deux fois l’année suivante, faute de pouvoir payer le trajet depuis Kafer Nabel notre ville d’origine ».

Jointe par Skype, Rita explique l’initiative du média Ayni Aynak (mes yeux, tes yeux) dont elle fait partie, d’initier une campagne médiatique qui donne la parole aux femmes anciennement détenues pour rendre visible leur difficile réintégration dans la société. Active du 15 avril au 30 mai 2019, la campagne a permis l’organisation de rencontres dans six villes syriennes : Al Bab, Azaaz, Afrin, Kafer Nabel, Idleb et Has, toutes situées dans le nord ouest syrien, et pour les trois dernières, où le régime tente de reprendre la main en bombardant quotidiennement. La discussion avec Rita sera d’ailleurs entrecoupée à plusieurs reprises en raison des attaques aériennes. Rita était responsable de certaines rencontres à Idleb et Kafer Nabel. « Étant moi-même concernée par le sujet, je peux les comprendre, partager leur chagrin et orienter les discussions. De nombreuses femmes ont peur de parler, c’est pourquoi on les a invitées à prendre la parole devant des gens soucieux des droits humains et qui font partie de différentes organisations comme les casques blancs mais aussi devant les médias comme Radio Fresh. Il est important que la société écoute ce qu’elles vivent et qu’elle soit vigilante face aux rejets dont elles sont victimes ». Rita a senti ce rejet en sortant de prison mais sa famille l’a accueillie comme avant, malgré les velléités exprimées par le voisinage. « Les familles de mes amies leurs disaient de ne plus me fréquenter. Une femme m’a raconté que son mari l’a rejetée et elle n’a pas pu revoir ses enfants ». Les ex-prisonnières sont considérées comme fautives et donc peu recommandables dans la société, contrairement à l’homme accueilli en héros.

Syrie-Idleb-Des femmes et des hommes de différentes associations syriennes dont les casques blancs participent à un atelier où d’anciennes détenues témoignent.

Ainsi, dès leur sortie de prison, des femmes se retrouvent exclues de leurs propres familles, contraintes de quitter leur village, parfois obligées de divorcer, d’abandonner leur foyer, ou encore d’y rester mais sous le regard accusateur des proches et du mari « bien gentil de l’accepter à nouveau ». « Elles doivent repartir de zéro, elles n’ont plus rien. C’est vraiment très injuste. On a vécu des sévices, différentes sortes de tortures. On voit la mort derrière les barreaux et quand on sort après avoir survécu à tout ça, on subit les injustices infligées par la société. Pourquoi ? », s’indigne Rita. « On espère tellement retrouver la liberté après la prison mais on retrouve la prison des familles, de la société, des maris. Mes parents, eux, m’ont encouragée dès ma sortie à reprendre le cours de la vie, à étudier, à ne pas baisser les bras. »

Syrie-Idleb-Des femmes et des hommes de différentes associations syriennes dont les casques blancs participent à un atelier où d’anciennes détenues témoignent.

« Survivors or not yet »

Un an auparavant, les journalistes de la plateforme « Aiyni, Aiynek » avaient récolté une douzaine de témoignages qui mettaient en avant la vulnérabilité des anciennes détenues devenues rebus. Appuyées par le réseau ASML Syria (association syrienne des médias libres), elles décident alors d’en faire une campagne intitulée « Survivors or not yet » (Survivantes ou pas encore) relayée par 16 médias syriens. Rendre audible ces voix prisonnières hors de l’espace privé a permis de sortir ce phénomène de l’invisibilité, de rallier petit à petit la société à leur cause et de retrouver la possibilité de s’exprimer. « Certaines désirent rester anonymes, d’autres ont préféré écrire ce qu’elles vivent. Confier leur histoire à un public averti a permis à certaines filles de se libérer de leur torpeur, car ici on a beaucoup d’organisations, d’associations, de conseils citoyens qui sont à l’écoute», poursuit Rita, « mais dans la société et dans le droit syrien elles sont considérées comme fautives ».

Malgré cet environnement hostile et d’après Rita, les projets qui leurs sont destinés sont bien accueillis dans les villes où prennent place les activités liées à la campagne « Survivors or not yet ». Les rencontres et ateliers permettent de créer un espace d’expression et de rencontre nécessaire afin de poser les premières pierres à l’élaboration d’un projet de société pour que le destin de ces femmes ne soit pas éternellement muselé. Les médias impliqués dans la campagne ont contribué et contribuent encore aujourd’hui à mettre en avant leurs témoignages prouvant les incarcérations arbitraires qu’elles subissent. « Pour une mère, le simple fait d’aller demander la libération de sa fille détenue peut constituer un motif d’incarcération », constate par exemple Lucie Zagrad membre de ASML en France.

Se reconstruire seule relève d’un courage sans limite dont elles ne sont pas toutes dotées à la sortie de ce que certaines décrivent comme « L’enfer des prisons d’Assad ». Au cœur des questionnements instigués par ces rencontres avec la société civile, il est question de libertés, de celles qui constituaient le socle du mouvement révolutionnaire entrepris par une partie de la population syrienne et qui se retrouvent aujourd’hui confrontées à certaines limites ancrées dans les mœurs de la société. « Aujourd’hui je peux dire que je suis libre de m’exprimer. Ici, à Kafer Nabel depuis le début de la révolution on a clamé nos opinions car on est dans une zone qui a été libérée du régime. Même si on est sous la menace des bombes ou obligés de se déplacer, c’est toujours plus facile de vivre sous les bombes que de vivre sous ce régime », témoigne Rita. Dans cette province d’Idleb, dernière poche de résistance, de nombreux déplacés de la Ghouta orientale et d’ailleurs vivent dehors, « sous les arbres » et se nourrissent de feuilles d’olivier. Ils ne pourront sûrement pas rentrer chez eux comme le rappelle Rita qui craint elle aussi la destruction totale de sa ville et de toute la terre verdoyante d’Idleb à laquelle elle tient.

Texte : Hélène Bourgon. Photos : Ayni Aynak 


Une Syrienne à Marseille

Nahed est une jeune syrienne. Elle vit à Marseille après avoir obtenu un visa pour rejoindre la France en 2015. Lors d’un échange avec des citoyens du pourtour méditerranéen invités par 15–38 à venir partager leurs définitions de la liberté, elle confie son ressenti.

« En Syrie, c’est différent des autres pays, et d’autres pays du Moyen Orient. On manque beaucoup de liberté, et cela ne date pas de la guerre. On manque de liberté de la presse, de liberté de mouvement car on ne peut pas partir où on veut. Les visas nous sont systématiquement refusés presque partout. On n’a pas la liberté de penser, et c’est pour ça qu’on a fait la révolution qui est aujourd’hui une guerre. On manquait de dignité, on a donc demandé nos droits, on a demandé beaucoup de choses lors de la révolution. Avant c’est vrai on avait beaucoup de sécurité mais quand on tente de s’impliquer ou de s’approcher de la politique, on s’approche de la mort.

Moi je n’ai pas eu de problème avec le régime, mais il y a beaucoup de personnes prisonnières politiques qui ont disparu, elles sont peut-être mortes, sans que la famille ne sache si elles sont vivantes ou non.
On manque de beaucoup de choses en Syrie. Je ne peux pas exprimer ce que je ressens maintenant.

Ici, oui j’ai eu beaucoup de choses positives avec mes enfants, je suis libre de m’exprimer, de circuler. Malgré tout, mon pays me manque, mais sans le président actuel.
J’aimerais vous expliquer beaucoup de choses mais les mots me manquent.
Ce soir j’ai entendu vos histoires par rapport à la violence que vivent les citoyens partout, mais le pire reste en Syrie. Finalement, dans les autres pays ils arrivent à obtenir quelque chose, à avoir un résultat et des libertés, mais nous on a perdu les citoyens, on a perdu notre pays, on devient des migrants, c’est le pire. » 

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