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Voilà le travail

Sébastien, trompettiste : “c’est un instrument où le corps qui doit sonner”

Chronique
le 17 Oct 2020
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Avec "Voilà le travail", la journaliste Sandrine Lana aborde le sujet quotidien qu'est le travail en partant des femmes et des hommes au labeur. Trompettiste, Sébastien doit vivre de sa musique dans un monde sans concert.

Sébastien, trompettiste. Photo : Sandrine Lana.

Sébastien, trompettiste. Photo : Sandrine Lana.

Pendant le confinement, Sébastien Ruiz Levy faisait jouer ses enfants au football sur la place Jean-Jaurès en cours de rénovation près de laquelle il vit. Alors, il en profitait pour jouer de la trompette à quelques pas de là avec d’autres musiciens libérés pour une heure des minots. Ce « Pangolin Orchestra » réunissait les musiciens privés d’activité professionnelle. Mais les concerts n’ont pas repris depuis lors. Nous le rencontrons ce jeudi et il nous explique ce que c’est d’être un musicien professionnel alors que les salles de concerts sont fermées.

Sébastien est trompettiste depuis 10 ans dans des “groupes à danser”, la Cumbia Chicharra, Louise and the Po’ Boys ou encore Supachill. En fonction des formations, son champ musical oscille de la musique latine au jazz de la Nouvelle Orléans, des années trente au hip-hop.

“La musique c’est vraiment mon doudou. Quand ça va pas, je m’en sers, quand ça va je m’en sers. C’est ma psychothérapie…”

C’est dans la famille. Tout le monde pratique un instrument en amateur. Ses sœurs ont arrêté mais Sébastien non. Il découvre la trompette à sept ans et ne s’est plus arrêté depuis. “C’est un instrument sensuel, qui fait appel au corps, à la vibration de l’air dans le corps, la vibration de la bouche.”

Le corps qui sonne

La musique lui parle au corps, à l’esprit, au rationnel ou à l’imaginaire, selon les moments. “Physiquement, la trompette provoque une grosse pression dans le corps. Il faut être bien dans son corps pour ne pas que ça force sur la pression respiratoire. C’est un instrument où c’est le corps qui doit sonner. Si tu n’es pas bien, ton corps ne sonne pas bien, ton instrument ne sonne pas bien. Alors, je pose la trompette, je fais des étirements, je la reprends et là ça sonne.”

Le sport lui fait du bien pour être présent sur la scène, pour l’endurance, pour arriver à passer deux heures à danser, à souffler. Il pratique la course à pied et le krav maga, sport de combat israélien. “C’est jouer à la bagarre. Si, sur scène, je suis un peu fatigué, je dois monter ma garde et y aller quand même. Comme sur un combat.”

La scène est un combat ? “Alors sur scène, c’est plutôt l’amour. Il y a une énergie à aller chercher et il y a un rapport à l’autre. Le public change ton jeu.”

Dessin : Sandrine Lana

Condamné à jouer

Sébastien est venu vivre à Marseille pour suivre une formation d’ingénieur du son il y a dix ans. Alors qu’il traînait un matin au rayon trompette de la médiathèque, quelqu’un vient lui dire qu’il cherche un trompettiste. Il faisait partie de la fanfare Samenakoa. “Un mois après, je partais en tournée avec eux. Après, j’étais lancé. J’avais peur de casser mon plaisir de la musique en le rendant professionnel et aujourd’hui, je ne pourrais plus faire autre chose. »

“J’ai l’impression de ne pas être trop utile. De ne pas participer au PIB, de ne pas produire grand-chose de matériel même si avec les déplacements, les matériaux utilisés pour toute la technique, avec mon mac plein de cobalt…”

Dès le début, le musicien fait le choix du collectif, de la force du groupe. Les répétitions quotidiennes se poursuivent. “En tant que trompettiste, j’ai la chance d’avoir une équipe humaine sans problème d’égo dans tous mes groupes. Je peux m’exprimer sur des choix musicaux, sur les percussionnistes, avoir un avis sur le chant… Inversement, les percus peuvent s’exprimer sur la partie trompette.”

Ça manque…

La scène, cette “grande communion de fête” commence vraiment à manquer. “Cette énergie, les concerts, les festival, les tournées, ça manque. Il y a trois ans, je suis parti en tournée avec la Cumbia Chicharra au Chili pendant trois semaines. On dormait quatre heures par nuit mais personne n’était fatigué parce qu’on était pris par l’énergie de groupe, l’énergie du public, les yeux ouverts, super curieux dans un pays nouveau…”

“Cet été a été calme, au contraire. Ça faisait dix ans que je n’avais pas vécu au même rythme que ma famille. Avoir des week-ends, avoir les mêmes envies en même temps : de sortir et ne pas avoir envie de dormir parce que j’ai joué pendant une semaine…”

Les saisons d’été c’est ça : beaucoup sur la route, jouer avec un groupe, enchaîner à l’autre bout de la France avec un autre. Jouer dans un cinq étoiles au Luxembourg et dans un micro-festival le lendemain dans un quartier populaire. “Je prends beaucoup l’avion même si ce n’est pas raisonnable. On fait le tour des festivals et j’ai un bilan carbone dégueulasse !” L’hiver, c’est plutôt le temps de l’enregistrement, de la création, du boulot de fond.

https://www.youtube.com/watch?v=GCGShj4reK0&ab_channel=SupaChill

Inévitable Covid-19…

Depuis sept mois, ça se passe mal pour la profession, mais il y a une frustration, une colère créatrice. “Dès que c’est inconfortable, on crée beaucoup mieux. C’est plus facile d’avoir des choses à dire quand tu viens de te faire larguer ou qu’un truc dur survient que quand tout va bien, que tout est lisse.”

Et toutes les annonces gouvernementales commencent à rendre l’activité encore plus précaire. “J’ai peur de toutes les salles qui vont fermer, de tous les festivals qui ne vont pas pouvoir tenir avec une ou deux éditions annulées. J’ai aussi peur pour l’hôtellerie et la restauration qui vivent grâce aux gros festivals qui n’ont lieu qu’une fois dans l’année… Moi, je sais que je continuerai la musique quelle qu’en soit la forme.”

Sébastien est intermittent du spectacle. Avant le mois d’août 2021, il doit réaliser 507 “heures spectacles”. Il continue à enchaîner les petites prestations comme de la figuration, de l’accueil d’artistes ou du montage son ou lumière sur des tournages de cinéma. “Vu ce qui se passe, je préfère prendre les devants. Mais on ne sait pas où on va, à quelle sauce on va être mangés.” Sur les tournages, en tant que figurant, il croise d’autres artistes qui n’ont pas réussi à “faire leurs heures” dans leur domaine de prédilection : comédiens, chanteurs, danseurs… “Perdre son temps une journée en figuration, avoir mal au dos après un plan technique, ça permet de ne pas s’endormir sur son confort de musicien en galérant un peu.”

Photo : Sandrine Lana

La prochaine date de concert n’existe pas. Il y a bien des options, des dates de tournées de 2020 reportées… “Je joue beaucoup avec des ‘groupes à danser’. Jusque là on n’envisageait pas de faire des concerts assis. Mais ça y est, on y réfléchit parce qu’on a envie de jouer et que le public demande. Tout le monde a la dalle de ça !” Jusqu’ici tout va bien mais l’inquiétude réapparaît parfois. “Pour l’instant, je ne pense pas à me reconvertir. Pour l’instant.”

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Commentaires

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  1. patrick patrick

    « c’est un instrument où le corps qui doit sonner » bizarre comme phrase

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  2. JMP JMP

    Un seul commentaire sur une coquille (corrigée plus bas) dans le titre d’un paragraphe, c’est un peu injuste.
    Pour ma part, je suis allé écouter le concert accessible par le lien au milieu de l’article et j’ai trouvé ce mélange d’instruments, de voix et de musiques tout à fait remarquable.
    D’autant plus qu’il est mis en valeur par un montage lui aussi remarquable.

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    • LN LN

      Vous avez raison. Cliquer sur le lien et enchainer les morceaux est assez jubilatoire

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