Michea Jacobi vous présente
Les nouveaux piétons de Marseille

Q comme quais

Chronique
le 20 Jan 2018
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Cette chronique, piochant alternativement aux deux bouts de l’alphabet, un coup le Z, un coup le A, un coup le Y, un autre le B, se propose de faire en 26 abécédaires un portrait de Marseille qui se terminera au M, lettre médiane et symétrique. 26, séries, 26 thèmes déclinés eux-mêmes en 26 photos sans prétention photographique, en 26 textes éventuellement.

Jourdan Théodore 1833-1908.

Jourdan Théodore 1833-1908.

Pittoresque signifie au sens propre : « digne d’être peint ». Quel est l’endroit de Marseille le plus pittoresque ? Quel est celui que les peintres de tous les temps et de tous les acabits se sont acharnés à peindre, à repeindre et à peindre encore ? Ce sont les quais du Vieux-Port évidemment. Des centaines d’artistes en ont fait des tableaux et le nombre, et la diversité de leurs œuvres méritent à coup sûr qu’on en fasse un voyage. Partons.

Albert-Lasard Lou

Albert-Lasard Lou – 1885-1969 – Musée Cantini – Photo Giancatarina

L’itinéraire semble commencer sous les effets de quelque psychotrope. Le transbordeur se tord, les maisons s’assombrissent, le ciel se fait couleur d’absinthe. On se croirait dans le Haschisch à Marseille de Walter Benjamin. D’ailleurs Lou Albert-Lasard était elle aussi une artiste juive allemande qui fut comme le philosophe enfermée en 1940 dans un camp d’internement.

Brauquier Louis

Brauquier Louis – 1900-1976.

De l’hallucination, on passe à la neige avec Louis Brauquier. Pour le commentaire, laissons parler le poète :

C’est un hiver, ancien déjà, de Rive-Neuve.
Dans l’atelier glacial j’ai peint de couleurs graves
Le Vieux-Port vert de Chine, un ciel gris, des maisons
Grises avec de la neige sur les corniches,
Sur les toits de l’Hôtel-Dieu, de l’Hôtel de Ville
Le clocher des Accoules et les embarcations
De plaisance rangées, sages, le long des pannes,
En attendant le dégel – ou la fin du monde –
Et que sortent les pêcheurs bleus des bars opaques,
Nous ne savions pas trop quoi faire de ce froid.
J’ai tenté de l’utiliser sur cette toile.

Camoin Charles

Charles Camoin – 1879-1965 – Musée Cantini – Photo Giancatarina

La neige a tout blanchi. La peinture est devenue dessin. Ah ! Comme il claque le crayon de Charles Camoin dans les voiles des navires disparus.

Dufy Raoul

Dufy Raoul – 1877-1953 – Musée Pompidou – Photo Tomasian.

Le lyrisme a fait son effet. Avec le vent, le chant des haubans et les couleurs de Raoul Dufy, on s’en va très loin de la ville, vers des contrées où les coques se changent en feuilles, les mats en épines et les maisons du panier en troncs de palmiers.

Edy-Legrand

Edy-Legrand – 1892-1970 – galerie AnticStore.com

Est-on vraiment à Marseille d’ailleurs ? On ne sait plus. Eddy-Legrand prolonge le doute. Il a simplement intitulé son tableau : Port méditerranéen.

Ferrari Antoine

Ferrari Antoine – 1910-1995 Musée Cantini – Photo Bonnet-Magellan

On revient au réel avec Antoine Ferrari. Le XXsiècle est là, l’artiste se demande comment peindre ce qui a été cent fois peint avant lui. La question est difficile et toutes les réponses ne sont pas heureuses. Qu’importe. Il faut tenter de représenter, encore et encore, ce sacré Vieux-Port.

Garibaldi Joseph

Garibaldi Joseph – 1863-1941 – Intérieur d’atelier – Musée des Beaux-Arts.

Ou bien laisser là ses trois-mâts et son incomparable azur pour rester, comme Joseph Garibaldi, dans l’ombre fraîche de l’atelier. Poser les pinceaux, lire le journal, oublier la besogne de rendre compte de la beauté du monde.

Henry Émile

Henry Émile – 1842-1950 – Scène populaire – galerie Artprecium.com

Ou bien s’en tenir, comme Henry Émile à peindre à l’aquarelle les figures des gens ordinaires : pêcheur à la pipe et au bonnet, béret à pompon, passants passant sur le quai, la tour du Roi René à l’horizon.

Inguimberty Joseph

Inguimberty Joseph – 1896-1971 – Musée d’Histoire de Marseille – Photo Giancatarina.

Dockers et chevaux de trait. Les hommes paraissent aussi forts que les bêtes. Le navire aura tôt fait d’être déchargé.

Jourdan Théodore

Jourdan Théodore 1833-1908.

Vendeur de coquillages. Quelques moules, trois citrons. Celui-là ne risque pas de gagner grand-chose.

Kokoschka Oskar

Kokoschka Oskar – 1886-1980 – Musée Cantini – Photo Almodovar-Vialle.

Décidément le pittoresque, ce genre si vilipendé, veut prendre toute la place. Il ne faut rien moins qu’un élève de Klimt pour tenter d’aller vers quelque chose d’autre. Oscar Kokoschka s’essaie à la sublimation en obligeant les quais et les bateaux peints à l’emporte-pièce à s’enfuir sous un ciel d’apocalypse.

Lefranc Jules

Lefranc Jules – 1887-1966 – Quai du charbon.

Ou bien, pour en finir avec les visions trop aimables, il faut qu’un soi-disant naïf – Jules Lefranc, ancien quincaillier de Laval – représente les choses telles qu’elles sont : un quai du charbon envahi de charbon.

Marquet Albert

Marquet Albert – 1875-1947 – Musée Cantini – Photo Almodovar-Vialle.

Albert Marquet revient à une vision plus conventionnelle. Il n’empêche, l’horizontale du pont transbordeur et les verticales des mats entre la mer et l’azur font une belle harmonie.

Nattero Louis

Nattero Louis – 1870 – 1915 – Galerie Artvalue.com

Nattero est assez classique lui aussi. Mais gare. Il y a un cœur qui gronde sous l’apparente sagesse de ce pinceau. À l’âge de 45 ans le peintre s’est suicidé sous les yeux de son fils. Ce que c’est que chercher la lumière, la couleur, la beauté !

Olive Jean-Baptiste

Olive Jean-Baptiste – 1848-1936.

Allez, ne soyons pas tristes. Et puisqu’il y a toujours un malin pour parler de sardine quand il est question du Vieux-Port, ajoutons sans hésiter à notre collection cette pochade de Jean-Baptiste Olive, digne des meilleurs tableaux surréalistes.

Pasquier Francis

Pasquier Francis – 1901-1969 – Musée des Beaux-Arts – Photo Soligny-Chipault.

Ou cette solide paire de matafs qui serrent de près une dame (serait-elle de mauvaise vie ?) qui n’a pas l’air de vouloir s’en laisser conter.

Quilici Jean-Claude

Quilici Jean-Claude, né en 1941.

La série va sur sa fin. Nous passerons-nous des bleus très bleus de Jean-Claude Quilici ? Non pas. Le Vieux-Port est un lieu réel et un lieu imaginaire, composé de toutes les images qu’il a engendrées. Même ceux qui craignent d’avoir mauvais goût les ont en tête !

Rubens

Rubens – 1577-1640 – Débarquement de Marie de Médicis – Musée du Louvre – Photo Berizzi.

Nous n’oublierons pas non plus Rubens, même si le grand tableau qui au Louvre célèbre l’arrivée de Catherine de Médicis dans le Vieux-Port semble assez loin de la réalité. Loin du réel, pas si sûr. Il paraît que certains jours de mistral la Méditerranée consent à laisser voir jusque dans le Lacydon les cuisses, les hanches et les fesses des naïades du maître flamand.

Signac Paul

Signac Paul – 1863-1935 – Musée Cantini, dépôt d’Orsay.

Il paraît aussi que, peu de temps après l’averse, le ciel, les quais et les bateaux s’amusent à jouer les Signac.

Turner

Turner 1775-1851 – Tate Gallery.

Ou les Turner.

Unknown

Unknown – Musée Grobet Labadié.

Puis que le Vieux-Port se dépêche de retourner à son cadre ordinaire, comme le fait cet anonyme (cet unknown dit l’anglais) du musée Grobet-Labadié.

Verdilhan Louis-Mathieu

Verdilhan Louis-Mathieu – 1875-1928 – Musée des Beaux-Arts – Photo Almodovar-Vialle.

Que les pontons, la mairie et le clocher des Accoules, se cernent, le soir venant, du large trait noir qu’aimait Verdilhan.

Willy (Ronis)

Willy (Ronis) – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine Charenton le Pont.

Et que le populo, fatigué de faire de la figuration sur des toiles convenues, migre vers les bistrots qui bordent le vieux bassin.

X

X – Samaritaine – 1912 – Musée d’Orsay.

La Partie est terminée. Les eaux pas très propres du port se souviennent du temps où les dames de la Samaritaine, en ombrelles, jupe longue et chignon se marraient sous l’œil sévère des agents de police.

Moholy-Nagy Laszlo (Y)

Y Moholy-Nagy Laszlo – 1895-1946- Impressions du Vieux-Port.

Où la camera de Moholy-Nagy (avec deux Y) filmait les barques du haut du pont transbordeur.

Ziem Félix

Ziem Félix 1821-1911 – Au coucher du Soleil – Musée du Petit Palais – Photo Bulloz.

Puis le soleil de Ziem descend entre les mâtures oubliées. La mer est à l’ouest à Marseille.


Écrivain, dessinateur et linograveur, Michéa Jacobi a fait de l’alphabet le bâton de marche d’une quête littéraire. Celle de lire le monde à travers les 26 lettres de l’alphabet. Aux éditions la Bibliothèque, il a entrepris un grand œuvre baptisé humanitas elementi réunissant 26 ensembles de vies humaines réunies par leur obsession commune. Chacune de ces classes comprenant 26 biographies, cela porte à 676 les vies ainsi rassemblées. En parallèle, pour Marsactu, il a croisé cette obsession alphabétique du monde avec sa passion de piéton arpentant sa ville. Il le fait souvent avec son complice, le photographe Luc Barras. Vous pouvez trouvez ci-dessous les inventaires déjà parus.

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Michea Jacobi
Michéa Jacobi est graveur et écrivain. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Chroniqueur à Marseille l’Hebdo pendant plus de dix ans, il a rassemblé ses articles dans un recueil intitulé Le Piéton chronique (Éditions Parenthèses) et il a écrit pour le même éditeur une anthologie littéraire Marseille en toutes lettres.

Commentaires

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  1. Pek Pek

    Merci pour cette expo !!!

    Un vrai bonheur….

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