[Ouvre-boîte] C’est nous, les gars de la Marine
Avec cette nouvelle chronique, Ouvre-boîte, le journaliste Guillaume Origoni se plonge dans l'histoire des lieux de nuit disparus, à Marseille et dans ses alentours. Que subsiste-t-il de ces clubs, de ces soirées de liesse et de ces aubes moites ? Cette semaine, le Bar de la Marine, sur le Vieux-Port, avant qu'il devienne un piège à touristes.
Devanture du Bar de la Marine dans les années 90. (Photo : DR)
Vous me l’avez entendu dire des dizaines de fois : avant que le centre de Marseille soit à tout le monde (ce qui équivaut à dire qu’il n’est à personne), il était peuplé par les Marseillais. Même les petits salaires et les étudiants pouvaient se loger autour du Vieux-Port. L’offre commerciale était donc, fort naturellement, orientée vers cette population. Bars, clubs, boîtes et restaurants comptaient alors bien plus sur les Marseillais que sur les touristes pour assurer leur chiffre d’affaires. Dans le même temps, il est aussi vrai qu’au début des années 1990, cette zone amorce une première transition de genre.
Exit les vieilles boîtes de strip aux devantures noires comme le New Pussycat et les bars de mias plutôt interlopes, la ville ne peut plus se permettre d’afficher sa sympathie pour le diable de façon aussi ostentatoire en plein Vieux-Port. Quelque part, c’est aussi une forme de gentrification : on vire la malavita et on essaie de capter la jeunesse de la classe moyenne. Mais Marseille reste Marseille et, comme dirait un Antonio Gramsci un peu rétamé au Casa, « Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les patrons de bar qui flairent les bonnes affaires ».
Un ordinaire agité
Parmi ces bonnes affaires, il y en a une qui se distinguait de toutes les autres. Il s’agit du Bar de la Marine. Je vous entends marmonner dans votre barbe de commentateur avisé que le Bar de la Marine existe toujours et qu’il n’a pas disparu. Cela ne fait aucun doute. Mais, pour essayer de transmettre ce qu’était le Bar de la Marine au début des années 90, nous pourrions être tentés de le faire avec une formule quelque peu exagérée mais pas si éloignée non plus de la réalité : il y a autant de différence entre le Bar de la Marine version nineties et l’actuel qu’il y en a entre la criée au poisson et le théâtre de la Criée. Si les noms et les emplacements restent identiques en traversant les décennies, cela ne signifie en rien que l’esprit perdure.

Intérieur du Bar de la Marine dans les années 90. (Publication autorisée par l’auteur Sébastien Boffredo)
Lorsque le Vieux-Port nous était destiné, il sortait de la musique de chaque établissement du quai de Rive-Neuve (en face, ça dormait sévère), les prix étaient à peine plus élevés que dans un bar de quartier et on pouvait foutre le dawa à loisir. C’est dans cet esprit et cette ambiance que deux frères, Marcel et Jean-Paul, s’entichent du Bar de la Marine, en pleine résurrection après des années de cabotage près de côtes dépeuplées de clients. En peu de temps, il devient un établissement incontournable. On y venait le midi pour avaler un plat du jour à vil prix, puis l’après-midi s’étendait jusqu’au soir entre parties de contrée et, souvent, parties de “petits paquets”. Un jeu de bar et d’argent qui donnait très régulièrement lieu à des disputes qui ressemblaient plus à des engatses de poissonniers qu’à des discordes qui se règlent dans le respect de la météo des émotions de chacun.
Lorsque nos camarades parieurs s’approchaient trop près du zéro absolu, avec la tentation de lever les mains qui se matérialisait par des regards noirs catalysés par l’excès de badiane, le barman menaçait de mettre tout le monde dehors. Grand noctambule et inlassable photographe des nuits marseillaises, Jean de Pascal, boîtier en bandoulière, n’est jamais loin de là où ça se passe et a immortalisé les fragrances du temps béni où Marseille n’était pas encore colonisée par les belins, le flouz, la monnaie, les talbins, les francs, les dollars, l’artiche… et via cosi.
Du swing à tous les étages
D’ailleurs, des barmans, il y en avait plusieurs. Le premier d’entre eux, Alain, était un homme calme, posé, assez amical et poli, qui avait la confiance totale des deux frères associés Jean-Paul et Marcel. Il savait y faire avec tout le monde, mais il avait aussi, dit-on, une droite foudroyante qui s’abattait sur les malandrins de tout poil. Je ne sais pas maintenant, mais à l’époque, avoir un bar, c’était aussi savoir tenir son bar. Une autre personnalité marquante tenait le comptoir l’après-midi, il s’agit de Jess. Un Marseillais au flegme anglais, grand connaisseur de la soul américaine et britannique. Lorsque Jess n’était pas derrière les tireuses à bière, il passait les disques, calé sur la mezzanine. À partir de 18 heures, on pouvait boire un coup ou douze en écoutant Wrap it up de Sam & Dave, Nasty Gal de Betty Davis ou Beggin’ de Frankie Valli. Quelque temps plus tard, Jess intégrera la cave à jazz du Trolleybus. Il a été jusqu’à la fin l’un de ces passeurs de musique qui ont marqué le Bar de la Marine, puis le Trolley ; ensuite, nous nous sommes exfiltrés ensemble au Panier, mais c’est une autre histoire.

Un légionnaire et un client échangent leurs couvre-chefs respectifs dans un élan de fraternité de comptoir. En arrière-plan à droite, Jess, et à gauche, Jean-Paul. (Bar de la Marine, années 90. Photo J2Pascal)
À partir de 19 heures, “la Marine” fait office de warm-up, puis de before. Tout le monde est présent sur cette terrasse dans un désordre total en attendant que les clubs se remplissent. Ce bar aurait pu être une machine à cash dantesque, mais les patrons ont choisi d’en faire un lieu où eux aussi prenaient du bon temps.
Signe des temps, Jean-Paul et Marcel avaient acquis le Bar de la Marine avec une condition imposée par le vendeur : « Je vous vends l’affaire, mais vous gardez le chien dans le bar, il est trop habitué. C’est chez lui ici. » Peu à peu, le chien a vieilli au milieu des clients. Il avait sa place attitrée dans ce biotope. À la Marine, on n’appelle jamais le serveur (qui le soir venu n’est autre que Marcel, le patron), on attend qu’il passe à proximité pour avoir la chance d’être servi par cet homme toujours de bonne humeur, hilare avec tout le monde mais un peu plus avec les gadjis.
« Combien je te dois ? »
Le Bar de la Marine, c’est le refus de l’urgence et du sérieux. On discute trente minutes sur la chaussée sans descendre de la moto pour parler avec Jean-Jacques, directeur artistique du Trolley, installé sur la terrasse, on commente l’arrivée d’Albert sur sa superbe Ducati 350 mono, qui fonctionne quand elle veut et ne freine pas. Albert est à l’époque l’une des têtes des Zebra (avec Jean-Jacques et Éric), trio de producteurs de concerts à qui l’on doit le passage à Marseille des Meteors, Screamin’ Jay Hawkins, Treponem Pal, Pete Shelley (le chanteur des Buzzcocks, excusez du peu), The Levellers et tant d’autres.

Une après-midi douce au Bar de La Marine. Ambiance familiale et minots des bienvenus. (Bar de la Marine, années 90. Photo J2Pascal)
Les Zebra sont aussi les gérants du Trolleybus. Il n’était pas rare du tout que, par amitié, Albert passe derrière le comptoir ou s’occupe de la cuisine. À la Marine, on a aussi pu entendre Zaza qui, du trottoir d’en face, interpelle le même Jean-Jacques par un « Oh ? JJ ? Fatche de pantoufle ! ». En une intervention, la masse d’ivrognasses présente sur la terrasse est convertie au parler marseillais ceinture noire troisième dan. Puis, la normalité reprend son cours : partout ça glousse, ça vanne, ça drague.
Souvent, l’un des nombreux musiciens de la scène marseillaise sort sa guitare, car Emma Peel, les Looney Tunes, les Steacks et bien d’autres sont des habitués. Si le petit Johnny passait par là, on avait même droit à une session improvisée qui offrait à tous des titres des Barracudas, des Waterboys ou Wilson Pickett.
Quand tout le monde était empégué (et invariablement, tout le monde l’était), plus personne ne savait ce qu’il avait bu et surtout combien de verres. On demandait donc à Marcel : « Oh, combien je te dois ? » Le hic, c’est que lui aussi était souvent saoul à force d’enchaîner les pastis et les babies avec les clients. Précédé d’un éclat de rire, plateau à la main et main sur la bouche feignant une surprise totale, sa réponse était alors la même, « Oh putain ! J’en sais rien, je sais plus ! Eh ben, donne-moi 50 francs (7,50 euros) ». On avait beau lui dire que c’était pas assez — d’ailleurs, on donnait plus que le prix annoncé —, que nous avions bu au moins pour cinq à dix fois ce prix, il concluait cette non-négociation par un « Eh c’est bon, on s’en bat les couilles ! ».

Pour pas mal d’entre nous, le Bar de La Marine était une extension de la maison. Un lieu qui hybridait la rue et le salon domestique en attendant que le soleil daigne disparaître pour passer aux choses sérieuses. (Bar de la Marine, années 90. Photo J2Pascal)
Les clients arrivaient ensuite déjà bien chargés aux portes des clubs alentour. Leurs patrons grognaient alors régulièrement contre ce « bar d’estrasses où on se saoule pour pas un franc ».
Rien n’était vraiment incongru au Bar de la Marine version nineties, comme les motos garées en plein milieu de la terrasse avec les tables disposées autour en arc de cercle. Il est aussi arrivé qu’un client rentre à l’intérieur du bar en plein après-midi sur sa Honda 350 Four, sans que les parieurs détachent les yeux de leurs petits paquets. Ce jour-là, Jess est de dos derrière le comptoir, il ne voit pas qui rentre avec sa machine dans le Bar de la Marine, mais reconnaît le bruit du 4 cylindres japonais et par là même comprend qui chevauche la moto. Sans se retourner, il agite un verre vide comme pour dire, « je te sers une pinte ? ». Le pilote descend de sa Honda et lui tape la bise. Comme dirait l’autre : « Sans déconner, c’est la classe ou pas, ça ? »
Merci à Sébastien Boffredo et Jean 2 Pascal pour les images fournies gracieusement.
Le client chapeauté on dirait bien manu
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C’est bien Manu Chapeau !
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C’est bien lui !
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Stylé l’article ! Bravo l’artiste pour nous faire vivre cette époque pas si lointaine
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