[Massilia amorosa] Le carré d’or

Chronique
le 2 Oct 2021
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Après Les nouvelles heures marseillaises, Michéa Jacobi délaisse les aiguilles du temps pour trotter dans les différents quartiers de la ville avec Massilia amorosa. L'amour sera son moteur : au fil des prochains mois, il racontera 16 histoires d'amour, une par arrondissement. Pour ce huitième épisode, l'amour se fait carrer.

De Périer à Callelongue, le huitième tire la langue le long de la Méditerranée. C’est comme s’il défiait tout le reste de Marseille. Je suis le plus riche et le plus méridional, lance-t-il aux Quartiers Nord, malades de la pauvreté. Je suis le plus aéré, j’ai Borely, le parc du 26e, les plages et même la calanque de Marseilleveyre, fait-il valoir au centre-ville qui étouffe entre ses murs. Je suis l’emblème de Marseille : j’ai le stade, j’ai la foire, j’ai la Cité radieuse, j’ai les Goudes pourrait-il même proclamer.

Mais ses lotissements fermés par des barrières, ses résidences pour riches et ses voix essayant à toute force de cacher leur accent lui enlèvent toute crédibilité. Le huitième vieillit et esquinte ses richesses : il a fait du parc Chanot une zone d’entrepôts, il a vendu son stade à une compagnie de téléphone et les villas du second Prado à des banquiers et des assureurs ; il a cédé les Goudes à des richards qui ignorent tout de l’art du cabanon. Il est devenu le paradis des promoteurs qui parent leurs projets de noms ronflants et des agents immobiliers qui ont donné au cœur du quartier la prétentieuse appellation de Carré d’or !

Le Carré d’or, tu parles, se disait le jeune Jonatan San Angelo, en refermant la porte du dernier bien qu’il venait de faire visiter. L’endroit était minuscule, le prix astronomique et les acheteurs, pinailleurs mais visiblement peu intéressés, avaient fait durer leur visite au-delà du raisonnable. Quels emmerdeurs pensait le vendeur en chaussant son casque (un blanc tout rond façon Grand Prix) et en enfourchant sa Vespa (une Primavera 125 cm3). Et quelle épreuve d’avoir à fourguer ces machins hors de prix, poursuivait-il en actionnant de son mocassin pointu (et porté sans chaussette) le démarreur de son engin.

Mais lui, mazette, quelle gueule il avait ! Sa chevelure, les muscles de son cou, son fier menton : merde, on aurait pu le prendre pour l’homme de marbre des plages du Prado.

La soirée passa. Apéritif dans un faux pub irlandais des rives du Vieux Port – bière en gobelets, copains sosies et fausses blondes – ; soirée dansante sur le toit d’un centre commercial -, discussions rendues impossibles par la musique assourdissante, vague agitation un verre de mauvais rhum à la main, drague infructueuse ; imprudent retour par la Corniche : les Catalans, le Peron et le monument aux morts des Armées d’Orient et des Terres lointaines à toutes pompes. En se couchant, Jonatan ne put s’empêcher d’avoir une pensée pour son pseudo-David. Suivie d’une érection. Et il fila entre les micocouliers du Prado vers la réplique du David de Michel-Ange, prit la Corniche à fond, laissa l’hélice de César, passa la plage du Prophète et remonta par le Vallon de l’Oriol vers son petit appartement, au-dessus du Terrail. C’est là, en rangeant son propret véhicule dans son propret garage, que le souvenir de ses derniers clients lui revint brusquement en mémoire. Elle était quelconque. Mais lui, mazette, quelle gueule il avait ! Sa chevelure, les muscles de son cou, son fier menton : merde, on aurait pu le prendre pour l’homme de marbre des plages du Prado.

“You can’t always get what you want, you can’t always get what you want, You can’t always get what you…”, c’est la musicale et rollingstonnienne sonnerie de son téléphone qui le réveilla, sur le coup de 10 heures. Mince, c’était justement le type de la veille, le vétilleux David qui appelait. Il proposait d’une voix assurée d’acquérir l’appartement à un prix ridiculement bas. En temps ordinaire, J. se serait débarrassé d’un pareil acheteur en moins de deux. Mais là, allez savoir comment, le désir prit le pas sur les affaires et notre excellent négociant en mètres carrés loi Carrez, proche École Provence, vue imprenable et gros potentiel, se laissa convaincre d’aller négocier son petit bijou pour une bouchée de pain. Le charme énergique de cet Apollon radin, sans doute ; sa voix de guerrier, l’incertaine perspective d’une sorte d’amour que le petit Jojo ne connaissait pas encore, qu’il brûlait et redoutait de connaître à la fois.

Le rendez-vous fut fixé dans le fatal T3, prestations soignées, logement connecté, accès à piscine et fitness. L’acheteur potentiel était seul cette fois, moulé dans un t-shirt noir barré d’un large slogan, l’air sûr de lui et caressant à la fois. Le vendeur était tout ému, il sentait que toutes les précautions utiles à son métier l’abandonnaient. Et que toutes préventions amoureuses et sexuelles le fuyaient en même temps. On revisita longuement, on pinailla de nouveau, on palabra et on décida finalement pour le prix le plus bas. Allons boire un coup pour fêter ça proposa le vainqueur de la négociation d’un ton doucereux. Avec plaisir répondit l’autre d’une voix qu’il ne se connaissait pas, une voix vacillante, une voix enamourée.

JUST DO IT proclame le T-shirt du pseudo David. Just do it soutiennent ses pectoraux. Just do it remâche Jonatan.

Ils se rendent dans un établissement prétentieusement baptisé Golden Lodge. L’obscure salle est divisée en des sortes de compartiments meublés de banquettes en faux cuir et décorés de plaques publicitaires émaillées achetées au kilo. Ils s’installent dans le coin le plus tranquille, ils sirotent une bière, la conversation languit. Le bel acheteur n’en finit pas de remercier son prestataire, sa voix se fait caressante, sa main semble vouloir prendre le même chemin. Jonatan est hypnotisé. JUST DO IT proclame le T-shirt du pseudo David. Just do it soutiennent ses pectoraux. Just do it remâche Jonatan. Et tout à coup, c’est plus fort que lui, il tente une embrassade. C’est alors qu’il reçoit une magnifique torgnole. Une torgnole majuscule et n’appelant aucun commentaire : l’entretien est terminé.

Il se réveillera le lendemain avec une belle marque en haut de la joue, une ecchymose au contour régulier et d’un brun éclatant, un carré d’or en quelque sorte. Il l’examinera longuement et la caressera tendrement tout en fredonnant la suite de la chanson :

You can’t always get what you want

But if you try sometime you find

You get just what you need

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Commentaires

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  1. Daniel Bourély Daniel Bourély

    Sympa.

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