[Massilia amorosa] Double annonciation

Chronique
le 4 Déc 2021
1

Avec Massilia amorosa, Michéa Jacobi délaisse les aiguilles du temps pour trotter dans les différents quartiers de la ville. L'amour est son moteur : au fil des mois, il nous raconte 16 histoires d'amour, une par arrondissement.

(Illustration Michéa Jacobi)

(Illustration Michéa Jacobi)

Le tableau intitulé The Cholmondeley Ladies (Londres, Tate britain, N° d’inventaire T00069, artiste inconnu) représente sur un large panneau de bois deux dames alitées tenant leurs bébés dans les bras. Elles sont côte à côte, semblablement vêtues à quelques détails près, pareillement adossées sur les mêmes oreillers et soutenant de la même façon des enfants aussi ressemblants que leurs mères et mêmement emmaillotés. On dirait un “jeu des sept erreurs”.

La peinture suggère que ce sont des sœurs jumelles (la couleur des yeux précise qu’elles ne sont pas issues du même œuf) et qu’elles ont accouché en même temps. Une inscription confirme : “Deux dames de la famille Cholmondeley, nées le même jour, mariées le même jour, et qui ont enfanté le même jour.”

La pose, les somptueuses robes blanches, les hautes encolures dentelées, l’impavidité des expressions (celles des mères et celle des petits) indiquent que ces dames désirent être semblables et souhaitent que leurs enfants le soient aussi.

Si vous pouviez entrer dans une certaine villa du dixième arrondissement de Marseille (traverse de la Pintade pour être plus précis), vous pourriez voir une sorte de réplique du tableau des Cholmondeley. Vous en verriez même deux versions, puisque la villa est partagée en deux logements : l’un occupé par la famille Reboul (Raphaël et Kahina), l’autre par la famille Reboul (Fatima et Marc).

Ces peintures, d’un style que l’on pourrait qualifier de naïf, représentent elles aussi des mamans pareilles l’une à l’autre serrant dans leurs bras de semblables petits. Mais elles vont encore plus loin que le panneau de Londres sur le thème de la duplication matrimoniale. Les géniteurs des nourrissons figurent en effet sur ces portraits de famille, tout ronds, tout enjoués, ravis comme un ravi dans sa crèche.

“Pour ce qui est de la séduction, ce sont même de vrais manches”

Vous aurez compris que Raphaël et Marc Reboul sont des frères jumeaux, tellement jumeaux qu’ils ont épousé le même jour – s’il vous plaît – des sœurs elles-mêmes jumelles : les demoiselles Kaci. Qu’ils ont installé leur ménage sous le même toit, qu’ils ont eu un enfant le même jour et ont posé quelque temps après pour le même artiste, Mohamed Kaci, le grand-père de ces dames, spécialiste en principe du paysage oriental et qui a bien voulu se faire portraitiste pour l’occasion : “Je ne vous promets que vous serez tout pareils, mais je vais faire mon possible”.

Les Reboul, tout le monde les connaît dans le quartier. Pensez donc, ils sont tous les deux caissiers à l’Auchan de Saint-Loup. Caissiers depuis tant d’années qu’ils semblent faire pièce à leur caisse, que leurs voix se confond avec la musique du scanner, que leurs gestes sont aussi mécaniques que le mouvement du tapis roulant. Et si ce n’est pas au supermarché qu’on les a croisés, c’est à l’école, à l’entraînement des poussins de l’ASC Vivaux-Sauvagère (où, à cause de leur embonpoint, on les surnommait méchamment Boul et Reboul) ou au catéchisme, sous le curieux voile de béton de l’église Saint-Maurice.

Les jumelles Kaci sont plus mystérieuses. Dans l’enfance, elles n’ont guère fréquenté que le balcon de leur HLM et le jardin de leur grand-père Mohamed, homme de grande foi, excellent cultivateur de fèves et de fraises, spécialiste des chansons de Marcel Moloudji et peintre à ses heures : spécialité de paysages orientaux, portraits sur demande.

Cette enfance heureuse et irréelle, close et ouverte à la fois, en a fait des jeunes filles de la plus grande timidité. Les frères Reboul, sous couvert de parole facile, de “je connais tout le monde” et “on est du quartier depuis toujours” ne sont pas moins empruntés. Pour ce qui est de la séduction, ce sont même de vrais manches. À force d’être traité de gros, de rouquins et de puceaux, ils ont perdu toute confiance en eux.

L’ange https://

Comment les Reboul et les Kaci ont-ils donc fait pour se connaître, s’aimer et se marier ? Où se sont-ils rencontrés ? À Auchan ? Traverse de la Pintade ? Non, non et non. Il fallait quelque chose de plus magique, de plus irréel pour unir des êtres si proches et si dissemblables à la fois. Il fallait que, de longues soirées Kahina et Fatima tapotent sur le même clavier, qu’au même moment Raphaël et Maurice épluche à l’infini le même site de rencontres, pour que ces quatre jeunes gens qui vivaient à quelques pas les uns des autres aient le désir et le courage de se parler. Il fallait que l’ange https ://, avec ses deux points et ses deux slashs les fassent longuement dériver de messages bouffons en présentations trompeuses, d’appel éplorés en propositions salaces et de naïvetés en sous-entendus, pour qu’ils reçoivent ce message quasi céleste (la wifi est un truc essentiellement aérien après tout) : Kahina, Fatima, Raphaël, Marc, unissez-vous. Qui avec qui, il sera toujours temps d’y penser.

C’est sur ce point justement, que certains, dans le quartier, aiment à cancaner. Les gens sont comme ça. Une fois l’étonnement passé, ils cherchent le vice. Ils se demandent comment le choix s’est fait, ils imaginent des confusions, ils supposent de graveleux échanges.

Les Reboul-Kaci, les Kaci-Reboul, vivent loin de ses médisances. Fermement accrochés à leur bonheur, ils n’en reviennent toujours pas d’avoir trouvé dans le mariage une façon de rester si heureusement proches et semblables, de vivre à la même heure, exactement. Ils ont gardé du coup toute leur timidité. Ils s’embrassent sur la joue, ils rougissent au moment de se mettre au lit.

Comment ont-ils pu devenir père et mère dans ses conditions ? Un mystique parlerait de double annonciation, et de double nativité miraculeuse. Mais on ne connaît personne qui puisse croire une chose pareille dans le dixième arrondissement de Marseille. Même en décembre.

Jusqu’à dimanche Michéa Jacobi partage l’affiche avec d’autres artistes dans le cadre d’une exposition en soutien à SOS Méditerranée, au 25, cours Estienne-d’Orves.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Michea Jacobi
Michéa Jacobi est graveur et écrivain. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Chroniqueur à Marseille l’Hebdo pendant plus de dix ans, il a rassemblé ses articles dans un recueil intitulé Le Piéton chronique (Éditions Parenthèses) et il a écrit pour le même éditeur une anthologie littéraire Marseille en toutes lettres.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Patafanari Patafanari

    Et à la fin les cousins devenus grands s’épouserèrent et n’eurent aucun enfant.

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire