Margaux Mazellier vous présente
Marseille fait genre

[Marseille fait genre] J’crains Dégun, en lutte contre les violences faites aux femmes

Chronique
le 3 Oct 2026
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Dans cette chronique, Margaux Mazellier donne la parole aux féministes marseillaises. À travers des portraits intimes de militantes, activistes et citoyennes, elle explore la diversité des combats pour l’égalité à Marseille. Cette semaine, rencontre avec les membres du festival J’crains Dégun organisé depuis 2022 chaque 25 novembre, journée internationale de mobilisation pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes.

Les membres du festival J'crains Dégun. (Crédit photo : J'crains Dégun)
Les membres du festival J'crains Dégun. (Crédit photo : J'crains Dégun)

Les membres du festival J'crains Dégun. (Crédit photo : J'crains Dégun)

Depuis 2022, chaque 25 novembre, journée internationale de mobilisation pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, trois structures historiques du territoire marseillais, le centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF) Phocéen, le Planning Familial 13 et Solidarité femmes 13, organisent un festival de sensibilisation et de prévention avec des acteurs culturels de la ville. Un événement joyeux et riche en propositions qui manquait jusque-là à Marseille, porté quatre coordinatrices. Cette année signe la 5e édition qui se tiendra le 21 novembre et le 25 novembre pour les établissements scolaires à la Friche. Dans cette chronique les quatre membres de l’équipe J’crains Dégun nous racontent ce qui a pu déclencher ou renouveler leur engagement.

Une rencontre décisive – Mathilde, Noémie, Émilie

« Le projet est né sous l’impulsion du CIDFF et de Solidarité Femmes 13. Nos deux directrices, Marielle Wallon et Sophie Pioro, avaient envie de créer un événement autour du 25 novembre, partant du constat qu’il n’y avait alors que des événements institutionnels. Nous voulions proposer un événement grand public, notamment destiné aux personnes que nous accompagnons dans nos associations respectives », raconte Émilie Denis, chargée de mission égalité au CIDFF. C’est elle qui prend alors en charge la coordination du projet avec Mathilde Remignon, cheffe de projet formation chez Solidarité femmes 13.

Elles décident de traiter le sujet de la prévention et de la sensibilisation aux violences faites aux femmes et aux minorités de genre au travers du volet culturel : « Les nombreux partenaires que nous avons contactés ont répondu avec enthousiasme confirmant qu’il y avait un véritable besoin sur le territoire ». J’crains Dégun est né. La première édition se tient en 2022. Noémie Vergé, conseillère conjugale au Planning familial 13 rejoint l’équipe l’année suivante. Plus tard, Maé Bourigault, chargée de communication pour Solidarité femmes 13 s’ajoute au trio.

Pour Noémie travailler ensemble faisait sens : « Nous menons toutes un travail de terrain complémentaire : le Planning Familial intervient principalement sur les questions de prévention et de santé sexuelle, le CIDFF sur l’accès aux droits, tandis que Solidarité Femmes 13 est spécialisée dans l’accompagnement des victimes de violences conjugales et les questions d’hébergement ». Pour elle, travailler ensemble c’est aussi contrer la tendance des pouvoirs publics à avoir une réponse unique face au problème complexe que représentent les questions de violences faites aux femmes : « L’ensemble de nos métiers ont un sens dans cette lutte ».

C’est enfin, selon Mathilde, une volonté politique de travailler sur la coopération : « Nos modèles associatifs ont beaucoup évolué, notamment avec la fragmentation des financements publics au niveau national, qui peut parfois créer une forme de concurrence entre les associations. Ici, nous avons fait le choix de répondre à cette logique par l’alliance et la coopération, une démarche notamment portée par nos directrices ».

Un slogan – Mathilde

C’est une femme accompagnée par le CIDFF qui a trouvé le nom du festival, J’crains Dégun, lors d’un atelier où l’équipe réfléchissait à la façon dont nommer cette journée. Au départ Mathilde avait proposé « l’Astragale » : « J’étais tombée sur ce mot en me baladant au Frioul. C’est un petit buisson vivace qui ne pousse que dans les Calanques. Au fil des ans en bord de Méditerranée, il a su s’adapter à des conditions extrêmes de vent, de sel et d’aridité. Je le brandissais en signe de résistance ».

Et puis, pour elle, le mot fait aussi un peu super-héroïne : « Je pense tout de suite à une meuf badasse dans l’espace, super agile pour éviter les rayons laser ». Mais le mot ne fait pas l’unanimité : « Alors que quand J’crains dégun a été proposé, on s’est toutes dit : voilà, c’est ça. C’était évident. »

Avec Solidarité femmes 13, Mathilde dispense des formations professionnelles pendant lesquelles elle apprend à distinguer le conflit de couple de la violence conjugale, en travaillant notamment sur l’asymétrie qui existe dans la violence et qui n’existe pas dans le conflit. « On voit que ce qui fait marqueur de cette asymétrie, c’est la peur. La peur vient dire « je ne suis pas à égalité avec toi ». Dans le conflit, on n’a pas peur de l’autre, car on se sent à égalité. J’crains dégun, c’est dire : je n’ai plus peur de toi, c’est dire : on est ensemble, c’est dire : la peur que je ressens je te la renvoie, je n’en veux plus », conclut-elle.

Une œuvre d’art marquante – Émilie

« J’ai tout de suite pensé au travail mené et mis en valeur dans l’édition 2023 de J’crains Dégun dans le cadre d’un cycle d’ateliers de couture pour femmes porté par le CIDFF en partenariat avec le couturier argentin Léo Peralta », lance-t-elle. Basé à Marseille, l’artiste travaille notamment sur les identités de genre et des questions décoloniales. Émilie explique : « L’idée était de partir d’une œuvre couture dans la perspective du 25 novembre. Les participants ont fait des ateliers de réflexion autour de ce que signifiait la lutte contre les violences faites aux femmes puis de confection ».

Les participantes de l’atelier ont confectionné deux tenues : une robe et un manteau. « Ce dernier représente le poids, la souffrance et l’emprise des violences. Il a été fabriqué à partir de tissus noirs récupérés, avec des pics sur les épaules et une main où il est écrit « stop ». La robe rouge représente, au contraire, la libération des violences avec un côté beaucoup plus flamboyant, un côté guerrière qui reprend vie malgré les stigmates des violences », détaille Émilie. Les participantes ont décidé de faire un défilé à partir de ces créations. La performance s’est tenue à la mairie des 1/7 puis, le soir, à Coco Velten. « C’était un moment très fort. Qui sait, peut-être qu’un jour ces créations seront exposées dans un musée ! », s’amuse Émilie.

Une lecture qui a tout changé – Maé

Un soir d’insomnie, pendant le confinement, Maé lit un texte qui va tout changer. Un chapitre de Sorcières de Mona Chollet : « Elle parle du fait de ne pas être mère. J’apprends que ça s’appelle être nullipare. Je n’en avais jamais entendu parler avant. Je me suis rendu compte que, malgré mon éducation et ma culture féministe, c’était vraiment un impensé. Ça allait de soi que j’aurais des enfants ».

Plus récemment, elle a découvert l’ouvrage collectif Nullipare et alors ? Être sans enfants dirigé par Chloé Delaume : « Je me suis posé beaucoup de questions suite à ces lectures. Je sais aujourd’hui que je ne veux pas d’enfants. C’est une décision qui est souvent remise en question par ma famille, la société et parfois par moi-même ». Elle cite Rokhaya Diallo qui écrit : « Je me suis choisie, j’adore ma vie et je sais, j’en suis convaincue, que je ne l’apprécierai pas davantage avec un ou des enfants ».

Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne veut pas côtoyer des enfants, au contraire : « C’est une idée qui s’est renforcée l’année dernière avec la première édition du J’crains Dégun des minots pendant laquelle nous avons organisé une journée d’événements auprès de presque soixante-dix enfants de cinq centres sociaux du territoire. Je pense qu’on a beaucoup à apprendre d’elles et eux ! »

Une prise de position politique – Noémie

Par son métier et sa trajectoire personnelle, Noémie est entrée dans le féminisme par la porte des violences sexistes et sexuelles sur femmes adultes. En arrivant au Planning Familial, elle a rencontré le public enfant qu’elle connaissait finalement assez mal. « Depuis quatre ans, je travaille beaucoup avec des enfants âgés de 4 à 10 ans, auprès desquels j’anime des groupes et des cercles de paroles, raconte-t- elle. Cette expérience m’a sensibilisée à la question des violences faites aux enfants ». Un combat qui prend de plus en plus de place dans son quotidien professionnel et qu’elle porte au sein du Planning Familial en développant notamment des actions de formation sur ces questions.

Une lutte qui, selon elle, résonne aussi avec l’actualité de ces dernières années, notamment avec les révélations autour de #MeTooInceste et #MeToo dans le cinéma et les prises de paroles d’Adèle Haenel ou Judith Godrèche. « J’ai découvert ce que signifiait la domination adulte et la non-place accordée aux enfants dans notre société. Et pourtant, c’est eux qu’on utilise pour faire passer des prises de positions politiques réactionnaires, sécuritaires et racistes », affirme Noémie. Pendant la journée J’crains Dégun des minots, elle se souvient de la phrase prononcée par l’une des enfants : « On ne nous écoute pas ». « Je pense qu’aujourd’hui, justement, apprendre à les écouter, revaloriser leur parole, la porter dans des espaces où elle n’a pas sa place et, surtout, leur redonner un véritable statut politique est essentiel », conclut-elle.

Margaux Mazellier
Journaliste indépendante, Margaux Mazellier est également l'autrice de "Marseille trop puissante. 50 ans de féminisme dans la ville la plus rebelle de France" (éditions hors d'atteinte).

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