[Histoire d’atelier] Avec Marie Ducaté

Chronique
le 29 Juin 2024
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Après s'être invitée dans les cuisines des Marseillais, la dessinatrice Malika Moine part à la découverte des ateliers d'artistes. Pour Marsactu, elle et ses crayons se glissent dans les coulisses de la création, afin de raconter des lieux qui en disent parfois autant que leurs occupants.

Dessin de Malika Moine.
Dessin de Malika Moine.

Dessin de Malika Moine.

Il faut que je vous dise : depuis que j’ai commencé cette série de chroniques d’ateliers, je pense à celui de Marie Ducaté. Son travail, éminemment poétique et pluriel, m’éblouit. Alors, pour cette dernière chronique avant l’été, je vous invite à me suivre dans son atelier-habitation du 34, rue de la Joliette, au cœur du quartier en chantier de la porte d’Aix, zébré de grues et vrombissant des moteurs des machines de destruction et de construction…

Je grimpe au 2ᵉ étage de cette ancienne usine et là, émerveillement, le grand couloir jadis brut et gris, est désormais peuplé de personnages peints, pieuvre accrochée à un drôle d’oiseau et saisie par une souris intempestive, arrière-trains de chevaux inspirés d’une peinture de Géricault, affublés de queues de crin véritable – ou presque… Personnages voguant paisiblement sur une barque… Le tout illuminé par un éclairage pop réalisé par le compagnon danseur de Marie, Jean-Paul Bourel.

Marie m’invite à entrer. La première pièce surplombée de poutres imposantes, ceinte d’étagères bien remplies de matériaux, entre les deux fenêtres, un four de céramiste, une table couverte de pinceaux et autres spatules…

On entre dans la seconde pièce, immense, lieu de vie et de travail…

Céramiques de Marie Ducaté.

On partage notre colère et notre désarroi après les élections récentes, notre espoir, aussi suscité par le Front populaire naissant, l’urgence de convaincre les abstentionnistes de se rendre aux urnes, de réveiller le monde de la culture, les artistes… et les autres.

Mais revenons à la rencontre de Marie avec ce lieu extraordinaire. “Dans l’immeuble, me raconte-t-elle, il y avait des usines de chaussures tenues par des Arméniens. Ici, c’était Chevodian, 50 ouvriers y travaillaient. Ils utilisaient des peaux si précieuses qu’ils avaient installé un système d’alarme… On venait souvent voir des expos à l’étage au-dessus où travaillaient Delbes, Baquié, Traquini… Certains sont morts depuis, d’autres sont partis et de nouveaux sont arrivés, comme Raphaëlle Pauporte Borne, car c’est un atelier de la Ville.”

Marie m’énumère des artistes que je ne connais pas, parle de leur travail, m’emmène à l’autre bout de la pièce pour me montrer une peinture ou une céramique, partager ses coups de cœur avec une grande générosité. Elle poursuit : “Le groupe Dune a acheté un grand loft et nous a averti qu’ici, ce serait peut-être en vente… Nous avons acheté en 1986. On a eu beaucoup de chance, c’était pas cher pour la surface… Mon compagnon a fait tous les travaux, plomberie, électricité… et on s’est installés. C’est notre lieu de vie, mon atelier et mon showroom… Et il y a plein d’artistes dans l’immeuble…

Marie Ducaté par William Hereford.

Voilà qui m’interroge sur le rapport particulier de Marie à son espace de création imbriqué à son lieu de vie… “J’aime vivre dans mon atelier ! Lorsque j’aperçois un vase que j’ai fait il y a longtemps, il peut m’inspirer pour une nouvelle création… Je travaille la nuit, le jour, entre deux patates à éplucher…” J’aime beaucoup le travail de verre de Marie et de nombreux vases soufflés sont exposés sur les étagères et les vitrines…

Elle m’explique : “Au tout début, j’ai travaillé au Cirva, j’y ai fait des essais de grisaille, par exemple, la technique de peinture sur verre qui date du XIᵉ siècle, cuit au four à 600°… Maintenant, je travaille en Tchéquie avec des souffleurs de verre et un graveur à la roue (il creuse le verre avec des petites roues diamantées en projetant de l’eau pour empêcher que le verre ne chauffe). Moi, je « fais le gamin », je tiens la porte, ou une planche pour que le souffleur ne se brûle pas. Avant, c’était le boulot des enfants…

Sur la table autour de laquelle nous sommes assises, des livres : David Hockney, Chez Antoinette Poisson ou l’art de vivre au fil des saisons ; un exemplaire de La céramique et le verre ; Viallat dont elle me raconte avec engouement la dernière expo à Nîmes ; Premières secousses des Soulèvements de la terre, un électron libre militant parmi les livres d’art…

Je ne classerai pas les livres parmi mes outils bien sûr, mais il me semble qu’ils sont sources essentielles d’inspiration de sa créativité. Je travaille depuis 10 ans sur Alice au Pays des Merveilles de Lewis Caroll.” Elle me montre ses carnets dessinés au crayon ou à l’aquarelle, un vase gravé et le dessin correspondant et précise : “chaque céramique, chaque verre soufflé, chaque sculpture, a été dessiné auparavant. Je travaille la céramique comme un peintre, je passe beaucoup de temps à chercher mes couleurs.”

Les outils de Marie Ducaté. (Dessin : Malika Moine)

Ses outils sont d’abord ceux du peintre : les pinceaux pour l’aquarelle, de toutes les tailles, ont leur place dans la pièce à vivre. Ceux dédiés à la céramique, trônent dans la première pièce, celle du four. À leur côté, diverses spatules. Rangés sur une vaste étagère, les nombreux émaux. “L’indispensable fil à couper la terre“, les planches pour poser les pièces sur le tour. Et le four, bien sûr… De retour dans la pièce à vivre et à créer, Marie me montre ses sculptures en calque aquarellé. L’improbable – pour moi – calque donc…

Sculpture en calque aquarellé de Marie Ducaté.

J’aborde la question économique et Marie me répond sans détours “je vis de mon art, j’ai la chance de vendre… et parfois, j’enseigne. J’ai travaillé avec le FRAC à la prison de Luynes.

Je connais le long engagement de Marie avec le SNAP, le syndicat des artistes plasticiens. Elle est consciente des difficultés des artistes – et des autres- à vivre dans cette société.

Si une valise dispute la table aux livres, c’est qu’elle part dans quelques jours dessiner en Corse, face à la mer… Puis, dans quelques mois, elle s’envolera vers l’Uruguay, où un grand chef cuisinier, son mécène, lui a dédié un musée. Alors, un peu de patience pour vous rendre dans son merveilleux atelier, rencontrer ou retrouver cette belle personne et découvrir ou redécouvrir ses œuvres…

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