[Portraits d’engagement] L’inlassable rappel du droit commun

Chronique
Michel Samson et Michel Péraldi
12 Mar 2019 0

Alors qu'ils s'engagent dans la rédaction d'un deuxième tome de leur ouvrage référence "Gouverner Marseille", le sociologue Michel Peraldi et le journaliste Michel Samson partagent avec Marsactu des éléments de leurs recherches préparatoires. L'occasion d'une série de portraits écrits à quatre mains, qui remontent les trajectoires personnelles de celles et ceux qui s'engagent dans la vie de la cité. Cette semaine, ils reviennent sur le parcours de Fatima Orsatelli, ancienne élue régionale, membre du conseil régional du culte musulman et engagée dans de nombreuses associations féministes.

Fatima Orsatelli est aujourd’hui connue d’abord pour son action au sein du Conseil régional du culte musulman, où elle préside la commission juridique. Cette instance, créée en 2003 à l’initiative de Nicolas Sarkozy, sous l’égide du ministère de l’Intérieur, vise à organiser les relations entre l’État et la myriade d’acteurs qui assurent en France le culte musulman.

Pensée dans les années 90 par Jean-Pierre Chevènement, cette instance s’intéressait à la formation des imams, alors étrangers pour la plupart. Dans la double volonté de donner aux communautés musulmanes établies en France une plus grande autonomie, et de lutter, déjà, contre le radicalisme.

Assurer la présidence de la commission juridique de cette instance, c’est donc d’abord s’assurer que les lieux de cultes, mais aussi les écoles coraniques, les associations affiliées, le soient dans le respect du “droit commun”. Et surtout engager un dialogue continu dans la perspective, l’utopie toujours repoussée, d’un Islam compatible avec les règles de la République. Fatima explique : “La foi appartient à chacun, chacun doit avoir le droit de pratiquer comme il l’entend sa religion dans le respect des autres pratiquants et des autres religions”.

Et si cet engagement au sein du Conseil peut prendre la forme d’une évaluation de la conformité des lieux de cultes et des associations, elle est aussi une présence continue “sur le terrain”, parfois en confrontation aux plus radicaux, pour refuser le radicalisme justement. Elle a aussi été impliquée dans le projet de grande mosquée, qui n’a pas dépassé l’édification symbolique d’une première pierre. “Aujourd’hui il faut comprendre pourquoi et comment la foi est devenue nécessaire à certains, hommes et femmes, dans leur construction individuelle et sociale” ; mais se méfier aussi du fait que “les religieux exercent dans les quartiers un contrôle social, sur les femmes et les enfants notamment, au détriment du droit commun”.

Une fonction qui n’est qu’une part de la palette des actions dans lesquelles on retrouve Fatima. “Je me lève à 6h30 tous les matins et je me couche très tard”, dit celle qu’on retrouve auprès du CODIF, de SOS Femmes, et encore dans des actions de développement durable sur le droit des femmes en Tunisie, en Algérie ou au Maroc.

Ce Maroc où Fatima est née en 1965, à Aït Belkacem, au cœur de cette vaste région berbère du centre rural du pays, à cinquante kilomètres de Rabat. Son père, comme d’autres ouvriers, est venu travailler en France en 1965, juste après la naissance de sa première fille. Installé à Caderousse dans le Vaucluse, il sera chauffeur poids lourd dans la même entreprise jusqu’à sa retraite, mais aussi syndicaliste et militant associatif, “avec des valeurs de solidarité”.

Fatima, la fille aînée, assure à ses côtés le secrétariat de ce militantisme lorsque la famille rejoint le père en 74. “C’est lui qui m’a donné le goût de l’action sociale et l’esprit militant”. Fatima arrive en France sans parler un mot de français, mais se nourrit d’un “investissement incroyable des maîtresses”. “J’avais une boulimie d’apprendre, les enseignants le comprenaient et m’encourageaient, restaient avec moi le soir pour m’aider à rattraper mon retard”. Il y a deux familles marocaines à Caderousse, toutes les copines sont françaises. Après le bac, Fatima part à Aix faire des études de droit, (“je rêvais d’être avocate”), interrompues avant la licence, faute de bourse. Un petit temps de voyage en Europe, fille au pair, elle revient à Orange. Ses parents sont installés à la cité de Fourchesvieilles.

Fatima intègre une expérience sociale qui a laissé trace dans la mémoire militante des quartiers. Centre social, crèche, aux activités desquelles les habitants sont associés : “Laissez les fers”, est une entreprise d’insertion rentable et pérenne. Il y a aussi une “régie de quartiers” qui crée des emplois. “C’était une utopie qui a vécu, les centres sociaux aujourd’hui sont submergés par l’administratif pour assurer leur survie et se barricadent”.

Mariée en 1996 à Pierre Orsatelli, ancien des équipes Delors à Bruxelles, rencontré dans le réseau national des associations de quartier, Droit de Cité, Fatima arrive à Marseille pour s’impliquer dans des programmes européens de développement durable en Méditerranée et avoir trois enfants.

En 2010, au titre de son implication associative, elle est sollicitée par Michel Vauzelle pour les élections régionales. Élue, elle hérite de la politique de la ville. Non sans difficulté : “Je m’intégrai pour un projet d’innovation sociale, pas pour gérer l’épicerie”. Fin de son mandat en 2015, elle s’investit dans la création d’une association “Dégageons l’horizon” pour mobiliser des acteurs de la société civile. “Pour sauver Marseille de sa médiocrité une liste doit rassembler des compétences sans être phagocytée par les appareils. Car les systèmes sont épuisés par les ambitions personnelles et leur nécessité de se reproduire. C’est ainsi que le socialisme, comme projet, est mort du système qu’il a créé”. Déçue d’En Marche, sans projet social, Fatima maintient sa présence quotidienne au cœur des associations de quartier et son rappel inlassable du “droit commun”.

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