« Au Liban, la violence de notre histoire se retrouve dans les relations amoureuses »

Chronique
15-38
28 Avr 2018 0

15-38 est un nouveau site d’information qui tisse des liens entre journalistes, artistes, chercheurs et citoyens de toutes les rives de la Méditerranée. 15-38 c’est le centre géographique de cette mer qui rassemble et sépare. Avec cette nouvelle chronique, Marsactu ouvre une fenêtre sur la Méditerranée en reprenant un article du dossier mensuel concocté par la rédaction internationale de 15-38. Ce mois-ci, il parle d'amour.

Hala Moughanie est enseignante, journaliste, elle s’intéresse au travail de mémoire et est auteure de deux pièces de théâtre : « La mer est ma nation » et « Tais-toi et creuse » pour laquelle elle a reçu le prix théâtre RFI.

15–38 : Vous avez écrit les pièces La mer est ma nation et Tais-toi et creuse, avez-vous abordé l’amour et si oui, comment ?

Hala Moughanie : « C’est une énorme question ! Ce que j’aborde dans « la Mer est ma nation » et dans « Tais toi et creuse », ce qui m’intéresse, ce sont les relations entre les êtres et la question de pouvoir. La relation comme un lieu de conflit, un lieu de frottement qu’elle soit maternelle, fraternelle ou sociale. Je suis convaincue que la famille est un microcosme de la société dans laquelle on vit. Je crois qu’on est dans une société extrêmement violente et qui a des mécanismes de survie qui font qu’elle va beaucoup utiliser l’humour. Elle va aussi se servir de la séduction du côté des femmes, tout en restant dans une relation de pouvoir. Nous sommes dans le désir de tout contrôler, il n’y a pas vraiment d’espace pour le laisser-aller.

L’amour est quelque chose d’extrêmement violent, à partir du moment où votre quotidien, votre histoire, en portent les traces. C’est à dire que les individus — même si je défends la singularité — s’inscrivent dans des modèles culturels, politiques ou encore historiques. Je pense que les individus reportent beaucoup la violence qu’ils vivent au sein même de leurs relations. Comme c’est le cas au Liban, où il y a beaucoup de violence dans les relations amoureuses et beaucoup de superficialité.

Et vous, quand vous étiez jeune, qu’avez vous vécu ? Comparez-vous vos histoires à ce que que vous décrivez ici ?

Hala Moughanie : Oui, j’ai toujours trouvé que les relations étaient violentes. Non pas que j’ai reçu des coups, heureusement, ce qui n’est pas le cas de nombreuses femmes ici. Mais j’ai trouvé de la violence au niveau de la pression sociale, une pression de l’autre. Il y en a même lorsque l’autre est ouvert et « occidentalisé ». Il y a cette exigence d’être moderne, d’être ouvert et de ressembler à l’illusion, ou l’image qu’on a de l’autre qui incarne le moderne ou l’occidental, sachant que dans le fond les choses ne suivent pas. Nous sommes dans une société qui se dit moderne mais notre législation ne l’est pas, ainsi que le respect des droits des femmes les plus basiques. Donc oui, il y a une violence dans cette dichotomie là, cette volonté d’être ouvert puis le fait de faire semblant de l’être. »

Quand vous dites que c’est lié à la famille et à la société, comment les histoires d’amour sont-elles conditionnées dans les différentes sociétés en Méditerranée ? Qu’est-ce qui empêche la légèreté ?

Les choses changent, évoluent entre il y a 20 ans et aujourd’hui. Je ne connais pas la perception des autres sur les histoires d’amour au Liban. En vivant ici et en étant libanaise, j’ai du mal à les catégoriser, à les classifier parce que je pense qu’elles remettent en cause pas mal de clichés. Par exemple, si vous vous promenez à Tripoli, à Tyr ou à Beyrouth, vous pouvez voir une femme voilée avec son mec qui se tiennent la main et qui se bécotent. Alors que j’imagine qu’ailleurs on se dit que cela n’est pas permis de faire ça au Liban. Nous sommes dans une société où le poids des religions et des familles est très fort. Nous sommes une société divisée en petites sociétés, par quartier, par ville et par classe sociale où les gens se connaissent tous. Il y a malgré tout des espaces de libertés, par exemple au sein de certaines communautés, celle des LGBT par exemple, s’est créé des libertés. Il y a aussi de vraies libertés car des adultes hétéros acceptent d’être mariés, de divorcer et de se remarier. Mais il y a une masse de gens pour laquelle il est plus difficile d’avoir un accès direct. Ils sont plus ancrés dans des relations plus traditionnelles où l’injonction du mariage peut être très importante. Elle peut l’être aussi dans des classes assez élevées. C’est là que je repense à ma grand-mère qui n’a connu que mon grand-père.

Mais ailleurs dans la majorité des cas, on est libre. Il reste des cas qu’on a du mal à quantifier, qui sont isolés, qui sont des cas de violence extrême, où les gens sont dans des relations coincées pour des raisons financières, religieuses quelques fois, ou peut être administratives, humaines peut être aussi, et où les deux partenaires se maltraitent. Je suis face à un paysage explosé, très diversifié qui ressemble beaucoup à d’autres pays et qui n’est pas spécifique au Liban. Finalement on vit ici comme ailleurs je crois. J’imagine que même en France, il y a des endroits où dans certaines communautés le poids des traditions et des religions est important. Le fait de vivre dans une petite ville rurale en province peut être source de pression énorme sur ces gens là. Donc je ne pense pas qu’il y ait une spécificité de l’amour au Liban. Par contre, il y a une spécificité de l’État libanais à ne pas prendre en charge les situations matrimoniales, conjugales, difficiles à vivre. Je pense aux droits des femmes et aux droits de l’enfant.

La guerre civile a-t-elle eu un impact sur les relations amoureuses des anciennes générations et des nouvelles ?

Je pense qu’on est dans une société violente. La violence que nous avons traversée se retrouve dans les relations amoureuses. Quand je parle de séduction, c’est une forme de violence. On n’est pas dans quelque chose de sain. Il ne s’agit pas de désir, mais d’avoir l’autre, de l’acquérir, de le posséder sur le plan émotionnel et sur la plan purement relationnel. Concernant, la génération de mes parents, il me semble qu’ils sont plus calmes et sains que notre génération. Ils sont plus équilibrés dans les relations peut être parce qu’ils ont traversé la violence de manière constante. Tandis que ma génération reçoit la violence de manière aléatoire en réalité, soit par le discours des générations précédentes, soit par son degré d’intérêt à l’histoire.

Concernant la séduction, on peut trouver, des sous vêtements très affriolants au Liban et en Syrie aussi. J’ai rencontré durant des reportages dans les camps de fortune au Liban où vivent des familles syriennes, une femme qui a sorti de sa penderie une tenue très sexy, en me disant « ça c’est pour mon mari ! » Donc la séduction dans le couple est très importante.

Il y a probablement un aspect de séduction dans le couple et celui de ne pas perdre sa féminité, même en temps de guerre. Cela me rappelle un texte que j’ai écrit il y a 12 ans. Je racontais que durant la guerre de 2006, je me faisais un honneur et une obligation de m’habiller tous les matins de manière féminine, tout comme toutes les semaines de me faire les ongles. Parce que ce qui est face à vous est tellement immense que vous êtes emportée de l’intérieur. Ces petites touches de féminité concrètes permettent de s’agripper à une réalité du corps. Je ne suis pas réfugiée, mais dans sa tente, cette dame n’a plus rien. Ces vêtements lui rappellent qu’elle existe, que son corps existe et qu’il existe pour son mari.

Quel est ce désordre amoureux dont vous parlé dans un de vos textes en 2006 ?

Ce n’est que mon avis, mais au final quand vous mettez beaucoup de pression sur les individus ils finissent par jouer avec les lignes rouges qu’on leur impose. Dans les années 1990, quand on sortait à Beyrouth, il y avait cette volonté de dépasser ces lignes là dans ses histoires amoureuses et de vivre des histoires extrêmement libres. Dans ce texte, un des personnages dit : « mais tu es de quelle religion ? ». Dans les années 1990–2000, ma génération, les gens modernes progressistes, qui se présentaient comme tel, avaient cette idée : « on nous a appris qu’il fallait rester entre nous en tant que communauté, nous, nous pensons autre chose. On veut sortir de ce schéma ». Nombre d’entre eux se sont finalement mariés à l’intérieur de leur propre communauté, mais il y en a aussi qui se sont mariés en dehors de leur communauté ; des sunnites avec des chiites, des maronites, des orthodoxes avec des chiites. Ce mélange n’est pas tout neuf, on peut remonter même avant la guerre civile et aujourd’hui cela s’est un peu développé sur un plan communautaire.

Mais sur un plan plus immédiat plus relationnel, il y avait aussi ce besoin de faire en sorte que les relations que nous vivions à ce moment là ne ressemblent pas aux relations qu’on avait exigé de nous, qu’elles ressemblent à autre chose. L’autre chose, c’est un peu le modèle occidental. Concernant mon cercle d’amis qui avaient eu l’occasion de voyager en France, à New-York, à Londres, c’était un peu la classe moyenne éduquée, il y avait ce mimétisme là. Je peux ressentir en prenant de la distance, quelque chose de violent dans ce cas précis car on essaie de s’affranchir de quelques règles en s’imposant d’autres règles qui n’émanent pas de nous mais qui viennent d’une image que nous avons, d’expériences que nous avons eues. Nous étions nombreux à avoir vécu des histories amoureuses à l’extérieur du Liban. Cela a produit beaucoup de dissonances ensuite à l’intérieur de nos rencontres au Liban.

Certains se sont-ils mariés à l’étranger ? Est-ce que le mariage civil seul est-il reconnu au Liban ?

Il n’y a pas de schéma, pas de chiffres qui recensent le nombre de Libanais qui se sont mariés à l’étranger. Il y a quelques années, il y avait beaucoup de lobbying, pour que les Libanais mariés à l’étranger sous le régime civil puissent s’inscrire au Liban sous le régime civil parce que habituellement le mariage civil est traduit de manière religieuse, par les instances religieuses et donc remis directement sous le statut personnel religieux, il y en a qui ont réussi mais je n’ai pas de chiffres.

Aujourd’hui, nous sommes un peu perdus dans nos sociétés, face aux violences dans le monde, dans nos villes, dans nos mers. Ces violences atteignent-elles les relations ? Le sens de l’amour est-il toujours le même ? Nos jeunes générations ne sont-elles pas touchées par tout ce qu’elles voient et reçoivent notamment des médias ?

Je n’ai pas trop de réponse. Dans notre relation à l’autre, l’autre est un autre socialement, politiquement, culturellement, c’est extrêmement large. Alors que lorsqu’on parle d’amour, c’est individuel. Pour moi, il y a cette dissociation qui se fait, comment aborder l’autre. Cela se retrouve dans mes textes comme « La mer est ma nation » où j’interroge le comment aborder l’autre ? Mais ce n’est pas lié à l’amour. »

Avez-vous abordé le thème de la séparation ?

Dans tous mes textes on est ensemble mais on n’est pas ensemble. Dans « La mer est ma nation » (retrouver un extrait ici), il y a au début de la pièce un passage, une discussion entre un homme et une femme qui est assez terrible, où mon objectif était de parler du manque d’espace qu’on pouvait avoir en tant que femme dans une société patriarcale. Lui est un homme qui ne cesse de parler, qui lui dit : « Je ne supporte pas quand tu pleures la nuit”. Elle lui répond : “non mais ne t’inquiète pas”. Mais il rajoute : “c’est dur pour moi, je me réveille je te vois pleurer, c’est déprimant ». Il y a quelque chose de l’ordre de l’impossible dialogue entre les deux. »

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