Guillaume Origoni vous présente
Les fantômes de l’hôpital

[Les fantômes de l’hôpital] Spectres, signes et vidéos 

Chronique
le 3 Jan 2026
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Après "Marseille secret", le photographe et journaliste Guillaume Origoni lance une nouvelle chronique dans les hôpitaux de la ville. Il y traque les histoires de revenants. Cette semaine, une tache lumineuse et baladeuse s'invite dans l'obscurité d'une chambre vide.

(Photo : Guillaume Origoni / Hans Lucas)
(Photo : Guillaume Origoni / Hans Lucas)

(Photo : Guillaume Origoni / Hans Lucas)

Me voilà encore dans l’un des navires amiraux de la région. Un entrelacs de bâtiments fraîchement rénovés, en suractivité quasi permanente et peuplés de patients systématiquement perdus dans ce dédale. Dans les couloirs du service de réanimation cardiologique, je rencontre Eric. Aide-soignant, il a la cinquantaine fringante, des lunettes stylées, le verbe facile, l’empathie et la gentillesse portées en collier. Il se laisse facilement aborder.

Eric : guide, sauveur et sauveteur

Autant te dire que cette rencontre relève d’une chance inouïe. Je dois rendre ma chronique pour cette fin de semaine pourtant bookée à bloc et je n’ai plus rien en stock. C’est donc en freestyle total que je me mets en chasse d’une nouvelle histoire de fantôme. Il y a des journalistes qui hantent les palais de justice, d’autres nyctalopes se perdent dans les bas-fonds interlopes, moi je commence à être plutôt pas mal dans les couloirs de l’hôpital. Peut-être suis-je moi-même en train de devenir un spectre semblable aux silhouettes blanches de chair, d’os et de plastique que l’on croise dans les niveaux inférieurs des bâtiments de soins.

Avec Eric, je mets dans le mille du premier coup. Vous connaissez la routine : “Bonjour, bla, bla, bla, journaliste, Marsactu, les fantômes de l’hôpital… bla, bla, bla, avez-vous été témoin de choses inhabituelles au cours de votre carrière ?” Eric sourit instantanément puis rit franchement avant de répondre : “Oh oui, j’ai même des preuves.” “Oui”, “preuves” et sourires sonnent merveilleusement à mes oreilles. Si ça se passe bien, Eric ne sera pas seulement une bouée de sauvetage pour chroniqueur en panne de sujet, mais une équipe de sauveteurs en mer à lui tout seul. Ses collègues plaident en ma faveur lorsque l’une d’entre elles lui signale qu’elle lit mes chroniques et que “je suis réglo”.

Eric n’avait pas besoin d’être rassuré, de toute façon il avait déjà décidé de me parler. Mais, avant ça, il a une chose importante à faire. “Je dois fumer”, dit-il avec sa cigarette emprisonnée entre le majeur et l’index qu’il place naturellement devant mes yeux, signifiant par ce geste l’urgence d’apporter la nicotine à son système sanguin. Je lui emboîte le pas. Un aide-soignant plus jeune, Jean, nous accompagne dans ce parcours qui mêle ascenseur, couloirs et raccourcis qui s’ouvrent grâce au badge d’Eric. Jean commente, amusé : “Avec lui je découvre de nouveaux passages tous les jours”.

(Photo : Guillaume Origoni / Hans Lucas)

Nous voilà dans les allées éclairées au néon destinées à recevoir les malades qui se déversent des ambulances ou des fourgons rouge sang des marins-pompiers. Un territoire suréclairé et constellé régulièrement de zébrures bleues électriques projetées par les véhicules d’urgence. La savane connait l’heure où les fauves vont boire, ici, c’est l’heure où les soignants fument sous ces soleils de sodium haute pression.

Dans le noir total de la chambre 26 F

Je suis assez stimulé et j’enclenche le dialogue : “Eric, que voulez-vous dire par « j’ai même des preuves » ?” La réponse fuse aussitôt : “J’ai des vidéos. Regardez, je vous montre.” Il allume sa première cigarette, dégaine son portable et se met à la recherche desdites vidéos. Jean trouve qu’il n’est pas très doué pour tirer la substantifique moelle de son appendice numérique. Il le chambre gentiment en roulant sa clope, alors qu’Eric attaque sa deuxième industrielle : “Tu sais que tu peux faire une recherche plus précise au lieu de scroller ?” “C’est bon toi, laisse-moi faire”, répond mon sauveur tout en remontant dans ses archives vidéos. Je tente une approche, plus pour réfréner mon impatience que pour presser Eric : “Ça s’est passé il y a longtemps ?”

“Déjà, ça ne s’est pas passé ici mais dans un autre établissement où je « garde » de temps en temps et puis c’est pas moi le témoin mais un collègue qui m’a envoyé ces vidéos, il y a un an environ. Par contre je crois que ça s’est passé en 2018″, précise Eric.

Voilà, ça y est, il a retrouvé les trois vidéos en question sur sa boucle WhatsApp. Entre l’entrée du dépositoire et l’ambiance glaciale d’une salle d’attente extérieure, nous nous rassemblons autour du téléphone alors qu’il lance le premier enregistrement : dans une salle de contrôle, plusieurs chambres sont observées par les caméras. Deux ou quatre chambres par écran. Certaines sont occupées, d’autres vides, et auquel cas, elles sont plongées dans l’obscurité. Cependant, le mode vision nocturne des caméras permet l’observation au travers des ténèbres.

(Photo : Guillaume Origoni / Hans Lucas)

Une anomalie attire l’attention du personnel. Dans le noir total de la chambre 26 F une tache lumineuse se balade sur les murs. Aucune source émanant d’un appareil électrique ne peut expliquer l’apparition et les autres chambres vides identiquement appareillées restent vierges de toute source lumineuse. De plus, cette manifestation n’a jamais été constatée auparavant.

“Regarde, là, mais c’est une tête, non ?”

Quiconque connaît Marseille et ses habitants comprend instantanément la surprise des femmes postées derrière les écrans de contrôle : “Moooooon Dieuuuu ! Mais késsecé ça ?”

Rapidement, la peur s’installe, et l’une dit à l’autre : “Si ça sonne dans la 24, tu viens avec moi steuplait ?”, “Oui, bien sûr, t’inquiéte!”

On a peur mais on fait front. Sur la deuxième vidéo, plus courte, on assiste déjà à la mise en place des mécanismes de défense élémentaires. Le personnel cherche quelle silhouette familière pourrait se nicher dans cette lumière alien.

Les témoins de ce phénomène ne font ni plus ni moins que ce que nous faisons tous : ils activent le réflexe anthropomorphique. Le même qui nous pousse à voir des baleines, des dauphins ou Pinocchio dans la forme des nuages.

“Regarde, là, mais c’est une tête, non ?”, lance une des voix féminines présentes dans la vidéo.

Mais le personnel soignant est par nature courageux. L’incompréhension, la crainte ou la sidération n’empêchent pas un intrépide duo féminin de se rendre dans la chambre 26 F. Elles veulent en avoir le cœur net et à peine arrivées, elles illuminent la chambre, faisant disparaître l’intrusion de la mystérieuse et capricieuse source lumineuse. Derrière les écrans de contrôle, on leur conseille d’éteindre “pour voir”. À peine replongée dans l’obscurité, la chambre est de nouveau squattée par l’intrus luminescent. Il se déplace partout, passe du mur au lit, d’un mur à l’autre, du plafond au lit. De l’autre côté de l’écran de contrôle, on commente : “Tu as vu ? Ça s’excite beaucoup depuis qu’elles sont rentrées dans la chambre !”

“Perso, j’y crois pas !”

Les vidéos terminées, Jean, un peu interloqué, balaye d’un léger coup de menton le caractère “surnaturel” des séquences visionnées : “Perso, j’y crois pas ! Il doit y avoir une explication.” Il poursuit son argumentation en s’appuyant sur les travaux du médiatique et émérite sociologue Gérald Bronner. “Ce sont nos propres biais qui nous embrouillent. On voit ce que l’on veut voir, pas de magie là-dedans”, dit-il.
Eric, avec douceur, lui rétorque : “D’accord. Peut-être ? Mais qu’est-ce que tu y vois toi ?”
“Ben, je sais pas moi”, lui oppose Jean. “Eh bien, voilà, comme nous, tu ne sais pas… Mais tu décrètes quand même qu’il y a une explication. C’est facile, tout de même, non ?”, reprend Eric.

Avec cette réponse, Eric soulève un point important. Car, s’il est tout à fait possible que nos biais poussent à déduire que la mystérieuse étendue lumineuse du secteur 26 F est une manifestation surnaturelle, d’autres nous engagent à refuser l’inexplicable. Refuser d’admettre que toutes les options restent plausibles lorsque nous ne savons pas relève peut-être aussi de l’irrationnel ?

Qui sait ?

En ce qui me concerne, j’aime bien l’idée que mon défunt père se soit entretenu avec le père d’Eric et qu’ensemble ils aient provoqué notre rencontre.

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