Michea Jacobi vous présente
Le nouveau piéton de Marseille

L comme livres et lecteurs

Chronique
Michea Jacobi
23 Juin 2018 0

Michéa Jacobi poursuit son exploration en abécédaire de Marseille. Au gré de ses balades, il construit un regard singulier sur la ville, lettre par lettre. La lettre L comme celle de livre et lecteurs.

Antiquité : Depuis sa fondation, Marseille mêle la sagesse antique à la malice des marchands. Rien n’incarne mieux ce vivifiant cocktail que cette photo prise en 1934 par François Kollar à la bibliothèque de la chambre de commerce. Ce temple est-il resté dans son jus ? Je ne sais. Mais une chose est certaine : l’établissement est toujours ouvert à tous, sur rendez-vous.

Bible : Ils sont imbattables ces couples qui font le pied de grue de chaque côté d’un éventaire roulant. Ils invitent les passants à lire la Bible et rien n’indique qu’ils rencontrent beaucoup de succès. Qu’importe, ils persistent dans leurs œuvres prosélytes. Sérieux et muets comme une pauvre Ève et un pauvre Adam définitivement chassés du paradis.

Coran : Il arrive assez souvent de rencontrer dans les autobus des fidèles qui révisent leurs sourates. Les maîtresses et les maîtres des quartiers nord savent bien qu’ils ne sont pas les seuls à enseigner leurs élèves. Le Coran pourrait donc bien être un des ouvrages les plus lus dans notre ville. Quel fidèle parviendra à y découvrir le quatre-vingt-dix-neuvième nom du prophète : celui qui se dit dans un souffle ? (Photo : Yves Jeanmougin, in Marseille, Marseilles, ed. Parenthèses)

Dictionnaire : Marseille aime si fort les livres et la langue française qu’elle a, il y a longtemps déjà, accouché d’un dictionnaire. C’est l’abbé Féraud qui s’y est collé en 1761. Pour répondre à l’avance à ceux qui, déjà, se moquaient de son accent, il écrivait dans la préface de son ouvrage : « Quelle que soit donc la prononciation personnelle de l’auteur de ce dictionnaire, on ne doit pas prendre de la défiance de son travail sur cette partie. On peut être un bon musicien et un mauvais chanteur ; et avec une voix fausse, rude et désagréable, noter très exactement l’air le plus difficile. »

Écrivain : Marseille ne manque pas d’écrivains. S’il faut en garder un et un seulement, je prends Antonin Artaud. Pour la folie, pour la cruauté, pour ces phrases terribles consacrées à la peste dans Le Théâtre et son double : « Ce pouls qui bat à pas précipités comme son cœur, qui devient intense, plein, bruyant ; cet œil rouge, incendié, puis vitreux ; cette langue qui halète énorme et grosse, d’abord blanche, puis rouge, et comme charbonneuse et fendillée, tout annonce un orage organique sans précédent. Bientôt les humeurs sillonnées comme une terre par la foudre, comme un volcan travaillé par des orages souterrains, cherchent leur issue à l’extérieur. »

Flaubert : Dans leur journal, les Goncourt écrivent : « Au coin de son feu, Flaubert nous raconte son premier amour. Il allait en Corse. Il avait simplement perdu son pucelage avec la femme de chambre de sa mère. Il tombe dans un petit hôtel de Marseille… Un jour qu’il revenait d’un bain dans la Méditerranée, attiré par une femme, une femme de trente-cinq ans, magnifique, il lui jette un baiser où l’on jette son âme. La femme vient le soir dans sa chambre et commence par le sucer. Ce furent une fouterie de délices, puis des larmes, puis des lettres, puis plus rien. »

Capture de la vidéo du Sénat

Gaudin : Flaubert, quand il ne se débordait pas à Marseille, dressait la liste des pires banalités qu’il avait eu l’occasion d’entendre. Ce texte a depuis été publié sous le titre de Dictionnaire des idées reçues. À l’item « Marseillais », on peut lire cette laconique remarque : « Tous gens d’esprit. » Les temps ont changé : aujourd’hui la France moyenne nous prendrait plutôt pour des imbéciles. Il faut dire que notre maire fait tout ce qu’il peut pour confirmer cette opinion.

Homme de la Plaine : Le reconnaissez-vous cet ascète en salopette qui fouille avec soin les poubelles dans les environs de la Plaine ? L’avez-vous déjà rencontré cette espèce de saint de la récupération ? J’avais écrit un article sur lui en 2001. Dix-sept ans après, il est toujours là. La dernière fois que je l’ai rencontré, rue Saint Savournin, il prenait le temps, après avoir fini sa tâche, de lire le journal.

Imprimerie : Ceci n’est ni une imprimerie ni une papeterie. C’étaient les deux mais c’est désormais l’antre du cher Christian Estèbe, au 19 de la rue des Bergers. Dans la place que veulent bien lui laisser les milliers de livres d’occasion qu’il propose aux chalands, ce grand connaisseur de littérature médite, entre deux pratiques, un nouveau récit. Car cet excellent libraire est aussi un excellent écrivain. Il vient justement de publier son dixième livre : Les cicatrices des larmes, aux éditions La part commune.

Journal : Lire le journal, c’est lire tous les jours. Autant le faire alors dans un bel endroit. C’est ce qu’avait compris ce vieil habitué de la plage des Catalans qui installait chaque matin sa chaise Riviera au plus près de l’écume pour déguster les dernières nouvelles. Qui le fit jusqu’au dernier jour et qui ne put malheureusement lire l’article, qui, le lendemain de sa mort, célébrait dans son quotidien favori son heureuse habitude.

Kiosque : La presse papier n’a plus la cote. Les kiosques ferment les uns après les autres. Quelle tristesse de voir en ville tous ces rideaux baissés. En banlieue, c’est la même chose. Le plus pathétique des anciens offices se trouve sans doute à Mourepiane : c’est l’Olympien, qui offre tragique son enseigne rouillée à l’immensité de l’azur. Mais qu’attendent les dieux pour relancer les journaux !

Littérature : J’ai puisé bien des idées de cet ABC dans une anthologie que j’ai moi-même eu l’aplomb de commettre. Il s’agit de Marseille en toutes lettres, paru en 2013 chez Parenthèses. Je ne saurais trop vous recommander cet ouvrage brillamment édité par Varoujan Arzoumanian et Patrick Bardou, les très valeureux créateurs de cette maison (architecture, jazz, sciences humaines, photos…) installée depuis 34 ans au 72 du cours Julien.

Monte Cristo : Alexandre Dumas revenant sur l’île d’If, quelques années après la publication d’un de ses plus fameux romans, racontait que les bateliers se disputaient l’honneur de l’emmener et expliquer leur empressement ainsi : « Vous êtes notre boulanger ; c’est vous qui nous avez cuit notre pain avec votre roman de Monte Cristo. » Rien n’a changé depuis, Edmond Dantès est resté le plus international des héros littéraires de notre ville. Ces quelques publications en sont la preuve. Et je ne compte pas les cigares !

Nouveaux Usages du Livre : L’objet livre a perdu beaucoup de valeur. Il en résulte de nouveaux usages. Ne nous fions pas à l’acronyme, ces N.U.L. (Nouveaux Usages du Livre) ne sont pas tous déplorables. Celui qui consiste à réserver ici et là dans la ville des bornes d’échanges est même excellent. Le ventre du girafon de la Canebière (voir à ce propos l’item Vitria) ne désemplit et la bibliothèque installée chaque été par les compagnons d’Emmaüs sur la plage des Catalans fait le ravissement des baigneurs en mal de culture.

Ornement : N’en déplaise à Stendhal (voir ce nom), Marseille aime tant les livres qu’elle est capable d’orner de lectrices les portails de ses maisons. J’ai trouvé celle-ci en montant de la place du Terrail vers les hauts de Périer, au bord des escaliers de la traverse Delphine exactement.

Prophète : La lecture balnéaire se pratique ordinairement vautré sur le sable, à plat ventre le livre posé sur le drap de bain ou sur le dos, le même objet tenu à bout de bras au-dessus du visage, tentant avec peine de servir de parasol. Ce fin jeune homme ne l’a pas entendu de cette oreille. Au soleil de la plage du Prophète, il a préféré l’ombre des escaliers qui descendent de la corniche et l’heureuse lumière qu’y déverse un moucharabieh de briques. Ne serait-ce pas lui, le prophète qui a donné son nom à ce lieu ?

Quinze cent quatre-vingt-quinze : Gutenberg termina l’impression de sa première bible en 1455. Marseille dut attendre 140 ans pour voir un ouvrage sortir de ses propres presses. C’était, en langue provençale, les Obros et rimos provenssalos, de Bellaud de la Bellaudière.

Rempart : Mais quel est ce rempart de plastique froissé ? C’est la porte de la bibliothèque que César créa en 1972, pour l’ancienne Bibliothèque Saint Charles. Le célèbre sculpteur aurait voulu dégoûter les Marseillais de la lecture qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

Stendhal : Les efforts de César n’étaient peut-être pas nécessaires. Stendhal à la dent dure qui écrit dans Les souvenirs d’un touriste : « Je crois que l’action la plus ridicule aux yeux d’un riche Marseillais est celle d’ouvrir un livre ».

Tacussel : Une des plus belles devantures commerciales de Marseille (elle a été dessinée par Amado) est celle de l’ancienne librairie Tacussel sur la Canebière. Les bouquins ont malheureusement quitté les lieux depuis belle lurette. Le théâtre du Gymnase a installé une annexe à leur place. On se demande encore à quoi peut bien servir cette officine. J’ai voulu y acquérir une place pour un spectacle il y a quelques semaines et je me suis méchamment fait claquer le bec. « Allez donc voir sur Internet », m’a lancé un employé grincheux !

Urfé : Maintes rues de Marseille rendent hommage à des écrivains. Honoré d’Urfé, l’auteur du premier best-seller de langue française est honoré à la Joliette, on célèbre Méry dont tout le XIXe admirait l’esprit (voir à l’item Gaudin) près du Vieux Port, Galand, le premier traducteur des Mille et une nuits dans le Panier et Clovis Hugues, le poète rouge, à la Belle de Mai. Il y a même des artères qui perpétuent le souvenir de Dantès et de Faria, les héros du Comte de Monte Cristo.

Vitria dans le girafon : C’était le temps où, avec les remblais du chantier du métro, Gaston Deferre faisait des gros pâtés du côté du David. Jean-Claude Juan commentait à la télé régionale les résumés des matches de l’OM en prenant bien soin de ne faire aucune répétition. Maria de Rossi chantait : « Celui qui me plait, il est de Marseille, celui qui me plaît, il est marseillais ». On consommait du cannabis sous toutes les formes, on vivait même en communauté. C’était l’époque où Emmanuel Vitria, le premier transplanté, faisait du mini-vélo dans les allées de Borély. J’ai trouvé son livre dans le ventre du girafon de la Canebière. Il est mort en 1987. Son cœur neuf avait tenu 15 ans.

Welch : Dans À la grâce de Marseille, l’écrivain américain né dans une réserve Pieds-Noirs James Welch raconte la vie d’un Indien abandonné dans notre ville par la troupe de Buffalo Bill. Le héros de ce livre s’appelle Elan-qui-charge. Il trouve un ami, qui lui apprend quelques mots essentiels : « Le garçon avait gonflé ses joues, soufflé bruyamment, puis agité les doigts en montrant du linge qui claquait sur un fil tendu entre deux immeubles. Mistral, avait-il dit ». Le vent du nord. La bise. « Il avait renouvelé son étrange pantomime et répété à plusieurs reprises le mot mistral comme s’il s’agissait d’un être vivant, Elan-qui-charge avait fini par prononcer le mot et l’autre avait souri, une lueur de triomphe brillant dans ses grands yeux noirs. »

Xénophobie : Beaucoup de Marseillais passent pour être xénophobes. Même plus. La faute en incombe peut-être au plus célèbre des manuels de lecture de l’école laïque. C’est au moment où les deux petits héros de son livre passent par Marseille que l’auteure du Tour de France par deux enfants administre en effet une terrifiante leçon de racisme républicain.

Yeshiva : Chacune des religions monothéistes appuie ses convictions sur son propre livre. Les Juifs en tiennent pour la Torah. Ils ne perdent pas une occasion, à Marseille ou ailleurs, de pratiquer ce texte. Certains veulent le prendre au pied de la lettre, d’autres ne cessent de le questionner. Puissent les seconds continuer de le faire longtemps ! (Photo : Yves Jeanmougin, in Marseille, Marseilles, ed. Parenthèses)

Zola : On prétend que, pas très fier de ses Mystères de Marseille, Emile Zola s’évertua, une fois la gloire venue, d’en racheter chaque exemplaire dans chaque librairie de notre ville. C’est lui-même qui raconte l’histoire, pour la démentir, dans sa préface de l’édition de 1884 de ce livre.


Écrivain, dessinateur et linograveur, Michéa Jacobi a fait de l’alphabet le bâton de marche d’une quête littéraire. Celle de lire le monde à travers les 26 lettres de l’alphabet. Aux éditions la Bibliothèque, il a entrepris un grand œuvre baptisé humanitas elementi réunissant 26 ensembles de vies humaines réunies par leur obsession commune. Chacune de ces classes comprenant 26 biographies, cela porte à 676 les vies ainsi rassemblées. En parallèle, pour Marsactu, il a croisé cette obsession alphabétique du monde avec sa passion de piéton arpentant sa ville. Il le fait souvent avec son complice, le photographe Luc Barras. Vous pouvez trouvez ci-dessous les inventaires déjà parus.

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Michea Jacobi
Michéa Jacobi est graveur et écrivain. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Chroniqueur à Marseille l’Hebdo pendant plus de dix ans, il a rassemblé ses articles dans un recueil intitulé Le Piéton chronique (Éditions Parenthèses) et il a écrit pour le même éditeur une anthologie littéraire Marseille en toutes lettres.


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