Michea Jacobi vous présente
Le nouveau piéton de Marseille

J comme la Joliette à table

Chronique
le 24 Fév 2018
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Cette chronique, piochant alternativement aux deux bouts de l’alphabet, un coup le Z, un coup le A, un coup le Y, un autre le B, se propose de faire en 26 abécédaires un portrait de Marseille qui se terminera au M, lettre médiane et symétrique. 26, séries, 26 thèmes déclinés eux-mêmes en 26 images (ou presque), en 26 textes éventuellement.

 

Commerces, administrations, bureaux, on a livré depuis quelques années la Joliette au tertiaire. Une foule d’employés et de chalands a pris possession du quartier, une étonnante série de restaurants, de snacks et de kiosques s’est installée à leur suite. C’est à ces divers établissements que je me suis intéressé les jours derniers, non comme un gourmet ou un critique gastronomique, mais comme un simple passant.

Que voit-il le passant ? Une enseigne qui le renseigne plus ou moins sur le genre de repas qu’on est susceptible de lui servir. Un menu qui lui dit par le menu ce qui lui est proposé. Les deux éléments suffisent-ils à produire un commentaire ? J’ai fait le pari que oui. Reprenant la méthode que Pierre Bayard avait appliquée à la littérature :

j’ai choisi d’évoquer de A à Z les restaurant où je n’ai jamais mangé. Et pour que le lecteur ne me prenne pas pour un jean-foutre, je me suis contraint à suivre la fameuse recommandation de Goethe :

Voici donc, en notes et croquis, le résultat de ma pérégrination.

ALBERTINE La maison Passedat, poulpe né dans les rochers du Petit Nice, a poussé jusqu’aux docks ses luxueux tentacules. Se faisant ici proustienne, elle propose ce jour du risotto de petit épeautre. Laissons ce délice aux beaux messieurs des assurances et filons vers quelque pitance plus basique. ALYA L’alya désigne en principe le retour des Juifs en Terre sainte. C’est aussi le nom d’un kiosque de la place Joliette. Le kebab-frites constituerait-il lui aussi un retour aux sources ?

LE BELGE On peut trouver la réponse dans un édicule situé non loin de là. Comme son confrère de la calanque de Marseilleveyre, ce Belge-là ne prépare rien de belge. Mais il propose pour ses sandwiches une belle variété de garnitures. CAFFÉ A CANTINA Il n’empêche, on a envie d’une maison plus typique. En voici justement une qui avec sa tour génoise, sa tête de Maure et ses beignets de courgettes accompagnés de brousse nous rappelle que l’île de Beauté est une terre de mélange. Tant qu’à y être le café a même inventé un « hamburger corse ». DUBBLE, EXPRESS. Abandonnons ce mystérieux sandwich et, quitte à être moderne, filons vers une de ces échoppes proprettes qui vous servent dans de proprettes barquettes de proprettes nourritures. L’une prétend être « healthy », l’autre vante sa rapidité.

CHEZ LES FILLES Laissons les deux à leurs promesses et cherchons une enseigne plus conviviale. La silhouette de deux demoiselles tracée sur cette vitrine évoque à coup sûr quelque chose de plus amical, de plus chaleureux. Bravo les filles, vous avez judicieusement choisi votre enseigne. Hélas le devoir journalistique nous appelle, il nous faut de toute urgence continuer notre quête alphabétique.

COULEUR GRENADE Or, quelle aubaine, c’est aujourd’hui jour de marché et un Peugeot peint aux couleurs de l’Arménie nous propose dolma, taboulés et salades d’aubergines. Cèderons-nous aux saveurs de l’Orient et des plats à emporter ? Irons-nous poser nos fesses dans un endroit plus huppé ? HALLES DE LA MAJOR C’est encore Passedat qui nous invite à le faire sous les voûtes de la cathédrale. Viande d’un côté, plat du jour de l’autre, poisson à l’étage, étals façon marché, tout ça paraît trop net, trop calculé. ISIS Le kebab nous rappelle sous le signe d’Isis. Mais la déesse égyptienne n’y peut rien, c’est encore des aliments surgelés que l’on propose ici.

PIZZAÏO’JO Mieux vaut encore une pizza au camion, surtout quand l’officiant s’est amusé à faire avec son nom un jeu de mots sur son enseigne. BRASSERIE DE LA JOLIETTE Mieux vaut la daube ou l’aïoli d’une brasserie sans façon.

KASDAL Non. Ne soyons pas routiniers. Tentons la jeunesse et la nouveauté. Cette échoppe-là annonce avec humour être en service « since 2017 ».

LIGHTINO Celle-là, hybride de snack et de boulangerie, mêle en son nom l’espagnol et l’anglais. LUMIÈRE D’AOÛT Aïe ! Que de bouffes ! Ne serait-il pas possible de trouver en ces lieux des nourritures plus spirituelles. Oui. Voici, dans les docks, un surprenant hommage à William Faulkner. C’est une grande et belle librairie qui s’amuse à mettre les écrivains en costume de grands chefs.

MAC DONALD Mieux vaut rester ici qu’aller rendre visite a l’inévitable « néfaste food » du coin. Mais l’amateur d’enseignes a sa conscience. Il continue son enquête. NOODLES Il passe un établissement spécialisé dans les pâtes chinoises et les plats en trois lettres. Ça s’appelle Noodle shop. Pourquoi pas ? Ce serait évidemment moins chic si on avait simplement écrit : « boutique de nouilles ». Continuons.

OKI, LE PETIT MATELOT OK pour Oki, OK pour le Petit Matelot et son insistante référence à l’île de beauté.

LE PARVIS par contre paraît bien trop anonyme. On se suffira de rester au-dessus de son enseigne, pour s’embrasser sous le ciel bleu. LE RESTAURANT DU PORT Ou alors on filera vers la toile usée de ce resto courageusement resté dans son jus, avec ses œufs mimosa et son maquereau moutarde.

Puis on dérivera de QUAI GOURMAND (fermé ce jour) en BRASSERIE DE LA RÉPUBLIQUE (Enfin des huîtres !), de SUR LE POUCE (chorba à 4 euros) à SPOK (et non Spock).

Admirons l’originale évocation du Mexique (un sombrero sur un cactus) de TACOS FOOD, désolons-nous de la fermeture d’U SANTA REGINA (La Corse, omniprésente à la Joliette, cèderait-elle le pas ?)

Évitons de nous déchaîner contre le VAPIANO, dernier rejeton de la chaîne du même nom. Va piano, tu parles, ici aussi les cuistots travaillent à l’abattage.

On ne peut décidément pas faire confiance aux enseignes d’ailleurs. Tenez, prenez, ce WHITE RABBIT, on n’y trouve pas l’ombre d’un civet. Mais d’autres restos viendront. Ceux qui s’installeront au Castel, l’ancienne Compagnie Générale Transatlantique (architecte : Gaston Castel) dont les ouvertures vides sont barrées de X d’acier.

Les ouvriers qui procèdent à la transformation de ce bâtiment ne fréquentent sans doute pas le YOJ. Encore moins le ZINC-ZINC qui déjà a fermé ses portes. Était-ce bien un restaurant d’ailleurs ?

Croquis tracés sur un registre de sécurité Exacompta.


Écrivain, dessinateur et linograveur, Michéa Jacobi a fait de l’alphabet le bâton de marche d’une quête littéraire. Celle de lire le monde à travers les 26 lettres de l’alphabet. Aux éditions la Bibliothèque, il a entrepris un grand œuvre baptisé humanitas elementi réunissant 26 ensembles de vies humaines réunies par leur obsession commune. Chacune de ces classes comprenant 26 biographies, cela porte à 676 les vies ainsi rassemblées. En parallèle, pour Marsactu, il a croisé cette obsession alphabétique du monde avec sa passion de piéton arpentant sa ville. Il le fait souvent avec son complice, le photographe Luc Barras. Vous pouvez trouvez ci-dessous les inventaires déjà parus.

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Michea Jacobi
Michéa Jacobi est graveur et écrivain. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Chroniqueur à Marseille l’Hebdo pendant plus de dix ans, il a rassemblé ses articles dans un recueil intitulé Le Piéton chronique (Éditions Parenthèses) et il a écrit pour le même éditeur une anthologie littéraire Marseille en toutes lettres.

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