[Histoire d’ateliers] Chez Françoise Keen

Chronique
le 15 Avr 2023
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Après s'être invitée dans les cuisines des Marseillais, la dessinatrice Malika Moine part à la découverte des ateliers d'artistes. Pour Marsactu, elle et ses crayons se glissent dans les coulisses de la création, afin de raconter des lieux qui en disent parfois autant que leurs occupants.

[Histoire d’ateliers] Chez Françoise Keen
[Histoire d’ateliers] Chez Françoise Keen

[Histoire d’ateliers] Chez Françoise Keen

J’ai rencontré Françoise Keen il y a longtemps. Nous avons fait, à quelques années d’intervalle, la même formation aux Ateliers de Fontblanche, à Nîmes. On y apprenait la bijouterie, la peinture et la sculpture avec une approche plurielle et foisonnante. J’ai retrouvé Françoise, devenue marseillaise, des années plus tard, pour faire la cuisine à un festival de musique. On s’est perdues de vue et recroisées lors de vernissages… Elle portait toujours une de ses créations, classe et originale. Tout naturellement, j’ai pensé à elle pour une chronique.

Arrivée un peu en avance à l’atelier Le Bel, rue Lacépède aux Cinq-Avenues, je suis accueillie chaleureusement par des artistes du lieu et Pascal Coolen, un dessinateur qui expose son travail avec Morgane Placet. J’attends Françoise, absorbée par une installation d’elle et les dessins fouillés et précis de carcasses de voitures et de friches à l’abandon qui courent sur les murs.

Un établi, quelques machines

Françoise Keen. Photo : Ludovic Alussi.

Elle arrive et m’emmène dans son atelier. Il est petit, presque exigu, sans fenêtres. Dans un renfoncement, un établi de bijouterie, quelques machines. Je sors mon téléphone pour prendre une photo, comme boulimique de voir et appréhender ces outils qui m’enchantent et me donnent envie de revenir à un désir ancien de bijouterie.

Françoise, surprise, est un peu choquée par cette photo, presque “volée”. L’univers du bijoutier est intimiste – sinon intime. Je la questionne sur sa rencontre avec ce lieu. “C’est des copains de copains qui organisent depuis longtemps des vernissages. Un jour, par hasard, je suis venue à l’un d’entre eux. J’avais déjà un atelier dans mon appart, mais j’avais besoin d’un autre lieu pour réaliser des choses qui font trop de poussière pour les faire chez moi. À la maison, je fais des croquis, je rédige des textes sur mon travail, je fais des recherches, de l’assemblage… En hiver, il fait super froid ici, même si c’est tout petit. Avec le travail du laiton, je vais tout le temps me laver les mains, d’autant plus que j’utilise des produits de nettoyage assez forts !

“Ici, je peux aussi me permettre de stocker mes machines, mon tonneau à polir, mon laminoir…” D’entendre, d’écrire ces noms d’outils me bouleverse tel un inventaire à la Prévert. Il y a le roule-goupille, qui sert à percer des trous manuellement, parfois remplacé par une perceuse qui ressemble étrangement à l’outillage du dentiste (je rêverais de récupérer le matériel d’un dentiste qui en change…).

Limes, pinces, étau, enclume

Il y a les limes, de toutes tailles et formes, les pinces, les règles, parfois courbes, l’enclume, l’étau “fait maison”, le tas… Sans compter le crapaud pour souder et les indispensables papiers émeri. Le travail du bijoutier se fait autour de l’établi dont la forme est si particulière, avec son arc de cercle au milieu, et cette cheville de bois qui sert de point d’appui.

Avant que Françoise ne s’installe ici, c’était un cafoutche, un vestibule, entre la porte d’entrée et les ateliers. Encore aujourd’hui, le premier arrivé passe par là, avant d’ouvrir le grand portail qui donne sur la rue. Ceci nous amène à la question de l’atelier partagé.

Petites sculptures

“À Nîmes déjà, je partageais un atelier avec des anciens de Fontblanche. Ce qui est intéressant, c’est d’organiser des expos, échanger avec des artistes. On a un lieu en commun, chacun travaille à son activité propre, mais on bosse parfois ensemble sur des expos collectives. On participe à des mises en scène des photos de Ludo, on crée en commun la scénographie, chacun concourt à modifier le lieu. Je me définis comme plasticienne, plus que comme bijoutière. Je fais des bijoux qui ne sont pas forcément portables.” Ça résonne en moi. Feu Joël Faivre Chalon, notre professeur de bijouterie à Fontblanche, nous invitait à réaliser des bijoux importables, et à penser nos créations comme des petites sculptures.

Je me questionne sur la délicate question économique d’une créatrice de bijoux. “La bijouterie est mon activité principale. J’ai pas mal exposé dans les galeries, mais beaucoup ont fermé. Quand je suis arrivée à Marseille en 2002, j’allais voir les expos, je me suis familiarisée avec ce milieu, j’ai exposé chez Jean-François Meyer. Je m’occupais aussi du JSO, le Journal sous officiel qui parlait de peinture contemporaine. À l’époque, j’avais arrêté depuis un moment. Je me suis remise à travailler. Maintenant, avec les boutiques qui ferment, économiquement, c’est la catastrophe. Heureusement, on organise des expos ponctuelles dans des lieux éphémères. Je me suis toujours débrouillée pour animer des ateliers mais aujourd’hui, mes bijoux me prennent beaucoup de temps et des gens proposent de faire des ateliers pour des prix dérisoires. La plupart des bijoutiers font de l’assemblage, alors les prix ne sont pas les mêmes.

Art et artisanat

J’ai le même ressenti sur une certaine mouvance du “bijou fantaisie” qui est plus de l’assemblage que de la création. Fontblanche a fermé ses portes il y a une vingtaine d’année, faute de subventions pour cette formation qui ne posait pas plus de frontière entre l’art et l’artisanat qu’entre les peuples.

Je me souviens d’Ishuad venu du Niger, installé sur du sable au milieu de l’atelier, qui enseignait sa façon de fondre le métal à des bijoutiers contemporains de renom et à nous autres, étudiants restés pendant les vacances dans notre école bien-aimée… Françoise, dépositaire d’un vrai savoir, d’une réflexion et d’un itinéraire qui l’ont amenée à travailler avec précision son propre univers de formes dans la rondeur, avec son alliage de prédilection, le laiton, incarne à mon sens cette bijouterie contemporaine à Marseille.

Vous pouvez voir son travail à l’atelier Le Bel. Il y a toujours une installation qui mêle avec douceur des branches de bois à ses colliers, ses broches ou ses boucles d’oreilles…

Atelier Le Bel, 5 rue Lacépède, 13005. 

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Commentaires

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  1. Pussaloreille Pussaloreille

    Un peu mieux connaître ce joli métier grâce à vous, un peu mieux comprendre ce qui fait l’artisanat, et réaliser avec étonnement qu’on n’est pas bien loin et que ça serait pas mal d’aller découvrir sur place… Merci pour cette chronique et ce partage !

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