Michel Samson vous présente
Chronique du Palais

Égarements à la gare

Chronique
le 29 Mar 2016
0

Depuis des mois, Michel Samson se rend tous les jours au Palais. L’ancien correspondant du Monde, journaliste et écrivain, y enquête sur la justice au quotidien, sur ses réalités multiples et les images qu’elle renvoie. Cette enquête nourrit un ouvrage en cours d’écriture qui traite justement de la justice à Marseille, de la manière dont elle est rendue, vécue, au quotidien. Dans la perspective de cette écriture au long cours sur les rouages de la justice pénale, Michel Samson nous propose une chronique hebdomadaire. Il y parlera des vies qu’on croise à la barre, des mots qu’on y entend. Cette semaine, il longe la délicate frontière entre la responsabilité et la folie.

 

Elle est un peu boulote, boudinée dans son collant. Deux gros traits noirs sur les paupières de son visage rond. Son regard est mal assuré, elle se tient debout, mains sur la barre, ce demi-cercle de bois à hauteur de hanches, symbole du passage en justice. Elle semble ne pas savoir qui regarder. Madame O. écoute la présidente du tribunal qui lit d’une voix claire le dossier rassemblé en deux ans par la police, la justice, un expert psychiatrique et un enquêteur social. A l’entendre, on réalise progressivement que l’affaire sera délicate : il s’agit de la brutalité de cette accusée contre une autre pensionnaire d’un même foyer pour travailleurs handicapés de Briançon, “un centre de formation pour personnes vulnérables”. Les coups et les insultes ont volé à leur retour à Marseille, gare Saint-Charles. La présidente lit une des phrases entendues lors d’un petit rassemblement houleux sur le quai B en aout 2014 : “On va te crever sale pute.” Celle à qui ils étaient destinés reçoit des coups (7 jours d’incapacité de travail) de Mme O. et d’une autre accusée, aujourd’hui absente. La présidente la fixe. Lui demande ce qu’elle peut dire de cela. “J’avais pas mon traitement, j’étais pas dans mon état. Elle m’a manqué de respect.” “Qu’est-ce qu’elle a fait pour vous manquer de respect ?” La voix de la présidente est légèrement ironique. Elle reprend le dossier : “Mme X (l’accusée absente) a dit en garde à vue que Mme O. « mettait des patates » à la victime, et vous avez reconnu en garde-à-vue, « avoir proféré des menaces »”. “Je me souviens plus de ce que j’ai dit.”

Ce 12 février, on jugeait dans cette salle habituée à des délits de toutes sortes, une altercation intervenant à la suite d’une longue et violente animosité qui opposait Mme O. à Mlle Y, toutes deux, donc, du foyer pour handicapés. On ne connaitra jamais la raison de cette triste bagarre. On apprend  – lecture de la lettre de la directrice du foyer de Briançon – que Mme O., après la bagarre de Saint Charles, a été exclue de l’établissement à cause de “son attitude agressive”. Tout ce qu’on saura de la victime “menacée de mort” et déjà insultée à la gare de Briançon, est qu’elle est “d’origine polonaise et algérienne”. Mandaté, un expert psychiatre affirme dans une déposition écrite que Mme O. peut “discerner le bien et le mal” et que les hallucinations qu’elle évoque “n’ont pas aboli son discernement”. La procureure utilise d’ailleurs ce diagnostic pour sa réquisition quand elle demande “9 mois de prison ferme” pour Mme O. D’autant, poursuit-elle, que les menaces antérieures à la bagarre sont “à la limite de la préméditation” : elle avait demandé par téléphone à l’accusée absente de venir l’aider à la gare… L’avocat de la défense répond aussi sur le délicat terrain de la santé mentale et de la clairvoyance, en affirmant, documents à l’appui, que sa cliente est une “schizophrène victime d’hallucinations auditives”, attestée par son médecin, et “qu’elle a été hospitalisée à Edouard-Toulouse”. C’est avec ces deux avis médicaux sur le discernement et la maladie de Mme O. que, après cinq autres comparutions, le tribunal se retire. Les trois juges vont discuter de ce qu’ils ont appris à l’audience de la part de l’accusée, de la procureure, de l’avocat et des médecins, l’un expert, l’autre non, qui apportent des éclairages différents sur l’accusée. La présidente revient, “l’audience est reprise, vous pouvez vous asseoir”, il est 18h30 : Mme O. est condamnée à 8 mois de prison avec sursis. La présidente lui explique ce que signifie le sursis, “cette peine que vous n’accomplirez pas, sauf  si vous subissez une autre condamnation durant la période”, 2 ans, où ce sursis est valable.

Une sorte de gêne me taraude quand je sors de ce procès à la cote mal taillée et pourtant indiscutablement conduit : le tribunal doit juger et sanctionner les délits dont il a connaissance. Il a eu connaissance des troubles dans lesquels évoluaient les deux protagonistes. L’agresseuse “entend des voix”, selon son médecin ; l’expert dit que ça n’a “pas aboli son discernement”. Une sorte de contradiction, insoluble pour le journaliste : il n’est ni juge, ni médecin, ni expert. Le tribunal a désigné clairement l’agresseur et la victime, d’autant que rien ni personne n’est venu contredire les faits et les gestes commis sur ce quai. Ce malaise qui m’étreint ne dit rien de ce qu’aurait dû faire la justice. Sauf à expliquer, en quelques lignes et de façon presque arrogante, comment elle aurait dû ignorer la question et/ou la confier à une autre institution. Laquelle ? Je l’ignore. Cette question, alors : le journaliste critique la justice ou propose une solution alternative et/ou tait son malaise quand il assiste à une telle audience. La solution la plus simple est de jouer avec les mots en titrant, pour autant que le journal dans lequel on travaille, l’accepte : Le quai des angoisses ? Je l’ai probablement fait dans ma carrière. J’en suis désormais incapable. Alors ? Rien d’autre.

Les experts judiciaires sont des professionnels spécialement habilités, chargés de donner aux juges un avis technique sur des faits afin d’apporter des éclaircissements sur une affaire. Ce sont des spécialistes de disciplines très variées (médecine, architecture, gemmologie, économie et finance, etc.). Leurs avis ne s’imposent pas aux juges qui restent libres de leur appréciation. Il y a 60 experts médicaux pour le TGI de Marseille.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire