Sandrine Lana vous présente
Voilà le travail

À Peyrolles, Émilie Loison, bergère au service de la nature

Chronique
le 16 Nov 2019
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Avec "Voilà le travail", la journaliste Sandrine Lana aborde le sujet quotidien qu'est le travail en partant des femmes et des hommes au labeur. Dans le nord des Bouches-du-Rhône, Émilie Loison contribue à la lutte contre les feux de forêt et à l’entretien les forêts de Provence.

Photo : Sandrine Lana

Photo : Sandrine Lana

L’automne est là depuis quelques jours. La pluie est lourdement tombée sur la Provence comme ailleurs. Émilie Loison a revêtu une tenue de travail qu’elle a améliorée en huit ans de pastoralisme. Un pantalon camouflage orné de feuilles et de branches d’arbres et pour le haut, une tenue en pelures d’oignon : pull, veste en jeans, par-dessus, écharpe, deuxième écharpe et casquette pour le froid et le soleil. Après avoir nourri ses chevaux, quelques poules et canards, nous entrons dans l’enclos de ses chèvres du Rove et provençales, impatientes de partir en forêt. Émilie l’est aussi. Un chevreuil nous accompagne, récupéré chez un vétérinaire du coin.

On suit comme on peut la bergère et les chèvres qui quittent l’enclos, traversent la Durance et rejoignent les hauteurs de la forêt de Peyrolles. « Dans une demi-heure, elles vont se calmer ! » C’est parti pour cinq heures de balade sur du bord de la Durance jusqu’au coteaux de chênes verts et d’épineux. « On partage la forêt avec les chasseurs. En hiver, j’attends midi pour partir et laisser passer le gros de la battue. Ça se passe bien. Les chasseurs apprécient le boulot de débroussaillage que font les chèvres. Grâce aux chasseurs, on a pu conserver une forêt, sinon, ce serait bâti partout. »

Après une demi-heure, le rythme des chèvres s’adoucit. Elle trouve des buissons et se cabrent sur leur pattes arrières pour grignoter les chênes verts jusqu’à deux mètres de hauteur. Pendant ce temps, Émilie câline le jeune chevreuil et ses quatre chiens qui l’accompagnent toute l’année.

Croquis : Sandrine Lana

« Un peu comme les gosses »

Par tous les temps, la bergère sort ses chèvres même si parfois, la balade ne dure pas les cinq heures habituelles en raison de la pluie ou d’un orage. Pas de RTT, pas de week-ends, ni de départ à l’improviste. « Un troupeau, c’est un peu comme des gosses, j’ai du mal à déléguer leur garde ! J’accueille parfois des woofers (1). Ils veulent souvent apprendre à faire du fromage et en manger… mais je n’en fais pas ou très peu. Un jour, un jeune homme est venu et a adoré la découverte du pastoralisme et je lui confie parfois le troupeau. »

Des entorses l’ont arrêtée à quatre reprises. « Je ne me repose pas, je n’ai pas de week-ends. Je suis capable de tenir car j’ai plein d’énergie mais à un moment donné, je flanche ! Je ne me souviens pas de la dernière entorse, il faut que je fasse gaffe même si je sens que j’ai renforcé mes chevilles. » Un bâton ? « Je le perds tout le temps. »

Elle regarde les chèvres s’éloigner là où les romarins et les thyms sont nombreux. « On fait un travail de DFCI [défense des feux contre les incendies, ndlr] et d’ouverture des milieux dans des forêts denses qui amènent un risque d’incendie élevé, les chèvres débroussaillent. Pour moi, c’est ce que je préfère dans le métier, plus que la production. C’est une mission de service public. On peut voir les subventions qu’on donne aux bergers pour ces tâches comme des aides pour nous éviter de crever… mais sans ces aides, je passerais à la production de fromages alors que ce que j’aime, c’est la protection de l’espace naturel. Ces aides sont notre rémunération et on est contrôlés sur notre travail. » La politique agricole commune européenne, la mairie de Peyrolles et EDF qui gère le canal rémunèrent son activité de chevrière pour le débroussaillage.

Depuis deux ans, ce travail d’intérêt général a pris une autre ampleur. « J’ai pris des responsabilités syndicales. Je me fais plus régulièrement remplacer car je suis secrétaire de la Confédération paysanne des Bouches-du-Rhône, je suis aussi impliquée dans un groupe de travail sur l’alternative à l’abattage industriel au niveau régional ainsi que sur des commissions nationales et internationales sur le travail détaché saisonnier… Quand je m’absente deux ou trois jours, je peux faire appel à d’autres. C’est important d’avoir un petit réseau. »

Récemment, Émilie Loison s’est rendue au Brésil pour partager une formation organisée par le mouvement mondial des paysans sans terre. « Depuis que je fais ce métier, je n’ai jamais eu un réseau social aussi développé, paradoxalement par rapport à mon travail solitaire en forêt. »

Photo : Sandrine Lana

Bureau en pleine nature

Nous croisons des voisins qui s’arrêtent pour la saluer, caresser les chiens qui sautent autour du véhicule. Parfois, des amis l’accompagnent. « Avoir des animaux est une énorme contrainte de présence à leurs côtés, je l’accepte, alors autant le faire partager aux gens. Cela me nourrit et me motive. Finalement, les gens qui ont les mêmes intérêts ou les mêmes valeurs que moi viennent à moi et je me balade parfois avec eux. »

Dans la forêt ou sur les crêtes entre Peyrolles et Meyrargues, quand le troupeau est plus calme, Émilie Loison prend du temps pour se poser mais aussi pour bosser. Un appel, un mail à envoyer, tout est faisable. « C’est sûr que je ne me ressource pas pendant six heures. Si j’ai des réunions téléphoniques ou des mails à envoyer, je choisis un coin où cela capte bien. »

La présence du loup

Cependant, elle garde toujours l’œil sur le troupeau qui peut s’éloigner d’une cinquantaine de mètres. Comme ailleurs, le loup est arrivé jusque dans sa zone de pâturage. Il a fallu s’adapter. D’autres chevriers ont perdu des bêtes. Émilie Loison a étudié pendant sa formation d’exploitante agricole la présence du loup, sa manière de s’attaquer aux chèvres…

Elle connaît son comportement et évolue en intégrant ce nouveau paramètre. Si elle n’a perdu aucune chèvre, elle a été obligée de se doter d’un chien de protection, pas forcément convaincue du bienfait de cette présence qui apporte de nombreuses contraintes aux bergers (dressage, alimentation, intégration au troupeau…) « Je croise beaucoup de randonneurs et randonneuses qui ont peur des chiens. Et ces chiens-là aboient toujours pour prévenir et viennent au contact sans être agressifs. C’est parfois problématique de croiser des gens qui ont peur. Je me mets à leur place. »

Photo : Sandrine Lana

L’adieu au chevreuil

Elle siffle, crie, rappelle les bêtes et les dirige là où elle veut mener les animaux. Les chiens de berger ont l’instinct de rassembler les bêtes. « Avant d’avoir des chèvres, je ne savais pas ce que c’était d’éduquer un chien. Le métier de chevrière implique beaucoup de savoir-faire dont le dressage… »

Après trois heures de marche auprès des chèvres, nous rebroussons chemin pour retrouver le chevreuil resté sur la route… on le siffle on l’appelle… « Si on ne le retrouve pas, il ne peut rien lui arriver de mieux que reprendre la vie sauvage », relativise-t-elle.

1) Entre vacances et bénévolat, les woofers participent au travail à la ferme en échange du gîte et du couvert.

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