[26 siècles d’angatse] 2600 av. J.-C. : Archéologie conflictuelle

Chronique
le 17 Sep 2022
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Pour cette nouvelle série littéraire, Michéa Jacobi remonte jusqu'à la naissance de Marseille pour raconter l'angatse à travers les âges, des Grecs à nos jours. Le premier épisode implique bien sûr Gyptis et Protis, mais pas seulement.

Gyptis, Protis, la Corderie et... Dieter Bogun. (Illustration : Michéa Jacobi)

Gyptis, Protis, la Corderie et... Dieter Bogun. (Illustration : Michéa Jacobi)

“L’angatse, c’est un écheveau de faits tellement compliqués que l’on ne peut pas s’y reconnaître. Et à un niveau différent, l’angatse, c’est aussi l’angoisse comme l’indique le latin angustum qui a donné l’allemand angst pas très loin, à une métathèse près, du néologisme provençal”. Ainsi Frédéric Valabrègue évoque-t-il l’angatse dans son beau roman La Ville sans Nom. Mais chaque Marseillais saura donner à ce terme sa propre définition. Et s’il manque d’idée, il pourra puiser dans cette nouvelle série de textes concoctées et illustrés par Michéa Jacobi pour Marsactu.

Ça va, dans l’ordre chronologique, des Grecs à nos jours. 2600 ans d’embrouille, il y a de quoi dire. Gare à ceux qui n’apprécieront pas, ça risque de mal aller pour eux !

2600 av J.C. : ARCHÉOLOGIE CONFLICTUELLE

Le boulevard de la Corderie suit à flanc de colline le quai de Rive Neuve. Il prend son élan sous le jardin Pierre-Puget et file tout droit – ancienne fabrique de cordages de navires oblige – vers la Méditerranée. Mais arrivé au carrefour de Saint-Victor, il abandonne la partie et laisse à l’avenue de la Corse le soin de rallier le bain des Catalans. C’est à cet endroit exactement qu’une bonne centaine de manifestants avaient décidé, le 2 novembre 2017, d’arrêter la circulation automobile. Groupés sous une large banderole proclamant “NOTRE PATRIMOINE N’EST PAS À VENDRE !”, ils protestaient contre la menace qu’un projet immobilier faisait courir aux vestiges d’une carrière grecque datant de la fondation de Marseille. Le groupe Vinci (mais qui les a autorisés à s’approprier le nom de cet artiste ?) s’apprêtait en effet à édifier en ces lieux un ensemble de logements assorti d’un parking qui ferait disparaître pour toujours le site archéologique. Il avait quantité d’arguments pour faire accepter son forfait auprès de ceux qui dirigeaient alors la municipalité. Il était ultra-riche (1 900 millions d’euros de résultats nets au premier semestre 2022), il était ultra-puissant (ponts, autoroutes, aéroports, stades, immobilier), il pouvait graisser la patte au plus gourmands des élus ou échanger plus discrètement toutes sortes de services contre toutes sortes de passe-droits. La détermination des manifestants n’en restait pas moins entière. “VINCI PARS D’ICI – VINCI FOSSOYEUR, GAUDIN COMPLICE”, scandait la foule. “LAISSEZ VIVRE L’HISTOIRE, MASSALIA AIME SES PIERRES, PROMOTEURS BAS LES PATTES”, proclamaient quantité de pancartes plus bricolées les unes que les autres.

Après qu’ils eurent bien gueulé, les protestataires consentirent à libérer la chaussée et se dirigèrent vers les fouilles mêmes. Un des archéologues qui participait au chantier menacé faisait en effet partie de leur cohorte : il avait promis de faire visiter la vénérable carrière et de donner à ses frères en indignation les explications nécessaires.

Le groupe se retrouva donc bientôt à crapahuter entre les blocs de rochers ocre sur lesquels on pouvait repérer, plus ou moins précisément, des traces de taille et d’extraction. Rien de spectaculaire, rien de folichon. Pourtant, chacun écoutait avec passion le discours du spécialiste, buvait ses paroles et se renforçait dans l’idée qu’il était là pour préserver vingt-six siècles d’histoire de la dévoration ignare du libéralisme économique. On se confondait en admiration, on chantait la louange des ancêtres, on posait mille questions. Cependant, un gros homme restait, impassible, en retrait de la cohue, comme si le commentaire ne l’intéressait pas, comme s’il attendait son heure.

Dieter Bogun, paléographe marxiste

Dieter Bogun était tout à la fois archéologue, paléographe, anthropologue et historien. En vrai savant, il connaissait par cœur la table que son compatriote Dressel avait dressée pour dater les amphores et quand il dirigeait un chantier, il faisait preuve d’une rigueur et d’un enthousiasme uniques. Pour le déchiffrement des textes anciens, il était imbattable : il savait lire l’écriture cunéiforme, les hiéroglyphes et les inscriptions du grec le plus ancien, celui que l’on a baptisé « linéaire B ». Fort de toutes ces compétences, il aimait disserter sur la vie des plus anciens Hellènes. Et donner un sens à leur histoire. Mais il avait mauvaise réputation dans le milieu scientifique. On lui reprochait de se livrer trop souvent à la vulgarisation. On le soupçonnait de trafiquer ses sources. Quant aux conclusions qu’il tirait de ses recherches on les trouvait particulièrement univoques et orientées. Formé en Allemagne de l’Est, Bogun ne s’était jamais départi d’un marxisme étroit. Toute l’histoire se ramenait pour lui à l’économie.

Au physique c’était un géant ventru, aux cheveux gras et au regard allumé d’une sorte d’envie insatiable et universelle. Il portait des santiags, parlait un français limpide et savait comme pas un se moquer de lui-même. Quand il se présentait, il déclamait systématiquement : “Dieter Bogun, un obèse”. C’était quand il participait à un colloque ou un symposium : à Montpellier, à Bordeaux, à Toulouse. Car Bogun adorait le Midi de la France, et, dans le Midi, la ville qu’il préférait était sans conteste Marseille.

Il s’émerveillait que cette cité n’ait gardé de son antique passé presque aucune ruine, s’indignait que l’on prît pour argent comptant la légendaire histoire de sa création et rêvait de mettre à jour des inscriptions susceptibles de démentir la fable de Gyptis et Protis, issu d’un texte de Justin écrit au IIᵉ siècle après J.-C., soit 800 ans après les faits. Les explications justifiant la légende en l’inscrivant dans d’antiques traditions culturelles, les histoires de métissages et d’entente entre les peuples le mettaient hors de lui.

Mais il aimait bien reluquer les filles des quartiers, sur la Canebière ou sur la plage des Catalans.

“Maudits grecs”

C’était lui, Dieter Bogun, qui se tenait en arrière du groupe, lors de la visite qui avait suivi la manifestation. C’était lui qu’on aurait pu voir, longtemps après la dispersion, circuler solitaire entre les pierres, s’arrêter ici et là, soulever des cailloux, gratter la terre. Puis s’arrêter dans un coin non encore exploré, s’attarder, épousseter longuement la roche, prendre plusieurs photos.

C’est lui, Dieter Bogun, qui fit paraître plusieurs mois plus tard, un article sensationnel dans la revue AID, Archäologie In Deutschland. Il concernait naturellement le site de la Corderie. Un marbrier d’origine ségobrige qui œuvrait là (c’était essentiellement alors un endroit où l’on taillait des sarcophages) aurait laissé sur les flancs de pierres de rebut des inscriptions confuses mais très révélatrices. Il avait dans un grec fautif et difficile à déchiffrer gravé des fragments de récits, de plaintes, de pensées. Il disait, ou semblait dire, que les “maudits Grecs” (sic) ne pensaient qu’à l’argent, qu’ils lui en donnaient très peu et qu’ils avaient monté de toutes pièces une cérémonie de mariage pour faire croire que l’entente régnait entre les deux peuples, celui qui vivait là et celui que la mer avait emmené. Des photos étaient censées valider le propos. Mais rien ne prouvait qu’elles étaient authentiques : la partie des fouilles où l’auteur les avait soi-disant dénichées avaient été depuis longtemps recouvertes par le béton Vinci. Et, de toute façon, les signes eux-mêmes étaient tellement usés et confus que la traduction qu’en donnait le savant Bogun était hautement contestable.

Il n’empêche, Dieter fut, à sa grande joie, prié de défendre son point de vue, dans un colloque qui se tint, quelque temps après la publication de son article, au musée d’Histoire de Marseille.

La joute entre l’archéologue allemand et les autres (tous contre lui) fut “homérique”. Ce ne fut pas le concert des Rolling Stones à la salle Vallier, aucune chaise ne fut brisée, mais, quand même, on faillit en venir aux mains. Les uns disaient : oui, l’histoire de Gyptis, fille du roi local offrant une coupe d’eau et choisissant ainsi Protis, fraîchement débarqué de Phocée, pour époux, est un mythe, mais c’est un mythe révélateur. Il s’inscrit dans une longue tradition hellénique d’“exogamie rituelle”, le don d’une fille pour sceller une alliance. Que nenni, répondait l’autre, c’est un mensonge apocryphe, du révisionnisme grossier, une opération de communication avant la lettre, pour masquer une affaire de gros sous et de colonisation brutale. Et il revenait à ses pierres, en projetait des clichés agrandis et donnait sur leur interprétation des précisions que personne ne comprenait. On ne le lâchait pas pour autant. Il buta sur quelques questions, s’embrouilla, se contredit. Les échanges finirent par s’apaiser. Toujours prêt à séduire, le bon Dieter accepta de mettre de l’eau dans son vin. Sans jamais mettre en cause la véracité de sa découverte, il admit qu’il avait orienté son interprétation vers ses propres thèses. Qu’on pouvait comprendre les graffitis du funéraire autrement, ou qu’ils étaient tout simplement incompréhensibles.

On se réconcilia. On s’en alla tous manger au Fémina, un restaurant tout proche, spécialisé dans le couscous d’orge.

Hélas Dieter, qui était à présent dans les meilleures dispositions, s’oublia à jeter sur la jeune fille qui le servait des regards plus qu’insistants. Il se laissa même aller à un geste déplacé. Et quand le patron lui-même vint apporter un thé à la menthe, il lui avait réservé un supplément. Il était 23 heures et, à l’étonnement et au bonheur de tous les convives, le brillant archéologue et paléographe reçut en effet un grand coup de poing dans la gueule.

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Michea Jacobi
Michéa Jacobi est graveur et écrivain. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Chroniqueur à Marseille l’Hebdo pendant plus de dix ans, il a rassemblé ses articles dans un recueil intitulé Le Piéton chronique (Éditions Parenthèses) et il a écrit pour le même éditeur une anthologie littéraire Marseille en toutes lettres.

Commentaires

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  1. barbapapa barbapapa

    Engatse avec l’angatse écrit à la teuton ??? La racine éthymologique est en toute logique provençale le marseillais “Gatse” ou catso en italien, ou catsu en corse (chiembre, muge, vier, zobi, zboub…), donc il faudrait svp écrire ENgatse 😉
    Même sur France Bleu Provence, ils le disent ! https://podtail.com/fr/podcast/dites-le-en-marseillais-france-bleu-provence/gatsou-bello-et-camphre-de-chats/
    Sinon, l’archéologue l’a bien mérité !

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