Chez les mal-logés du 9, rue Mireille, « on est dans une petite prison de liberté »

Reportage
le 20 Avr 2020
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Rien n’a changé au 9, rue Mireille, dans le 8e arrondissement de Marseille. Les locataires de cette petite copropriété passent leur confinement dans des espaces de moins de 9 mètres carrés. Suite aux révélations de Marsactu en février, ils ont pourtant été considérés par le parquet et les services de la Ville après l’ouverture d’une enquête comme "impropres à l’habitation". Certains locataires vivent la quarantaine dans des conditions très précaires, à la limite du supportable.

Au 9 rue Mireille. Photo : Coralie Bonnefoy.

Au 9 rue Mireille. Photo : Coralie Bonnefoy.

Par la porte entrebâillée, l’homme refuse d’abord de parler. Puis finit pas ouvrir plus largement le battant dévoilant une chambre crépie de blanc, propre mais minuscule. « Franchement, le confinement ici : c’est chiant ! » Il est grand, pas encore la trentaine et porte ses cheveux rassemblés en une queue de cheval touffue. D’habitude, il est gardien de parking. « Mais là, je n’ai plus de travail, glisse le jeune homme dans un haussement d’épaules. Alors je suis là, toute la journée… »

Là, au 9, rue Mireille, tout près du prospère boulevard Périer dans le 8e arrondissement, cette petite copropriété vétuste aligne une quarantaine de petites chambres de bonne au-dessus de garages, parfait symbole d’un mal-logement vécu par les plus précaires jusque dans les beaux quartiers marseillais. Elles sont propriétés notamment de Jacques Ansquer, l’ancien coordonnateur des assisses de l’habitat de la métropole et ancien président de la Banque alimentaire des Bouches-du-Rhône ou de Michel Fructus, l’époux d’Arlette Fructus, ancienne adjointe municipale au logement et toujours adjointe à la politique de la ville et à la rénovation urbaine.

Ces pièces de moins de 9 mètres carrés sont pour certaines dans un état de délabrement manifeste, comme le révèle une enquête de Marsactu de février dernier. Dès le lendemain de cette parution, le procureur et les services d’hygiène de la Ville de Marseille se rendent sur place. Ils y relèvent des non-conformités qui rendent ces chambres inhabitables. Une enquête préliminaire pour « conditions d’hébergement contraires à la dignité de la personne » est ouverte par le parquet de Marseille et confiée à la sûreté départementale (lire notre article sur la visite du parquet au 9, rue Mireille).

« J’imagine que je suis sur un voilier »

Deux mois plus tard, pourtant, rien n’a changé. Beaucoup de ces chambrettes sont encore habitées. Et leurs occupants y sont cloués au moins jusqu’au 11 mai. « Mais 9 mètres carrés, c’est bon juste pour dormir après le travail… pas pour rester tout le temps », lâche Walid(*) l’un des locataires. Dans ces espaces exiguës, loués entre 350 et 400 euros par mois, chacun a mis en place sa stratégie pour permettre aux journées de s’écouler plus vite. « Je dessine, j’écoute la radio, je bois de la bière », énumère le gardien de parking. Les yeux rêveurs, il ajoute : « chez moi c’est tout petit, mais je suis déjà heureux d’avoir un toit. C’est grand comme la cabine d’un bateau, alors des fois, j’imagine que je suis sur un voilier. »

Au 9 rue Mireille. Photo : Coralie Bonnefoy.

Un de ses voisins, d’origine arménienne, fait des chantiers d’ordinaire. Mais depuis le début de la quarantaine impossible de trouver du boulot. « Même au noir… », soupire-t-il. Dans sa chambre, aux peintures passées, quelques vêtements s’entassent sur un lit une place, prolongé d’une table de jardin rouge. Dessus, un téléphone portable et un magazine sportif. « Le plus dur, c’est que je ne peux pas faire beaucoup de sport ici, alors je sors un peu marcher. »

« J’ai besoin de respirer »

Dans la résidence où vit une population particulièrement vulnérable – travailleurs pauvres, toxicomanes, anciens détenus, personnes suivies par les services sociaux ou placées sous curatelle – la quarantaine prend des allures de réclusion. Walid fait sa lessive dans le petit évier de sa chambre. Il a laissé sa porte ouverte. Il s’en excuse mais il a « besoin de respirer », dit-il. Comme sa compagne, allongée sur le canapé déplié, il n’a guère bougé depuis le 15 mars. « Le quotidien est très dur. Mais quel choix on a, hein ? »

Depuis deux mois la situation du couple est toujours aussi insupportable. Des chambres ont été rénovées. D’autres ont été réunies entre-elles pour les réhabiliter en studios de 18 mètres carrés. Mais ce n’est pas le cas de celle-ci. L’humidité grignote encore les murs, la douche aux joints rongés trône toujours au pied du lit. « Parfois je prends le prétexte des courses pour sortir. Parce que rapidement, on n’en peut plus d’être scotchés là… », dit le quadragénaire. Il montre sa compagne enroulée dans une couverture aux motifs étoilés : « Et puis à d’autres moments, c’est elle qui veut s’échapper et ça finit en engueulade. En fait, on est dans une petite prison de liberté. »

« Forcément, ça pète ! »

« C’est normal que ça nous fasse péter un câble à certains moments, non ? », interroge un autre occupant qui vit là depuis sept mois. Les tensions qui, en temps normal, rythment le quotidien du 9, rue Mireille, se sont accrues depuis le début de la quarantaine, assure-t-il. « On est tous là en permanence, on garde souvent les fenêtres ouvertes parce qu’il fait beau. Avec la musique de l’un, la télé de l’autre et les soulards, forcément ça explose ! » Entre promiscuité, petites frictions et francs corps-à-corps, difficile dans ces locaux étriqués, de respecter une illusoire distanciation sociale.

Nicolaï regarde bien à droite et à gauche dans le couloir avant d’engager la conversation. Deux paires de baskets sont sagement disposées sur son paillasson quand il ouvre la porte en claquettes-chaussettes. Menuisier d’extérieur de métier, le voilà coincé dans ce réduit. Il le partage avec son oncle, diabétique, qui a besoin de soins médicaux réguliers. Pour s’occuper et traquer le virus, ce gaillard costaud a trouvé une solution : « je lave. » Il brique le sol de sa chambrette, un rien de lino gris visible entre les lits superposés, l’étagère et le coin kitchenette ; mais aussi le long couloir carrelé d’ocre et de jaune et les WC communs au bout du palier.

« Ils ont enfin nettoyé les toilettes »

Au pied des escaliers, là où s’alignent les boites aux lettres dépareillées, nulle communication sur les gestes barrière à respecter par temps de Covid-19 comme celles qui fleurissent sur les portes des résidences huppées alentour. Mais une affichette sur le passage d’une société de nettoiement. Une seule intervention est notée : le 14 avril. « Enfin ! On n’arrête pas de nous bassiner avec cette maladie. Mais nous, alors qu’on doit partager les toilettes, elles n’ont été nettoyées qu’une seule fois depuis le 15 mars, s’irrite Walid. Je le fais de temps en temps. Mais c’était devenu trop dégueulasse : par terre, il y avait des cendres, des mégots, des ordures et j’en passe. On ne voyait même plus le sol… Alors je ne nettoyais pas. Je n’ai pas envie d’être contaminé, non plus. »

En février 2020, nous avos pu photographier une des chambres louées par Jacques Ansquer. Photo : Coralie Bonnefoy

Malgré les rumeurs récurrentes de contamination de locataires, le Covid-19 n’est pas la préoccupation première, au 9, rue Mireille. Nicolaï aimerait pouvoir retourner travailler, il va bientôt manquer d’argent, s’alarme-t-il. Walid, lui, n’attend que la fin de la quarantaine pour déménager : « quand les flics sont venus, après vos articles, ça a foutu un sacré bordel ! Les propriétaires ont fait les gentils. Ils nous ont fait tout un tas de belles promesses. Des chambres ont été refaites, mais la nôtre est toujours aussi pourrie. »

Les suites judiciaires de l’enquête risquent de s’étirer dans le temps, les habitants ne l’ignorent pas. Sur le pas de sa porte, le gardien de parking réfléchit à haute voix : « ça prendra bien un ou deux ans. » D’ici-là, il espère être parti du 9, rue Mireille.

(*) Les prénoms ont été modifiés


Droit de réponse de Michel Fructus, le 23 avril 2020

Après la publication de cet article, Michel Fructus nous a fait parvenir un droit de réponse, que nous insérons à la suite, comme la loi nous y oblige. Ce texte appelle quelques précisions de notre part, que nous devons à nos lecteurs pour la bonne compréhension de nos écrits et de notre travail.

Le terme “impropre à l’habitation” émane d’une source municipale – citée une première fois dans un article paru le 12 février – et résume le bilan de la visite menée le 11 février par les services municipaux de l’hygiène, la CAF et le parquet de Marseille. C’est ce qui motive, côté judiciaire, l’ouverture d’une enquête pour “conditions d’hébergement contraires à la dignité de la personne”, et côté administratif la mise en route du processus de prise d’un arrêté d’insalubrité. Précisons que l’ensemble des chambres n’avait alors pas été visitées. Ces deux procédures n’ont en effet pas encore abouti et il est exact qu’“aucune décision administrative ou judiciaire” n’a encore été prise concernant les logements du 9 rue Mireille. Nos articles ne l’ont jamais prétendu et il appartiendra naturellement aux différents propriétaires, dont Michel Fructus, de faire valoir leur point de vue dans ces procédures.

Quant au terme “particulièrement vulnérable”, il ne désignait effectivement pas les locataires de Michel Fructus de manière spécifique mais la population générale de la copropriété, avec cette précision : “travailleurs pauvres, toxicomanes, anciens détenus, personnes suivies par les services sociaux ou placées sous curatelle”. Sans entrer dans le débat de “la parfaite insertion sociale” des locataires de Michel Fructus, il nous semble cependant qu’ils relèvent de la première catégorie listée.

Texte du droit de réponse

« J’ai acheté par l’intermédiaire d’une agence immobilière le 25 mars 2015 trois logements situés 9 rue Mireille à Marseille 8ème arrondissement. Ils étaient déjà loués au moment où je les ai achetés.
Dans vos articles des 14 février et 20 avril 2020 vous indiquez que les logements du 9 rue Mireille ont été considérés par le parquet et les services de l’hygiène de la Ville, après l’ouverture d’une enquête, comme « impropres à l’habitation » et que ces logements seraient occupés par une population « particulièrement vulnérable ».
Si ces affirmations peuvent peut être concerner certains des logements et certains des locataires des 30 copropriétaires que comporte cette copropriété, je tiens à préciser pour éviter tout amalgame que mes logements n’ont jamais été considérés par quiconque comme « impropres à l’habitation », contrairement à ce que vous affirmez : aucune décision administrative ou judiciaire n’a jamais été rendue en ce sens.
Je précise en outre que les locataires qui occupent les logements dont je suis propriétaire sont parfaitement insérés socialement.
Michel FRUCTUS »

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Commentaires

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  1. Marie-Claire DELAIRE Marie-Claire DELAIRE

    Mais sont-ils obligés de payer leur loyer à ce propriétaire malfaisant?

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    • chouze chouze

      Que dit la loi ?.A voir.

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  2. Vincent Squale Vert Vincent Squale Vert

    Tant qu’aucun arrêté d’insalubrité ou de péril et/ou sans décision de justice, effectivement les loyers restent dus ainsi que les AL…. Ainsi va la LHI…

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  3. louis roissard louis roissard

    Et pendant ce temps Arlette Fructus sur facebook parle de son olivier symbole de paix….visiblement elle a la conscience tranquille et ne se sent absolument pas concernée par les problèmes de mal logement des locataires de son époux donc les siens. Pour elle pour vivre heureux c’est facile, il suffit d’empocher ses indemnités d’élue et de détourner la tête quand c’est dérangeant et de regarder son bel olivier en scandant « Stop covid 19 #Stayhome »

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  4. petitvelo petitvelo

    L amalgame entre M Fructus et les logements indignes est en effet rampant et certains lecteurs font aisément le saut. La loi autorisant les logements de type chambre, on devrait mettre cette première en cause, et elle se justifie par la rareté des logements… et par le parti-pris de se reposer sur la loi du marché !
    Dans ce contexte, l investiseur privé Fructus ne fait que suivre la loi, et en cela fait mieux que ses copropriétaires. Il faudrait peut-être que la loi facilite l expropriation des autres et la reprise par un investisseur vertueux qui transforme tout en T2 dignes. Et la encore certains critiqueront le bénéfice et le changement des locataires… Le système est à refonder si on veut améliorer le logement.

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