[Béton aimé] La Maurelette, “résidence modèle” aux couleurs bien passées

Série
le 10 Août 2021
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Tout l'été, Marsactu vous emmène à la découverte de raretés en béton, labellisées "patrimoine du XXe siècle", discrètes traces des architectes novateurs du passé. Pour cette quatrième étape, notre série fait halte dans cet ensemble érigé au début des années 60 dans une ancienne campagne, tout à l'est du 15e arrondissement.

La Maurelette a été dessinée en 1962 par les frères Pierre et Jacques Chirié. Livrée en 1964, elle est notamment remarquable pour ses façades ornées de mosaïques en pâte de verre et sa dimension paysagère. (Photo C.By.)

La Maurelette a été dessinée en 1962 par les frères Pierre et Jacques Chirié. Livrée en 1964, elle est notamment remarquable pour ses façades ornées de mosaïques en pâte de verre et sa dimension paysagère. (Photo C.By.)

Des milliers de petits carreaux et une explosion de couleurs. La Maurelette se repère d’abord aux mosaïques inédites dans les grands ensembles des quartiers Nord et encore belles qui parent ses façades. Quand au début des années 60 les architectes Pierre et Jacques Chirié, dans les pas de leur père Eugène, imaginent les lieux ils font appel au coloriste Bernard Lassus pour leur donner cette identité chromatique singulière.

Tout à l’est du 15e arrondissement marseillais, presque collés à la mairie des 13-14, les bâtiments du Parc de La Maurelette s’égaillent sur un vaste espace vert d’une dizaine d’hectares. Des immeubles de quatre étages et des tours de dix ou seize niveaux disposés au gré de places et des rues intérieures noyées dans la végétation. Labellisée “Architecture contemporaine remarquable” en 2006, la résidence, livrée en 1964, mérite que l’on s’y attarde.

Il y a évidemment ces mosaïques d’une quinzaine de couleurs qui jalonnent la visite : du gris souris, du vert lagon, du turquoise, du violet, du marron, du jaune sable… “Ce sont des pâtes de verre”, décrit Ouissam Htira, le président du très actif conseil syndical de la copropriété. “Les architectes voulaient obtenir une esthétique bien particulière et éviter des peintures de grosses masses sur les façades.” Le résultat, 57 ans après l’inauguration des lieux, est encore saisissant. Le regard coule du bleu roi au vert tendre, le long de l’allée des Chênes-Verts. Plus loin, les gris s’habillent de reflets dorés ou rose… Et, dans le soleil matinal, la lumière fait miroiter les mille et un petits carrés dans leurs reliefs inégaux. Mais les dégâts du temps sont visibles aussi : par endroits, les mosaïques ont été vandalisées, elles perdent leurs carreaux et leur intensité a passé.

Les mosaïques monochromes signées du coloriste Bernard Lassus se déclinent en une quinzaine de teintes. (Photos C.By.)

Ouissam Htira, employé administratif de 46 ans, a grandi à La Simiane, toute proche. Il vit désormais là depuis 13 ans. “C’est beau ici !”, dit-il en cheminant au gré des sentiers, ruelles et placettes. Construite sur les terrains d’une ancienne campagne, La Maurelette se sépare en deux groupes d’immeubles répartis de part et d’autre d’une belle bastide, volontairement préservée avec ses terrasses et ses bassins par les architectes, et partie intégrante de la résidence. En outre, dès la conception les frères Chirié font le choix de s’adjoindre les services du paysagiste Jacques Sgard. Sa mission: offrir des espaces de respiration dans lesquels la présence de la végétation est incontournable.

Unité de voisinage réussie

Sa vision est toujours perceptible. Passée l’imposante allée de platanes menant à la bastide, les essences choisies – troènes, fusains du Japon, palmiers, tilleuls, acacias… – croissent en abondance en pied d’immeubles et donnent une fraîcheur bienvenue. Cette alternance de bâtis contemporains et anciens, de logements et de paysages fait de la Maurelette, une résidence modèle, “une unité de voisinage réussie”, décrypte la notice de labellisation du ministère de la Culture.

La docteure en architecture et auteure du mémoireCité de La Maurelette à Marseille : une expérimentation du logement social dans les années 60″, Nuné Chilingaryan va plus loin. “La Maurelette, pour moi, est une expression de la “modernité passéiste”, car dans son concept on peut voir plusieurs signes venant signaler l’arrivée d’une autre approche dans la création du milieu d’habitation”, explique la professionnelle par écrit. “En fait, c’est le refus des dogmes corbuséens [propres à Le Corbusier, NDLR] du “fonctionnalisme pur” des années 1920-1930 fondés sur le rejet complet du milieu traditionnel et son remplacement par les structures urbaines ouvertes, transparentes, sans distinction entre “public” et “privé”.”

L’architecte et urbaniste souligne aussi cette attention particulière à la préservation du patrimoine architectural et végétal préexistant, inédite à une période où “pour la construction de deux ou trois immeubles de logement en plus on démolissait les châteaux médiévaux“.

La copropriété a été érigée sur les terrains d’une ancienne campagne dont la bastide qui accueille aujourd’hui un centre de formation a été volontairement préservée. Photo : Coralie Bonnefoy.

C’était animé. Et puis c’était vraiment une cité conçue pour les enfants. Les petits pouvaient aller à l’école à pied ou jouer dehors sans craindre les voitures.

Aline Rey, habitante de La Maurelette depuis 1974

Pour respecter l’ambiance méditerranéenne des lieux, les architectes et le paysagiste imaginent une implantation des bâtiments autour de places et de voies de circulation qui génèrent de nombreux espaces publics, plus minéraux, à la vocation conviviale. “C’était animé. Et puis c’était vraiment une cité conçue pour les enfants. Les petits pouvaient aller à l’école à pied ou jouer dehors sans craindre les voitures”, témoigne Aline Rey qui vit là depuis 1974, à une époque où, “grâce au 1% patronal, les appartements étaient occupés par des employés de Panzani ou du Provençal”.

Au gré de la balade qui passe de la Maurelette 1 à la Maurelette 2 via l’ancienne bastide provençale, ces espaces aujourd’hui abandonnés aux herbes folles et aux ardeurs du soleil laissent imaginer des usages passés : ici, un promontoire pour se réunir en admirant le panorama imprenable sur la mer et les îles, là, une aire de jeux. “L’appellation “place” pour les dix espaces composant la cité (…) illustre l’intention des concepteurs de restituer au moins un élément de la ville “normale” complètement disparue dans les cités d’urgence des années après guerre. À La Maurelette , on ne fait plus table rase pour établir un nouvel ordre, mais on essaie de faire coexister le passé et le présent”, analyse la docteure en architecture Nuné Chilingaryan.

Centre commercial déserté

Malgré cette “grande générosité dans la conception des espaces publics” relevée par les professionnels, l’ensemble qui accueille quelque 3500 habitants pour 748 lots répartis au gré de 78 entrées d’immeubles a cet air triste et vidé de toute substance qu’ont de nombreux ensembles des quartiers Nord. Notamment autour du petit centre commercial. Sur l’immeuble bordant le boulevard Simon-Bolivar qui annonce sa présence, la longue enseigne en plastique blanc a perdu presque toutes ses lettres rouges. Sous le toit en béton qui forme d’élégantes vaguelettes, peu de commerces et pas âme qui vive. “Pourtant avant, il y avait tout pour faire les commissions : le boulanger, le poissonnier, le boucher, le coiffeur, le primeur, et même une mercière qui faisait crédit. On n’avait pas besoin d’aller au village de Saint-Joseph”, se remémore Aline Rey.

L’ancien centre commercial n’accueille plus, comme commerce, qu’une pharmacie. (Photo C.By.)

De ce foisonnement commerçant il ne reste pas grand chose. Les locaux sont pour certains fermés ou occupés par une pharmacie, quelques professionnels de santé, des associations et la mosquée. Ouissam Htira qui connaît les lieux comme sa poche pose un regard un peu mélancolique sur la résidence dont l’attrait s’affadit. “Ici vous êtes dans un gros village sans maire. Ce qui a perdu La Maurelette, c’est le manque d’entretien”, cadre-t-il avant de décrire la spirale que de nombreuses copropriétés marseillaises connaissent : des propriétaires qui peinent à payer leurs charges, les dettes qui vont s’accumulant, les travaux non réalisés, les bailleurs qui délaissent leurs biens, l’arrivée des marchands de sommeil et de squatteurs, l’installation d’un point de deal, discret mais pérenne…

Le 18 décembre 2018, la résidence est frappée d’un arrêté de péril grave et imminent, sans obligation d’évacuer. En cause, la faiblesse structurelle de certains bâtis qui s’affaissent et les façades dont des pans se détachent par endroits. Les pieds d’immeubles sont désormais tous barriérés. “On vient de terminer la purge et la pacification des façades, précise le président du conseil syndical. En clair on a décrouté et figé l’existant. Nous allons pouvoir passer en “péril simple”. Ensuite, viendront, je l’espère, la phase de restructuration avec la constitution d’un dossier auprès de l’Agence nationale de l’habitat (ANAH) et enfin les travaux de rénovation.” Au début de l’année 2019, La Maurelette a été intégrée dans le plan “initiatives copropriétés” par lequel l’État entend redresser les copropriétés dégradées sur le territoire. Comme les autres habitants, Aline et Ouissam veulent croire que ce plan de requalification – qui devrait s’étirer sur une dizaine d’années – redonnera son lustre à la résidence. Et réveillera l’éclat des pâtes de verre colorées de ses façades.

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Commentaires

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  1. Thémismassilia Thémismassilia

    Série et article remarquables! Très documentés, précis avec une investigation bien menée, l’article rend bien le faste passé et l’état actuel de la copropriété laissé à l’abandon. Adolescent, j’habitais le quartier. Désormais domicilié dans le Var, lorsque je me rends à Marseille et que je viens dans ce quartier, je pleure… C’est triste…Néanmoins, les initiatives publiques et surtout privées décrites dans l’article vont dans le bon sens.
    Merci encore pour cette série et continuez.

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    • Marble madness Marble madness

      C est exactement ce qui m est arrivé la fois où j y ai emmené ma fille pour lui montrer la maurelette où j avais grandi, j en ai pleuré

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  2. Fp Fp

    Serie vraiment intéressante mais un peu plus de photos serait le bienvenu.

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