Il y a deux mois, le directeur du festival lyrique d'Aix-En-Provence, Bernard Foccroulle publiait une tribune dans Le Monde en réaction au résultat des élections régionales en Provence-Alpes-Côte d'Azur. Il appelle le monde de la culture à faire évoluer ses pratiques et renverser les frontières entre culture et socio-culturel. Grand entretien.

Bernard Foccroulle reste à la porte. Un instant arrêté. Il a oublié la clef de son bureau à Bruxelles. En ce mardi 22 mars au matin, cet instant de flottement n’a rien d’étonnant. Le jour est entré dans l’histoire dans le fracas des bombes terroristes dans le métro et à l’aéroport de la capitale belge. « J’étais moi-même à l’aéroport, hier », constate le directeur du Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence alors qu’il entre dans son bureau de l’Archevêché. L’entretien sera interrompu à plusieurs reprises par des proches qui prennent ou donnent des nouvelles.

Deux mois auparavant, jour pour jour, le compositeur et organiste a publié une tribune dans le journal Le Monde intitulée Face à la montée des extrémismes, le monde culturel doit créer de nouveaux liens en réaction notamment aux élections régionales qui venaient de porter le Front national au second tour.

Le patron du festival depuis près de dix ans y reprend le fil d’une pensée déjà développée devant l’académie royale de Belgique en 2011 ou dans une tribune de Libération en 2013. La nécessité d’un travail de remise en question du monde de la culture sur la nécessaire ouverture au monde qui fonde le travail sur l’art, le dépassement des frontières entre la culture avec un grand C, l’éducation et le secteur socio-culturel.

Dans une interpellation en « je » destinée à devenir un « nous », Foccroulle appelle à la création de réseaux, à un travail sur le long terme là où la capitale européenne de la culture a échoué à dépasser l’évènementiel. Dans quelques mois, il laissera son siège de directeur d’un des plus grands festivals d’art lyrique d’Europe. Il laisse en héritage de quoi éclairer quelques pistes fécondes pour répondre à toutes les formes de barbarie.

Pour vous les élections régionales de décembre dernier et la présence de Marion Maréchal-Le Pen ont-elles été un coup de semonce pour le monde culturel ?

A l’occasion de ces élections, dans le monde culturel et dans la société civile en général, une forte inquiétude s’est exprimée. Il y a eu le samedi précédant l’élection une mobilisation à la Friche où j’étais. Le résultat des élections, même s’il ne s’est heureusement pas traduit par l’élection de Marion Maréchal-Le Pen, est une gifle. Penser que 45% des votants environ donnent leurs suffrages à un parti qui reste d’extrême-droite même s’il essaie de se donner une crédibilité de temps en temps, c’est effrayant. Nous n’aurions jamais pu penser cela, il y a quelques années.

Ne pas tout remettre dans le champ du politique mais à nous questionner nous-mêmes sur nos responsabilités dans cette forme de dérive

Il y a une sorte de banalisation des idées extrêmes aujourd’hui et vu le contexte, avec le terrorisme et la question des réfugiés qui n’est pas bien gérée au niveau européen, on a une sorte de démission, de déliquescence qui est très problématique. Nous avons décidé avant les élections de réunir un certain nombre d’acteurs culturels. Cela m’a moi-même conduit à cette prise de réflexion qui vise à ne pas tout remettre dans le champ du politique mais à nous questionner nous-mêmes sur nos responsabilités dans cette forme de dérive. Quand il s’exprime sur une sujet politique aujourd’hui, le monde culturel a tendance à le faire sur un mode agressif, considérant qu’il est hors de toute responsabilité. Or, je crois que ce n’est pas le cas et qu’il faut affronter les responsabilités qui sont les nôtres.

Dessin d'après croquis par Ben 8.
Dessin d’après croquis par Ben 8.

Vous souhaitez donc dépasser le seul mode défensif pour appeler à une remise en question du monde culturel. Pensez-vous que ce dernier s’est détaché de la société ?

En tout cas, le monde de la culture, malheureusement, reproduit en son sein les clivages que l’on retrouve dans le reste de la société. Je vais prendre deux questions souvent sous le feu de l’actualité : la question de la diversité et celle de la représentation des femmes dans les équipes dirigeantes. Celle des femmes évolue même si on n’est loin d’une parité absolue. Dans l’intérêt même du monde culturel et pas seulement pour la reconnaissance des droits des unes ou des autres, on gagnerait à donner plus de responsabilité aux femmes. Sur la question de la diversité culturelle, c’est catastrophique. Y compris au sein du festival où nous y sommes attentifs, je trouve que la diversité culturelle n’est pas assez représentée. Quand on fait une réunion entre directeurs de festivals à l’échelle nationale comme dans la région ou le département, nous avons très peu de personnes issues de cette diversité culturelle. Ça n’est pas sain et cela participe d’une image de la culture qui reproduit les clivages. Or, je suis convaincu que c’est le rôle de la culture que de créer des passerelles et un socle commun de valeurs et de références. De ce point de vue, notre époque a ceci de fascinant qu’elle offre une diversité culturelle profondément enrichissante. En même temps elle est vécue par les gens de l’extrême-droite et ceux qui appartiennent à des communautés comme un processus de repli, d’impossibilité à être dans un processus d’échange plus étendu. Nous travaillons sur cette question comme toute une série de partenaires. Nous ne sommes pas isolés mais nous sommes un peu à la traîne sur cette question.

Pour vous c’est aussi un échec de l’après capitale de la culture ?

Nous n’avons pas réussi à créer des passerelles entre la culture, l’éducation et le monde social. Il est grand temps de le faire. Notre époque a besoin d’un grand investissement dans la culture et dans la participation de tous au champ culturel.

On a communément l’habitude d’opposer la culture avec un grand C au travail socio-culturel avec un petit C. Il faut faire basculer cette opposition ?

Il faut la démolir parce qu’elle n’est plus pertinente. Il ne s’agit pas de choisir pour l’une ou pour l’autre. Il s’agit d’instituer un dialogue aussi fécond que possible à la fois à l’intérieur du champ artistique entre ces différentes composantes mais aussi avec la société. Je suis le directeur d’un festival d’opéra qui est la forme culturelle sans doute la plus élitiste mais je suis persuadé qu’elle a la capacité de toucher quels que soient les milieux, les générations. Nous avons nous aussi tout intérêt à nous ouvrir. Nous avons créé un chœur de musiques arabes, travaillé avec la communauté comorienne de Marseille, mené des projets dans des cités. Du coup, dès qu’on se met à considérer que le public n’est pas composé de consommateurs mais d’un ensemble de personnes qui participent pleinement à la vie du festival, alors la question des alliances avec le monde socio-culturel devient relativement évidente. Le monde culturel a beaucoup à apporter au monde associatif et inversement.

Il n’y a donc pas de lien obligatoire entre la forme d’élitisme artistique que vous incarnez et l’élitisme social que l’on retrouve dans votre public ?

Dans l’histoire des cultures européennes, l’élitisme artistique et l’élitisme social ont longtemps été associés. Ce n’est plus possible aujourd’hui. Il faut que ce qu’il y a de plus beau, de plus innovant soit accessible à tous sous des formes vivantes et pas seulement par le biais d’internet. Il y a tout un travail à faire dans les écoles, les quartiers des villes, le monde rural. On ne peut pas se contenter de dire : « Nous sommes un festival, voilà où sont nos portes et nos tarifs ». Il faut aussi aller à la rencontre, nous déplacer en dehors de nos lieux. On peut y répondre sur le plan théorique mais pour y répondre sur un plan pratique, il faudra une, deux voire trois générations pour déconnecter la qualité culturelle de la dimension sociale. L’accès à toutes les cultures est une des conditions pour que nous parvenions à une démocratie pleine et entière.

fouccroulle_mains
Dessin d’après croquis par Ben 8.

Cela est compatible avec l’économie d’un festival comme le vôtre ?

Nous pratiquons des prix très élevés dans le but d’obtenir des recettes élevées pour équilibrer nos coûts. Cela signifie une place à 270 euros dans les premières catégories. Mais le but d’un festival n’est pas seulement de produire des choses formidables sur un plan artistique mais de proposer un moment d’ouverture et de ressourcement. La participation large, démocratique et citoyenne est un objectif sur le même pied d’égalité que la qualité artistique. Il nous appartient de trouver des solutions, de construire une stratégie pour équilibrer les budgets. Je vous donne des exemples : on a une grille de tarifs qui va de 30 à 270 euros. Mais nous avons aussi plusieurs centaines de places « découvertes » qui permettent à des enfants de venir gratuitement avec un adulte qui va payer sa place dans la catégorie de son choix. Les étudiants qui viennent au festival paient 9 euros, et l’université prend en charge 5 euros. La question financière n’est plus un obstacle. 3000 scolaires et au moins autant du monde associatif viennent chaque année assister aux dernières répétitions. On cherche du mécénat pour développer des projets sur ces champs-là. Je le répète : cette question de la démocratisation est aussi importante que celle de la qualité artistique.

Ne s’agit-il pas comme le disent vos détracteurs d’un mieux-disant social qui vous permet d’obtenir les financements des collectivités ou des groupes privés ?

Non. C’est au cœur de notre stratégie. Je suis prêt à réduire la quantité de spectacles pour privilégier la qualité artistique et la participation de tous les publics.

Avant même les élections, vous avez commencé à poser une réflexion collective pour créer un lien. Quelle forme cela va prendre ?

Nous n’avons pas attendu les dernières élections pour créer toutes sortes de lien. Depuis un an, nous avons un partenariat avec l’université. Nous travaillons avec une centaine d’associations de quartier sur Aix et Marseille. Bref, nous menons mille et un projets dans des lieux très divers et de manière pas forcément visible. Ce qui est plus récent, c’est qu’à l’échelle du département et de la région, nous essayons d’établir des connexions entre acteurs culturels. Et pas seulement les grandes structures et festivals comme les rencontres d’Arles, la Criée, le Mucem, Avignon… Mais aussi avec des structures moins visibles, plus pointues et qui font un travail remarquable. La Friche Belle de mai nous a proposé de faire un évènement du festival en juin.

Formaliser ces expériences pour que le monde culturel soit porteur d’une politique.

Nous sommes en contact avec le GMEM, le groupe de musiques électroniques de Marseille… Nous allons ouvrir le festival le 4 juin, non pas au cours Mirabeau, non pas à l’Archevêché, mais dans le quartier du Jas de Bouffan. Ce qui est nouveau, c’est que nous essayons de formaliser ces expériences pour que le monde culturel soit porteur d’une politique. Nous ferions une erreur en pensant que celle-ci doit être pensée par les politiques eux-mêmes. Nous avons un rôle à jouer dans sa définition en dialogue avec le politique. J’entends trop souvent dire qu’il n’y a plus de politique culturelle en France, que le ministère de la culture ne fait pas son travail…

Sur ce territoire d’Aix Marseille, les ressources culturelles sont considérables. Est-ce qu’elles sont parfaitement utilisées ? C’est une vraie question. Nous avons d’abord à nous interroger nous-mêmes et ensuite à relayer vis-à-vis du monde politique et de la société, ces préoccupations, ces questions. Nous avons la capacité à faire changer les choses.

Fouccroulle-2
Dessin d’après croquis par Ben 8.

C’était une des conditions de la capitale européenne de la culture en 2013 que de réussir à installer des relations pérennes sur ce territoire. C’est un échec à la fois du monde politique et culturel de ne pas avoir réussi à le faire…

Je pense que si le monde politique s’était positionné sur cette question dans ce qu’on appelle aujourd’hui la métropole, avant l’année culturelle puis pendant 2013, cela aurait pu advenir. Cela n’a pas été le cas. Ensuite, il y a eu des tentatives de l’État mais d’une manière typiquement verticale qui ne marche pas. J’ai eu des réunions en Préfecture où on nous demandait : « comment faire pour prolonger la dynamique de la capitale culturelle ». C’était en gros : « dites-nous ce qu’il faudrait faire et ensuite nous lancerons les injonctions ». Dans les deux années qui ont suivi, les initiatives du monde économique comme des acteurs culturels n’ont pas permis de prolonger cette dynamique. Cela tient à une différence d’interprétation. Beaucoup de personnes ont interprété la réussite de l’année de capitale culturelle en termes d’évènements. Et on nous demandait donc quel évènement faut-il organiser de manière récurrente ? Je pense que ce n’est pas la bonne question. La question est plus fondamentalement de savoir comment mailler et associer d’avantage le monde culturel et socio-culturel dans ce territoire et de voir ensuite quel type d’évènement au singulier ou au pluriel peut en découler. Quand on travaille ensemble, la dynamique est plus forte que dans des discussions ou des colloques en vase-clos. Nous avons tiré leçon du statu quo des deux dernières années. Il y a des projets fédérateurs qui vont émerger très prochainement.

Vous êtes un peu flou…

Il ne m’appartient pas de communiquer alors que justement il s’agit de projets fédérateurs. Certains m’ont reproché d’avoir écrit la tribune dans Le Monde à titre personnel. J’assume. À certains moments, il faut pouvoir dire « je » et à d’autres pouvoir dire « nous ». Aujourd’hui, la priorité doit être donnée au « nous ».

Ce « nous » pourrait s’exprimer dans les mois qui viennent ?

Oui. J’espère que ce sera une expression plurielle construite à partir d’une réflexion commune.

Est-ce penser en corrélation avec les institutions politiques qui continuent à être les principaux financeurs de la culture ?

Dans les administrations des collectivités, il y a des gens de très grande qualité et qui ont le sens du bien commun. Dans le monde politique, la majorité des élus ne me semble pas avoir pris conscience du formidable potentiel que représente la culture pour une société. Mais ce n’est pas une spécificité nationale. C’est pire en Belgique, au Danemark ou en Hongrie. Je crois qu’aujourd’hui le monde culturel doit être à l’initiative, se préparer à concevoir des formes de réseaux, de plateforme la plus large possible. Nous devons penser une forme de représentativité pour que la parole du champ culturel puisse être entendue par le politique, soutenue par le monde économique, entrer en résonance avec le monde de l’éducation pour qu’il y ait de vrais chantiers qui prennent forme.

Fouccroulle-3
Dessin d’après croquis par Ben 8.

Par exemple, j’ai été en contact avec l’université bien avant la fusion des universités du territoire, mais il a fallu tout un temps pour trouver la forme d’un accord avec le Festival comme c’est le cas aussi pour le Mucem, Preljocac, la Criée… À terme, l’université est une formidable colonne vertébrale sur laquelle le monde culturel peut s’agréger. Pour à la fois offrir au 75 000 étudiants un accès privilégié à la culture – ils sont aujourd’hui beaucoup trop loin des activités culturelles et c’est un vrai souci – permettre la pratique des activités artistiques au sein même de l’université et travailler ensemble sur un certain nombre de sujets. J’en ai identifié quatre : le numérique où il y a des choses à inventer. La Méditerranée car la dimension méditerranéenne n’est pas suffisamment développée sur ce territoire. La question de la création. Les artistes vivants, créateurs ont une place énorme à jouer par le biais de résidence notamment dans les universités, les lycées. Et enfin la question de la transmission.

Cela paraît logique que vous travaillez votre futur public -les étudiants – à l’intérieur de la sphère socio-culturelle où il se situe déjà. En revanche, pour travailler en direction de ceux qui ont arrêté l’école, comment fait-on ?

L’université ne suffit certes pas mais il faut reconnaître qu’aujourd’hui, elle est insuffisamment perméable aux mondes artistiques. 75 000 étudiants, c’est une sacrée population. D’après les études nationales, moins de 10% d’entre eux fréquentent un lieu culturel en France. Après qu’avons nous ? Il y a l’école de la deuxième chance… Nous avons créé un parcours professionnalisant « opéra » destiné à des jeunes qui ont arrêté leurs études et ont la possibilité de découvrir l’opéra à travers les métiers techniques. Plusieurs dizaines de jeunes sont concernés par ces parcours chaque année puis poursuivent à travers des stages. Et certains finissent par trouver un travail par ce biais. Nous n’arrivons pas à toucher tout le monde mais nous avons une stratégie qui va au plus fin. Nous avons travaillé avec des Marseillais d’origine comorienne à travers le projet Boras sur des berceuses comoriennes, mené avec le London Symphony Orchestra et l’association Sound Musical School de la Savine. C’est une aventure formidable tant dans le processus que le résultat. Si on veut être efficace sur ce plan là, il faut sortir de l’évènementiel pour arriver à travailler dans la durée et dans la profondeur.

Retrouvez notre article sur Boras ici

Spectacle du projet Boras: Une crŽéation musicale autour de berceuses comoriennes créé au KLAP, àˆ Marseille, par des femmes, leurs enfants et des jeunes, de la citéŽ de la Savine. Ils sont accompagnŽés par des musiciens du London Symphony Orchestra et de l'Orchestre des Jeunes de MéŽditerranéŽe, dirigéŽs par Mark Withers du LSO, avec une choréŽgraphie de Thierry Thieu Niang. Un projet du Festival d'Aix-en-Provence. Le vendredi 11 mai 2012. Photo Vincent Beaume.
Spectacle du projet Boras: Une crŽéation musicale autour de berceuses comoriennes créé au KLAP, àˆ Marseille, par des femmes, leurs enfants et des jeunes, de la citéŽ de la Savine. Ils sont accompagnŽés par des musiciens du London Symphony Orchestra et de l’Orchestre des Jeunes de MéŽditerranéŽe, dirigéŽs par Mark Withers du LSO, avec une choréŽgraphie de Thierry Thieû Niang. Le vendredi 11 mai 2012. Photo Vincent Beaume.

Sur un plan plus personnel, vous allez quitter le festival à la fin de cette année. Est-ce une des choses que vous allez continuer à développer au-delà de la direction d’une institution ?

Je n’ai pas l’envie et le besoin de continuer à faire de la programmation. Mais toutes les questions dont on vient de parler m’apparaissent urgentes à travailler, à la fois d’un point de vue pratique mais aussi d’un point de vue théorique, même si c’est un grand mot. Ce n’est pas exclu que j’écrive sur cette question ou que je continue à suivre certains projets. J’ai toujours pensé que le monde de la culture était trop en marge par rapport aux grands enjeux d’une société. Même si nous n’avons ni les moyens, ni l’ambition de résoudre les problèmes d’emploi ou de précarité. Nous avons un rôle à jouer qui est un peu plus que de faire de l’art pour l’art.

Mais êtes-vous assuré que cette stratégie que vous avez mise en œuvre dans le festival se poursuive après votre départ ?

Je ne me fais pas trop de souci sur ce plan là. D’abord parce que les équipes du festival se sont considérablement renforcées sur ces questions. Les équipes des ateliers de costumes et décors de Venelles se sont montrées extrêmement généreuses dans l’accueil des groupes qui les visitent. Cette dimension est tellement reconnue me dit-on par le conseil d’administration et les pouvoirs publics que cela participera d’une manière ou d’une autre au profil de celui ou celle qui me succèdera.

Vous avez rendu publique l’annonce de votre départ à l’issue d’un entretien avec la ministre de la culture. Cela décrit bien un rapport de l’acteur culturel au prince qui persiste…

Ce n’est pas un choix, c’est une réalité. Qui a la tutelle du festival ? Le conseil d’administration. J’en ai parlé au président et au bureau du conseil plusieurs mois avant. Le président m’a dit qu’il fallait que je rencontre la ministre de la culture et je ne pouvais pas rendre publique cette décision sans en avoir parlé avec la ministre. Nous sommes dans une organisation où le politique a son mot à dire même si ce n’est pas lui qui prend la décision. Le processus de succession est piloté par l’État et l’ensemble des collectivités locales. Une des missions du politique est de choisir les personnes. Une fois que nous sommes en place, nous bénéficions d’une très large liberté de programmation et de développement de projet. Le politique est là pour orienter, encourager. Je n’aurais pas apprécié un quelconque diktat. La politique du festival doit être la mienne et celle de mes équipes. Pas d’un parti ou même d’un ministre.

Vous considérez comme normale cette relation née de l’histoire entre le politique et l’artiste. En revanche, vous dites que la place de l’artiste doit changer. De quelle manière ?

Cela change déjà rapidement. Ce que je critique c’est que les structures d’enseignement et de formation n’aient pas encore pris la mesure que ce que le rôle de l’artiste au XXIème siècle ne sera plus celui qu’il était au XIXème ou même au XXème siècle. Les orchestres aujourd’hui restent sur un modèle très conservateur, avec un répertoire, une seule manière de faire des concerts. D’autres ont élargi leur répertoire, élargi leurs pratiques stylistiques, laissé une place à la musique de chambre, mis en place des actions éducatives. Ils font de l’orchestre un lieu de vie. La dimension de la transmission est même au cœur de leur mission. Il y a 20 ans, aucun orchestre ne tentait des choses comme ça. Le fait de penser transmission, participation, aller hors les murs à la rencontre des publics est quelque chose de très important aujourd’hui. il faut donc donner aux jeunes artistes, aux créateurs, aux interprètes des outils pour pouvoir se construire des identités plus incluantes. Il y a des artistes parmi ceux que j’admire le plus comme Alain Platel, Thierry Thieû Niang, Patrice Chéreau dans ces derniers travaux, Peter Sellars, Simon McBurney, sont des gens qui ont pris la mesure de ce qu’on ne construit plus son œuvre d’art dans une citadelle. On doit la construire d’une manière qui inclut, qui tienne compte du public, de sa compréhension, de ce qu’il peut apporter.

L'Enlèvement au sérail de Mozart, mis en scène par Martin Kusej en 2013 pour le Festival d'art lyrique d'Aix-en-Provence.
L’Enlèvement au sérail de Mozart, mis en scène par Martin Kusej en 2013 pour le Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence.

Votre intervention cet été pour demander la modification de la mise en scène de L’Enlèvement au sérail de Martin Kušej relève de cela ?

Cela relève d’un contexte particulier où il y a un niveau de danger qu’on ne peut pas sous-estimer, qui n’existait pas il y a quelques années et n’a pas diminué depuis lors. Il y a un niveau d’émotion. Il y avait eu une décapitation d’un chef d’entreprise une semaine avant la représentation. Une décapitation sur la scène dans un opéra qui n’en parle pas, tout de même, cela devient une image d’une violence telle que les équipes et l’orchestre trouvaient cela insoutenable. Il y a ensuite la question de l’image qui peut enflammer les réseaux sociaux en dehors de tout contexte. Ce qui pourrait avoir du sens dans une représentation perçue dans sa totalité peut devenir porteur de tout et son contraire. L’image du drapeau de Daech aurait pu être récupérée par l’extrême-droite, les terroristes. La production a déjà été assez controversée en elle-même. Ce n’est pas un problème en soi. Nous avons évité d’avoir un malentendu.

Comment Martin Kušej a vécu votre intervention ?

Le dialogue a été très compliqué dès le début des répétitions. Il avait un projet bien établi. Il l’a vécu comme une censure, même si, au final, nous avons très peu censuré son projet. L’image d’une tête décapitée ne change pas l’histoire telle qu’il voulait la raconter. Ce n’est d’ailleurs pas du tout la manière dont j’imaginais qu’on puisse raconter cette histoire. Dans les rapports Orient/Occident, il est tombé dans des clichés regrettables, d’une naïveté… Il a eu la liberté de les exploiter comme il voulait. Avoir aujourd’hui un drapeau de Daech ou ce qui lui ressemble sur une scène d’opéra ne me semble pas relever du rôle de l’artiste, aujourd’hui.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.