En Camargue, le village de Salin-de-Giraud suspendu au projet de pont

Reportage
Violette Artaud
22 Sep 2017 2

Le projet de construction d'un pont entre Salin-de-Giraud et Port-Saint-Louis-du-Rhône se dessine doucement. Ce vendredi, une réunion d'information rassemblera habitants et acteurs du dossier avant une concertation publique prévue fin octobre. Reportage à Salin-de-Giraud où ce projet est envisagé comme une révolution, pour le meilleur comme pour le pire.

Un bac relie actuellement les deux rives. Photo : Violette Artaud

Un bac relie actuellement les deux rives. Photo : Violette Artaud

Une bourrasque de vent fait plier les roseaux. Derrière, apparaît le panneau qui marque l’entrée du village. Salin-de-Giraud. Petite commune arlésienne de quelques 2000 habitants coincée entre l’eau douce du Rhône à l’est, et les marais salants au sud.

Pour y parvenir depuis Marseille, l’itinéraire le plus court est pour le moins original. Il nécessite en effet d’embarquer avec son véhicule sur un bateau pour parcourir 400 mètres, soit la largueur du Rhône à cet endroit, afin de rejoindre le village. Le bac de Barcarin fait partie de l’identité du lieu. Mais si pour les promeneurs de passage cette originalité relève du folklore, pour les habitants du coin la liaison fluviale a une importance de premier ordre.

Pour rejoindre Port-Saint-Louis-du-Rhône les Saliniers ont en effet deux choix : contourner le Rhône jusqu’au prochain pont à 36 kilomètres en amont, dans le centre-ville d’Arles, ou bien emprunter ce fameux bac, dont les aléas ne sont pas rares. Toutes les décisions qui concernent le bac de Barcarin sont ainsi regardées de très près par ces Camarguais. En juin dernier, l’annonce de Martine Vassal, présidente du conseil départemental, de relancer le projet d’un pont enjambant le Rhône a vigoureusement relancé le débat au sein du village.

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Sujet de discorde

« Parler du bac entre Saliniers, c’est comme parler de politique en famille. On évite ! », glisse ainsi un habitant du cru dès nos premiers pas dans le village. L’ambiance est posée. À Salin-de-Giraud, rares sont ceux qui n’ont pas d’avis sur la question. Mais il s’exprime à voix basse pour ne perturber l’apparente tranquillité de ce village aux grandes allées de platane bordées de vieilles maisons en pierre et dont la place centrale est toujours quasi déserte.

Il suffit pourtant de s’engouffrer durant la pause déjeuner dans les rares bars-restaurants ouverts en ce mois de septembre pour lancer le sujet. « Je veux bien vous dire mon avis, mais pas mon nom, sinon je risque de perdre la moitié de ma clientèle, débute le gérant de l’un de ces troquets derrière son comptoir. Le pont moi, j’en veux pas ! » À peine le temps de finir sa phrase que sa serveuse, venue récupérer des cafés, le contredit aussitôt : « C’est une mafia ce bac ! Tu dis ça parce que tu as de la famille qui y travaille », lance t-elle en repartant avec son plateau.

Sur le trottoir d’en face, le débat se rejoue. « Il faut en vouloir pour venir ici et c’est ça qui fait le charme de l’endroit », argumente le cuistot tandis que l’une de ses clientes ne résiste pas à l’envie d’exprimer son avis en payant l’addition : « C’est ça et quand t’as des rendez-vous à Port-Saint-Louis tu dois poser une demi-journée, les enfants sont constamment en retard à l’école et s’il y a une urgence durant les deux heures où le bac ne fonctionne pas, on fait comment ?, s’énerve-t-elle. Moi dès que mes enfants seront grands, je pars d’ici ! On a bien essayé de faire bouger les choses pour rendre le service du bac plus efficace, mais cette fois-ci je crois qu’il faut oublier cette idée. Un pont réglerait le problème. » 

Un projet qui rame depuis 2004

Le bac de Barcarin existe depuis 1933. Géré par le syndicat mixte des traversées du delta du Rhône (SMTDR), il est financé à environ 70 % par le département, 25 % par la région et 5 % par la Ville d’Arles. Le tout pour un budget de quelques 5 millions d’euros par an quand les recettes elles, sont inférieures à 1 million. Un gouffre financier pour les collectivités locales.

En 2004 déjà, le conseil général votait le principe de la construction d’un pont entre Salin-de-Giraud et Port-Saint-Louis-du-Rhône pour pallier ce problème. Mais entre temps rien n’a été entrepris. Certains y voient là des raisons principalement politiques. Du côté du département, on évoque même « une mine laissée par Jean-Noël Guérini, un problème pas réglé ». Quoi qu’il en soit, en juin dernier lors du vote de la délibération relançant le principe de construction d’un pont, le conseil départemental a mis en avant la « continuité territoriale », le souci de « réduire les effets d’isolement de la population et des industriels de Salin-de-Giraud » et des considérations d’économie, les 40 millions d’investissement étant vite amortis au vu du déficit actuel du bac.

« À la fin du mois d’octobre des panneaux d’information vont être installés pour annoncer le début de la concertation avec les habitants et les scientifiques du parc pour avancer sur le dossier, précise Nicolas Koukas, conseiller départemental communiste et premier adjoint à la Ville d’Arles. Il y a plein de questions à éclaircir. Gratuit ou pas ? Si c’est payant quel tarif seront appliqués ? Pour quelle fréquentation ? Où le construire précisément ? Car si l’on envisage de finir les travaux en 2025 il va falloir lancer les marchés publics incessamment sous peu », se questionne aujourd’hui l’élu qui se disait il y peu défavorable au projet. Mais Nicolas Koukas reste cependant prudent et attend que les réponses à ces questions soient apportées avant de se prononcer définitivement. L’autre question qui reste en suspens est celle de l’impact écologique de la construction d’un pont.

« Une aberration écologique »

Réunie ce mercredi devant l’embarcadère du bac, une vingtaine d’écologistes a fait le déplacement pour crier son opposition. « Ce projet est une aberration écologique. Mettre un pont ici, dans une zone exceptionnelle de par sa biodiversité, classée parc naturel régional, revient à créer un itinéraire bis entre Fos et l’Espagne et va engendrer d’importantes nuisances, entame Sébastien Barles, militant d’Europe Écologie Les Verts et assistant de la députée européenne Michèle Rivasi. C’est un enjeu écologique qui dépasse la Camargue et les riverains. Cet endroit appartient à tous le monde, il faut le protéger. Les Camarguais feraient mieux d’investir dans l’éco-tourisme », poursuit-il. Un argument que partagent certains Saliniers qui envisagent le bac comme un atout touristique méritant d’être mis en valeur et amélioré.

Mais l’objection est balayée d’un revers de la main par les « pro-pont » qui n’ont pas hésité à venir perturber la manifestation des Verts, ce mercredi. Georges Herrera est président de l’association Le pont de basse Camargue, l’une des rares qui continue à mener ce combat. « Les écologistes se trompent complètement, le bac pollue énormément, beaucoup plus que s’il y avait un pont. Leur histoire d’itinéraire bis c’est du pipeau. La vitesse sur la route est limitée à 60 km/h, les poids lourds ne l’emprunteront jamais. Ils ne gagneraient presque pas de temps », défend-il.

En attendant que les études du projet de construction d’un pont à Barcarin se poursuivent et donnent plus de précisions sur la pollution engendrée et les projections de fréquentation, les habitants de Salin-de-Giraud continuent d’utiliser le bac. Et même si les conclusions de ces études participent à l’adoption définitive du principe de construction d’un pont, le bac ne devrait pas disparaître avant une dizaine d’années. De quoi rassurer la trentaine de marins, matelots et capitaines qui y travaillent. « Je ne suis pas inquiet pour mon emploi, on nous a garanti qu’on nous recaserait quelque part si jamais on construisait un pont et c’est pas demain la veille, explique l’un d’entre eux pendant les dix minutes de traversée. Mais en tant que Salinier j’espère que ça n’arrivera pas. Quand les gens attendent le bac, ils disent qu’ils veulent un pont mais quand vient le week-end, ils vont se promener avec leurs enfants et se rendent bien compte que si on a cette qualité de vie, c’est en partie grâce au bac. Et ça, ça n’a pas de prix », juge-t-il.

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