La Ville lance une enquête sur des « comportements supposés répréhensibles » dans les musées

Enquête
Benoît Gilles
22 Sep 2017 18

Depuis plusieurs semaines, des agents des musées dénoncent dans des courriers anonymes des passe-droits, voire les emplois fictifs dont bénéficieraient d'autres agents. La Ville a décidé de diligenter une enquête interne de l'inspection générale des services.

Les journées du patrimoine ont battu son plein tout le week-end. Des flots de visiteurs ont visité les musées municipaux, gratuits pour l’occasion. Ils étaient à Cantini pour l’exposition Cirva, au musée d’art contemporain pour l’expo hip-hop, à la Vieille Charité pour le voyage dans le Pacifique de Jack London. Voilà pour la vitrine.

Souvent le public passe sans voir ces agents qui patientent sur des chaises ou arpentent les salles. Or, la révolte gronde. Depuis plusieurs semaines, elle a pris la forme singulière de courriers électroniques envoyés à plusieurs rédactions, dont celle de Marsactu mais également à Patrick Rué, le secrétaire général de Force ouvrière, Jean-Claude Mailly, son patron, le député Jean-Luc Mélenchon et la direction générale des services municipaux. Sous le pseudonyme d’Arthur Gordon, ces agents des musées font le récit circonstancié de leur vie quotidienne et de la distribution de prébendes qu’ils ou elles entendent dénoncer.

« J’ai choisi de passer par le biais de ce mail pour vous faire part de ma lassitude. Il y a de nombreux emplois aménagés dans ce service mais il y a aussi des emplois fictifs qui sont couverts par toute la Hiérarchie. La promotion interne est plus du copinage que du mérite. Il faut être syndiqué et introduit pour bénéficier d’avancement ou de passe-droits. »

Vient ensuite une description détaillée d’une série de passe-droits qui seraient accordés à des agents, pour la plupart responsables d’équipe ou de site, agents techniques dans les différents musées de la Ville. Aux dires de ces agents anonymes, les faits seraient connus et couverts par la hiérarchie interne des musées et, en particulier, Jean-Jacques Jordi, secrétaire général des musées, Christine Gozzi, responsable de la cellule Ressources humaines au sein de ce service et la conservatrice du musée Cantini, Claude Miglietti.

Bien entendu, il est très difficile de vérifier dans le détail des allégations anonymes sur des cas individuels. En revanche, cette affaire est prise au sérieux par la direction générale des services. Début septembre, cette dernière a décidé de diligenter une enquête interne de l’inspection générale des services.

« Jurisprudence Samu social »

Une célérité d’autant plus justifiée que les services municipaux vivent désormais sous la menace de « la jurisprudence Samu social », reconnaît-on à la Ville. En janvier dernier, ce service municipal a vu débarquer des gendarmes dans le cadre d’une perquisition diligentée par le parquet. C’est d’ailleurs en s’appuyant sur ces révélations de Marsactu qu’Arthur Gordon justifie ses dénonciations et l’anonymat qui les protège.

D’après le courrier interne de la directrice de l’Inspection générale des services, dont nous avons pu avoir copie, cette révolte est prise au sérieux :

Dans son courriel, cette cadre reprend l’ensemble des noms cités par le premier message d’Arthur Gordon, hiérarchie comprise. L’inspection générale des services sollicite également les musées pour obtenir un certain nombre de pièces complémentaires concernant les agents concernés et le fonctionnement particulier des musées.Du côté de la Ville, on confirme le lancement de cette enquête interne tout en soulignant que toute « dénonciation anonyme ne mérite que le mépris ». Un mépris qui n’empêche pas la Ville de vérifier la réalité de « comportements supposés répréhensibles ».

Des musées « mouroir »

De nombreux agents que nous avons pu interroger confirment les passe-droits dont bénéficieraient certains. Ils décrivent surtout un sentiment d’abandon de la part de leur hiérarchie. « Les musées sont le mouroir de la Ville, analyse l’une d’entre elles. La plupart des agents qui y travaillent sont des catégories C. Des femmes pour la plupart, souvent reclassées des écoles. Elles y arrivent en fin de carrière, cassées physiquement. C’est d’autant plus insupportable pour elles de voir certains bénéficier de passe-droits, de congés indus, d’heures supplémentaires qu’ils ne font pas, ou de faire signer leur feuille de présence par d’autres. »

Les agents des musées sont effectivement des agents reclassés des autres services, avec parfois des pathologies invalidantes. « Elles arrivent là parce qu’on ne peut pas les mettre ailleurs, souligne Jean-Pierre Zanlucca, secrétaire général du SDU-FSU. Ce genre de personnel nécessite un management avec un peu de bienveillance et le moindre passe-droit est vécu comme insupportable. J’en ai d’ailleurs parlé par le secrétaire général des musées, Jean-Jacques Jordi, à propos d’agents qu’on ne voyait jamais à leur poste. » Cet été, le musée d’histoire, Cantini ou la Vieille Charité ont connu des fermetures partielles, faute d’agents suffisamment nombreux pour surveiller les salles.

Comme souvent dans les services municipaux, les tensions au sein du personnel ont leur versant syndical. Pour beaucoup d’agents, ce régime de passe-droits relève également d’accointances syndicales avec l’ombre du syndicat majoritaire, Force ouvrière. La déléguée historique de FO au sein des musées fait d’ailleurs partie des personnes visées par l’inspection générale des services.

Règlement de comptes à Force ouvrière

Or, en début d’été, celle-ci a annoncé publiquement qu’elle quittait « cette grande famille qu’est le syndicat Force ouvrière ». Une sortie publique aussitôt fustigée par le secrétaire général des territoriaux, Patrick Rué sur son compte Facebook, accusant cette dernière d’utiliser « son mandat syndical à des fins personnelles ».

Joint par Marsactu, ce dernier assume : « Nous avons décidé de lui supprimer l’autorisation syndicale dont elle bénéficiait car nous nous sommes aperçus qu’elle utilisait ses heures de délégation pour faire autre chose, explique le patron de FO. C’est ensuite qu’elle a décidé de quitter le syndicat. » La principale intéressée dément cette chronologie et explique le ressentiment de son ancien patron par son adhésion à la CFTC « avec 15 autres agents ». Sur le reste, elle se refuse à commenter les accusations dont elle est l’objet.

Après avoir tourné tout l’été dans les musées, Force ouvrière doit organiser de nouvelles élections parmi ses adhérents pour désigner de nouveaux déléguées. Entre autres griefs que le syndicat reproche à son ancienne déléguée figure la façon dont celle-ci a négocié le nouveau règlement intérieur des musées.

Nouveaux cycles de travail

Car ce vent de révolte, aussi circonstancié soit-il, s’inscrit dans un mouvement plus vaste de régularisation des temps et cycles de travail au sein des musées. Pointé par le rapport de la chambre régionale des comptes en 2013, le service des musées faisait partie de ceux qui ne réalisaient pas les 1607 heures annuelles qui incombent aux fonctionnaires territoriaux. « Les agents des musées faisaient 300 heures de moins que la durée légale, explique-t-on à la Ville. Il n’y avait pas de raison de laisser cette situation perdurer. Nous avons concerté les personnels pendant deux ans pour mettre en place un nouveau règlement qui a été adopté en janvier dernier en comité technique. »

Cette séance du comité technique a donné lieu à un débat entre représentants du personnels et de l’administration. L’ensemble des organisations syndicales y contestaient la fermeture jusqu’à 19 heures durant 16 semaines en période estivale. Seul le représentant de l’alliance entre la CFE-CGC et la CFTC, a voté favorablement le règlement intérieur en échange d’un moratoire d’un an accordé par la direction générale des services. L’ensemble des représentants syndicaux plaide pour un abandon de cette fermeture tardive en été, à l’issue du moratoire fixé par la Ville.

Le nouveau directeur des musées, Xavier Rey, arrivé du musée d’Orsay en février, ne pourra pas couper à une nouvelle mise à plat des cycles de travail au sein des musées. Quelle que soit l’issue de l’enquête interne diligentée par l’inspection générale des services, elle coïncidera forcément avec une refonte générale du management des musées de la Ville. Si révolte il y a, mieux vaut qu’elle soit éteinte avant la grande exposition Picasso, étendard de l’année culturelle 2018, censée prolonger l’élan de la capitale européenne de la culture de 2013.

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