Aux confins du travail : Laurence, psychologue

Portrait
le 5 Mai 2020
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Chaque semaine, Marsactu donne la parole à des Marseillais et Marseillaise qui continuent d’aller sur leur lieu de travail. Forces de l’ordre, primeurs, soignants, instituteurs… Ce sont celles et ceux sur qui repose la continuité de notre quotidien. Sixième épisode avec Laurence Kurkdjian-Nicolas, psychologue au Centre médico-psychologique de la Belle-de-mai.

Laurence Kurkdjian-Nicolas psychologue au centre médico-psychologique de la Belle-de-Mai. Photo : Nina Hubinet

Laurence Kurkdjian-Nicolas psychologue au centre médico-psychologique de la Belle-de-Mai. Photo : Nina Hubinet

Comme au seuil de chaque lieu public désormais, il faut suivre la “procédure sanitaire” avant de pénétrer dans le Centre médico-psychologique (CMP) de la Belle-de-mai : masque sur le visage et passage des mains au gel hydro-alcoolique. À quelques pas du boulevard National, le bâtiment à un étage donne sur une cour calme où deux platanes étalent déjà leurs larges feuilles au soleil. À l’intérieur, l’équipe – forcément masquée – accueille les visiteurs avec des sourires que l’on perçoit malgré tout au coin des yeux. Infirmière, éducatrice spécialisée, assistante sociale, secrétaire, psychiatre… toutes des femmes, à l’exception près d’un infirmier. “Nous avons aussi un psychologue dans l’équipe, mais il n’est pas là aujourd’hui”, fait savoir Laurence Kurkdjian-Nicolas, elle-même psychologue, qui nous ouvre les portes de son bureau. Fleurs et tableaux y habillent l’espace de leurs couleurs vives.

Dans ce CMP un roulement a été mis en place depuis le début du confinement : chacun des quatre psychologues est présent une semaine sur trois et télétravaille les deux autres semaines. Mais à la maison, ils sont loin de se la couler douce : “l’objectif pour nous pendant le confinement c’est de maintenir un lien avec nos patients. Certains ont choisi qu’on échange par mail, parce qu’il leur est plus facile de s’exprimer par écrit. Mais cela se fait par téléphone pour la plupart, donc je passe 5 à 10 coups de fil par jour”, raconte Laurence.

Recrudescence des angoisses

Lorsqu’elle est de retour au CMP, les consultations ne s’enchaînent pas comme à l’habitude, confinement oblige. “Les patients qui ont des traitements à prendre ici, notamment par injection, continuent de venir, mais pour les autres on a dû réduire au maximum les visites.” D’autant plus qu’une partie de l’équipe du CMP a été “réquisitionnée” pour aller renforcer les services de l’hôpital psychiatrique Édouard Toulouse : il n’y a donc plus que deux infirmiers dans les murs depuis le 16 mars, contre six habituellement, et un-e psychologue contre trois ou quatre en temps normal.

Le suivi à domicile, pour les personnes qui ne peuvent pas se déplacer, a dû être réduit aux cas pour lesquels il s’avère totalement indispensable. “Comme pour le suivi par téléphone, nous avons dû “sélectionner” les patients qui nous semblaient les plus isolés ou les plus en difficulté, précise la psychologue : les personnes âgées, les femmes en conflit avec leur mari, les mères pour lesquelles le lien avec leur-s enfant-s est problématique… Pour eux et elles, le confinement va encore venir aggraver les choses.”

Pour le suivi par téléphone, nous avons dû “sélectionner” les patients qui nous semblaient les plus isolés ou les plus en difficulté.

Plus globalement, Laurence Kurkdjian-Nicolas constate que la crise sanitaire actuelle est délétère dans presque tous les cas de figures. “Il y a une recrudescence des angoisses chez beaucoup de personnes que l’on suit. La situation est anxiogène pour tout le monde, mais lorsqu’on souffre déjà de troubles obsessionnels par exemple, on va encore plus se focaliser sur le ménage.” Elle cite aussi le cas d’une de ses patientes qui ne sort plus du tout de chez elle, de peur d’être contaminée… Quant aux patients paranoïaques, leurs “idées délirantes” sont largement alimentées par les multiples théories du complot ou scénarios d’une punition divine qui circulent actuellement, venant “expliquer” cette pandémie d’une ampleur inédite.

Précarité et problèmes psychiatriques

Dans un quartier où la moitié des habitants vit sous le seuil de pauvreté, les problématiques sociales viennent souvent s’ajouter aux troubles psychiatriques. “Certains de nos patients faisaient des petits boulots au noir, qui ont disparu avec le confinement, donc ils se retrouvent avec de gros soucis financiers”, explique la psychologue. Et même si “les organismes comme la CAF ont heureusement pris des mesures pour éviter les ruptures de droits”, beaucoup de leurs bénéficiaires, ne pouvant plus les joindre, ne sont pas au courant. “Cela ne fait qu’amplifier leur inquiétude et leur stress. Ils se demandent : qui va m’aider ? Comment vais-je m’en sortir ?” La psychologue mentionne aussi des patients sans-papiers qui ont reçu une Obligation de quitter le territoire français (OQTF) pendant le confinement… “Dans ces différents cas, ce qui se passe en ce moment vient tout ébranler, et remettre en cause les bénéfices de la prise en charge régulière.”

 Certains de nos patients faisaient des petits boulots au noir, qui ont disparu avec le confinement, donc ils se retrouvent avec de gros soucis financiers. Cela ne fait qu’amplifier leur inquiétude et leur stress.

Elle tient à saluer le travail fait par les collectifs d’entraide depuis le début du confinement, notamment celui du 3e arrondissement. “C’est grâce à ces bénévoles qu’une partie des habitants du quartier mangent depuis un mois”, souligne-t-elle. Une détresse sociale à laquelle le CMP est logiquement aussi confronté : la semaine dernière, avec sa collègue éducatrice, Laurence est ainsi allée faire des courses pour un patient qui “n’avait pas mangé depuis plusieurs jours.”

Bombe à retardement

Malgré tous ces facteurs potentiels de “décompensation” (lorsque les remparts psychologiques habituels, qui permet au patient de contrôler ses actes, sautent), le CMP n’a pas constaté de “passages à l’acte”, ou de situations nécessitant une hospitalisation pour ses patients depuis le début du confinement. “Seulement quelques-uns ont été pris en charge en clinique, à leur demande. Je pense que c’est notre travail de prévention sur le long terme, les liens établis et maintenus avec les gens, malgré le confinement, qui ont permis d’éviter des hospitalisations. Tant mieux, car ce sont toujours des moments violents”, se félicite Laurence, insistant sur le “travail d’équipe” du CMP. “Sans l’assistante sociale, l’éducatrice, les infirmières… je ne pourrais rien faire !”

Elle s’inquiète en revanche pour la suite : il va falloir s’habituer aux consultations avec un masque, qui ne facilite pas vraiment le contact humain et donc le soin, réduire les temps de consultation pour pouvoir désinfecter son bureau entre chaque patient… Mais surtout, elle craint que “tous les problèmes ressurgissent avec encore plus de virulence après le confinement”. “Pour l’instant beaucoup de gens sont en situation de survie, mais après le 11 mai, j’ai peur qu’il y ait pas mal de stress post-traumatiques, un effet boomerang de ce que nos patients ont vécu pendant deux mois…” Avec ses collègues du CMP, elle tente donc de se préparer, au mieux, à l’après et ses multiples incertitudes.

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Commentaires

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  1. FM84 FM84

    Article bien en prise avec le quotidien difficile de nombreuses personnes. Très bien de souligner les effets souterrains de cette pandémie et de ce confinement.

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  2. Tarama Tarama

    Nous n’avons pas fini de payer les effets du confinement sur la santé mentale et physique de la population…

    Il semble que vous vous soyez laissée gagner vous aussi par le caractère anxiogène de la situation quand vous écrivez : “cette pandémie d’une ampleur inédite”.
    Si beaucoup de choses font objet de controverses, une chose est certaine, l’ampleur de cette pandémie n’a rien d’inédit. C’est son traitement médiatique, et la réponse de l’État (les deux étant liés) qui le sont.

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  3. Latécoère Latécoère

    @Tarama C’est ça le problème du confinement. Et je ne parle pas à notre niveau français qui n’a aucun sens, mais au niveau mondial. Il aurait fallu ne pas le mettre en place pour avoir les millions de morts qui auraient peut-être, à vos yeux, justifié qu’on parle « de pandémie d’une ampleur inédite ». Si cela avait été le cas, vous auriez alors probablement traité l’état d’assassin et les médias (qui y sont liés selon vous) de complices.

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    • Tarama Tarama

      Le problème du confinement n’est pas celui-là, mais les troubles qu’il va créer à long terme et qui commencent à peine à être repérés. Il en est néanmoins fait état dans cet article.
      On peut tordre les choses dans le sens que l’on veut, cette pandémie n’est pas inédite. C’est ce que j’ai écris, pas plus, pas moins. Étant attaché au sens des mots et à la description de la réalité.
      Elle ne l’aurait d’ailleurs pas été plus avec des millions de morts, grippe espagnole, peste, choléra,entre autres, ayant déjà eu des effets nettement plus délétères et massifs que le coronavirus. C’était le sens de ma remarque (accessoire par rapport au fond de l’article).

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  4. jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

    Le confinement est la résultante du manque de masques et de tests sur le territoire. Par ailleurs le travail de cette psychologue en équipe ne vaut que parce qu’elle a ”choisie” d’aller en CMP. La complexité du travail en équipe vient de facteurs sociaux. De plus la journaliste fait l’impasse sur les problèmes politiques (relations avec la Ville et les pouvoirs qu’ils soient de latitudes diverses). Un.e psychologue ne peut s’abstraire des paramètres sociaux donc politiques de l’état d’un ”patient”, d’une équipe ou du monde dans lesquels ils.elles travaillent. L’angle de la journaliste est intéressant car elle met l’accent sur l’après confinement. Souhaitons que l’adaptation des ”patients” fasse le travail pour qu’ils ne décompensent pas trop…! Mais, bon, ces professions sont destinées à disparaitre au profits de molécules qu’actuellement Big Pharma est en train de mettre au point…!
    Bon article . Nous en voulons encore… Et pourquoi pas sur les journalistes de Marsactu?

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