Il forme une tache bleue au centre de la carte du département, au cœur de la métropole naissante. Et pourtant ses habitants ne retiennent de l'ancienne mer de Berre que les usines polluantes qui ponctuent son horizon. Cet été, Marsactu fait le tour de l'étang de Berre. Troisième étape avec une interview du directeur du Gipreb, une structure qui scrute l'état écologique de l'étang.

Depuis des années, on prend des nouvelles de lui comme au chevet d’un grand malade. « Comment va l’étang ? Pas beaucoup mieux, vous pensez bien. » Depuis sa création en 2000, c’est le syndicat mixte en charge de la réhabilitation de l’étang de Berre (Gipreb) qui est chargé de faire régulièrement ce bilan de santé. La question prend un tour plus symbolique, dix ans après qu’EDF a été contraint de réduire les rejets polluants de sa centrale hydroélectrique de Saint-Chamas. Et s’il y avait du mieux ?

Marsactu l’évoquait samedi dans un reportage dessiné : les 300 000 habitants qui vivent près de ses rives, et quelques touristes, retrouvent le chemin des plages de l’étang de Berre. Fondé par des collectivité locales, présidé depuis toujours par le maire de Berre Serge Andréoni, le Gipreb est le premier à s’en réjouir. Il mène même des campagnes de communication pour vanter le « territoire d’excellence » qu’il est devenu, notamment pour la qualité des eaux de baignade. Rencontré longuement au siège berrois de la structure, le directeur du Gipreb, Raphaël Grisel le compare à « une piscine ». Sanitairement nickel, mais pauvre du point de vue de la vie. Il détaille aussi les processus écologiques à l’œuvre et les projets dans les cartons.

Marsactu : il y a une dizaine de jours, la plage du Jaï était fermée du côté de Châteauneuf-les-Martigues à cause d’un échouage d’algues, les ulves. Autrement dit une marée verte, libérant des gaz irritants. C’est le symptôme d’un désordre écologique ?

Raphaël Grisel : Les ulves ont toujours existé dans l’étang de Berre, c’est une espèce locale historique. Ce qui pose souci, c’est lorsqu’elles s’échouent. Je ne sais pas si les régimes de vent se sont modifiés, mais des plages peu touchées jusqu’à présent le sont davantage. Historiquement c’est plutôt la plage de Marignane et la ville est organisée pour y faire face. À Châteauneuf-les-Martigues c’était très rare. Ce qui est sûr c’est que ce sont des algues nitrophiles [qui aiment l’azote, ndlr]. Elles signent bien que l’étang de Berre reste une lagune dégradée d’un point de vue écologique, qu’il reçoit des nutriments de manière très importante.

L’origine principale de ces nutriments est connue : l’eau de la Durance rejetée par la centrale EDF de Saint-Chamas. En février, le Gipreb a saisi son conseil scientifique, dix ans après la réduction des rejets. Quel est l’objectif ?

Il ne s’agit pas de faire une photo de l’état actuel en le reportant dans dix ans mais d’évaluer les grandes tendances. Les scientifiques essaient d’affiner, de prendre en compte les gains possibles, la dynamique observée ces dix dernières années, les quelques changements observés entre l’année précédente et cette année, notamment pour les plantes aquatiques… Ils se positionneront en septembre.

L’étang étouffe

Le sel de la vie. L’expression prend tout son sens dans l’étang de Berre, dont la faune meurt régulièrement à cause d’une différence importante de salinité. En effet, il est alimenté par l’eau de mer provenant du chenal de Caronte d’une part, et l’eau douce rejetée par trois rivières et surtout la centrale EDF d’autre part. L’ensemble forme des couches, à travers lesquelles l’oxygène voyage mal et se raréfie. Quasiment permanent par plus de 6 mètres de fond, le phénomène se propage parfois à des profondeurs plus faibles. Le mistral est alors un allié crucial par le brassage qu’il produit.

« Historiquement il y avait des anoxies [absence totale d’oxygène, ndlr] qui pouvaient durer plusieurs jours. Même si cela s’est réduit, on est toujours au-delà de seuils qui permettent aux espèces vivantes de se développer de manières pérenne. Pour faire un parallèle, si cela arrivait sur terre, que cela dure 10 minutes ou 1 heure, ce serait pareil, il ne resterait personne », éclaire Raphaël Grisel. Seule la « bordure côtière est rarement touchée. Jusque dans les fonds de 3 ou 4 mètres on a une vie qui perdure, qui s’est enrichie de quelques espèces, mais cela reste anecdotique.« 

Les communes, que ce soit du pourtour de l’étang de Berre ou des bassins versants (les rivières Arc, Touloubre et Cadière) font des efforts permanents pour améliorer leurs réseaux, leurs stations d’épuration, créer des bassins d’orages qui permettent de récolter les eaux de pluie. Tout cela apporte du mieux, notamment sur la qualité sanitaire.

Mais il faut être conscient de la part que cela représente dans les apports à l’étang de Berre. Dans la situation actuelle, environ la moitié des apports de nitrates sont liés à la centrale EDF. Le reste est le mélange entre ce qui est apporté par les rivières, par les écoulements pluviaux et les rejets de stations d’épurations riveraines. Un groupe de scientifiques travaille aussi sur les questions de relargage du sédiment pour évaluer la part que cela représente. On sait que dans certaines conditions, notamment en période d’anoxie [absence totale d’oxygène, voir ci-contre], l’étang lui-même libère des composés qu’il a stocké pendant toutes ces années.

À côté de cette saisine, le Gipreb réalise un bilan écologique tous les ans. Que dit l’édition 2015 ?

Certains paramètres montrent des signes d’amélioration mais globalement l’état écologique de l’étang de Berre reste dégradé. C’est le cas pour les points vitaux que sont le peuplement animal des vases, ce qu’on appelle le « benthos », et le développement des herbiers de zostères. Ces plantes aquatiques structurent le milieu, lui apportent de l’oxygène, stockent l’azote. Il faut cependant pondérer. Après le début de la réduction des rejets fin 2005, la salinité s’est stabilisée. Forcément des peuplements qui étaient soumis aux fortes chutes de salinité, notamment les moules, ont pu devenir pérennes. Des apports en limon plus faibles ont aussi permis d’avoir une eau plus transparente. Il semblerait dix ans après que cela profite aux herbiers de zostère. On observe une progression d’année en année sur les secteurs où l’on avait des « reliques », mais on part de très loin. Il faut savoir que ces herbiers ont couvert jusqu’à 6000 hectares. On en était à environ 0,3 hectare dans les années 2005, soit 20 000 fois moins ! Aujourd’hui les surfaces couvrent plusieurs hectares.

Les palourdes sont aussi de plus en plus nombreuses…

C’est une espèce qui a un intérêt alimentaire donc c’est plutôt positif. Ceci dit il faut aussi le regarder d’un point de vue écologique comme le développement d’une espèce envahissante. C’est le signe des milieux où il y a peu de vie et où chaque fois qu’une espèce s’y trouve adaptée, elle prend le pas sur toutes les autres.

Cela surprend encore que l’on puisse manger ces palourdes et d’autres coquillages de l’étang. Cela veut dire que l’image d’une eau polluée par les industries est encore vivace ?
Cela fait longtemps qu’on essaie de lutter contre cette image… On sait très bien que la qualité sanitaire est très bonne, on a des analyses nous permettent de le garantir depuis des années. Une piscine, sanitairement, c’est excellent, il n’y a rien. Écologiquement, c’est très dégradé, pour la même raison : c’est qu’il n’y a rien.

Sur la pointe de Berre, pendant que des familles barbotent, certains sortent les cannes à pêche.
Sur la pointe de Berre, pendant que des familles barbotent, certains sortent les cannes à pêche de leur voiture.

Mais vous pouvez comprendre qu’il y a un paradoxe entre ce qu’on voit, les usines, les cheminées, et une eau dont on nous dit qu’elle est propre…

80 % des rives de l’étang de Berre sont naturelles, mais les grands axes de communication passent à proximité des sites industriels. Cela peut être considéré comme une pollution visuelle, ce n’est pas pour autant que c’est encore une source de pollution de l’eau… Des efforts très conséquents ont été faits, qui ont commencé en 1971 avec le secrétariat permanent pour la prévention des pollutions industrielles. Aujourd’hui, hors accident, on n’a plus de problèmes de ce point de vue-là. Il y a effectivement une pollution historique bien enfermée dans les sédiments mais cela reste très localisé devant les principaux sites industriels. Avec les années, les polluants se sont retrouvés de plus en plus profondément enfouis et ne sont plus pour la plupart bio-disponibles. En effet, les espèces ont une zone de vie pour l’essentiel dans les vingt premiers centimètres de vase.

Le Gipreb scrute de près les herbiers de zostères. Quel est leur intérêt écologique ?

Extrait du bilan écologique 2015 du GIPREB. Cette cartographie montre trois herbiers témoins : l'embouchure de l'Arc à gauche et les anses de la pointe de Berre à droite.
Extrait du bilan écologique 2015 du GIPREB. Cette cartographie montre trois herbiers témoins : l’embouchure de l’Arc à gauche et les anses de la pointe de Berre à droite.

Ils constituent un écosystème dans lequel des espèces animales vont pouvoir vivre, se cacher, se reproduire. Et du fait de leur présence, elles modifient les conditions du milieu en leur faveur. C’est pour cela que c’est souvent exponentiel. Tant qu’il n’y en n’a pas ou peu, elle n’arrivent pas à constituer l’écosystème qui leur est favorable. Mais le fait qu’on ait un premier rideau de plantes cela casse les vagues. Cela limite la remise en suspension du sédiment donc les plantes qui sont derrière auront un meilleur accès à la lumière. Qui plus est, elles ne sont plus déchaussées par les vagues au niveau de leurs racines. Elles sont moins recouvertes par les algues qui naviguent au gré du courant. Il faut imaginer une grande prairie et des sacs plastiques. Si vous avez une première barrière un peu dense comme un champ de blé, les sacs vont venir buter contre. C’est exactement pareil dans l’étang de Berre, avec les ulves dans le rôle des sacs plastiques.

On en compte au moins quatre zones où cela commence à se structurer. Et il faut distinguer les herbiers des taches. Les premiers sont l’équivalent d’une petite forêt, composée de plusieurs individus. Les taches ponctuelles peuvent être assimilables à des arbres, c’est à dire qu’elles correspondent à un seul individu et sont donc plus fragiles à l’arrachement, à des conditions climatiques importantes. Ces taches, il y en a aujourd’hui un peu partout.

Mais des cercles vicieux sont aussi à l’œuvre dans l’étang…

Lorsque la température est bonne, que la lumière est bonne et qu’elles ont de quoi se nourrir grâce aux nutriments, les espèces de phytoplancton vont commencer à se développer et vont prendre le pas sur toutes les autres espèces car elles se développent très vite. Dans l’étang de Berre c’est ce qui arrive en général en fin d’été. Ce phytoplancton prend la place, il n’y a plus de lumière pour les autres espèces, ça les fait mourir. De plus, il va naître, se développer et mourir sur des cycles très courts. De grandes quantités de matières vont alors aller au fond et être dégradées, ce qui consomme de l’oxygène. En résumé, on a des conditions qui sont limites, qui permettent le développement du phyto-plancton, qui va lui-même accentuer ces conditions. Ensuite, dans les zones sans oxygène, la mort des organismes va faire intervenir des bactéries particulières. Elles vont libérer du sulfure d’hydrogène qui est toxique et va faire mourir les espèces encore vivantes à proximité. Le phénomène se propage.

On voit ici que l’eutrophisation [enrichissement d’un milieu en éléments nutritifs, ndlr] et l’anoxie peuvent cumuler leurs effets. Sans chercher à savoir qui est responsable de quoi, on sait aujourd’hui que réhabiliter un milieu lagunaire, c’est réduire les apports en nutriments et favoriser les échanges avec la mer. Toute la complexité c’est de savoir à quel moment ça bascule. À quel moment le milieu atteint une qualité suffisante pour que ce soient les zostères qui prennent le dessus et permettent de réduire les effets néfastes : ulves, phyto-plancton, manque d’oxygène en bordure côtière…

Les échanges avec la mer, cela passe par un vieux projet : la remise en eau du tunnel du Rove, qui relie l’Estaque à l’étang de Bolmon en passant sous la Nerthe. Où en est-on ?

Le programme de travaux a été confié au service annexe des voies navigables. Ce qui pose souci, c’est que les coûts sont plus élevés que prévu. La dernière estimation, 8,5 millions d’euros, datait de 2002. C’était il y a près de 15 ans, on pouvait donc logiquement s’attendre à ce qu’elle augmente, mais nous sommes désormais à plus de 20 millions… Le 5 juillet, le comité de pilotage composé d’élus, de riverains et de services de l’État a demandé au bureau d’études de faire une nouvelle évaluation d’ici l’automne en cherchant des pistes d’économies. Ceci dit le travail technique a été fait, on sait où on va, il s’agit de l’optimiser.

On sait que le projet est long et que tout le monde – le Gipreb, les associations – l’attend impatiemment… Mais il est important de souligner que c’est un projet écologique d’ambition majeure. Rarement autant de moyens auront été mis à la seule fin d’améliorer écologiquement des milieux aquatiques. Même si la solution n’a rien d’original mis à part le contexte de passer sous une colline : dans toutes les lagunes méditerranéennes, comme dans l’étang de Thau, on renforce les échanges avec la mer. Le fait de pouvoir apporter l’eau de mer via une autre source, c’est renforcer l’effet du chenal de Caronte [qui relie l’étang au golfe de Fos, ndlr]. Nous ne maîtrisons pas les leviers que sont le vent, la marée et dans une moindre mesure la pression atmosphérique. Pour le tunnel du Rove, une phase expérimentale de 3 ans est prévue. Il ne s’agit pas de jouer aux apprentis sorciers mais d’ouvrir, de contrôler, de regarder ce qui se passe et d’augmenter les débits progressivement en fonction de la réaction des milieux.

Capture extraite d'un film du pôle-relais Lagunes méditerranéennes
Capture extraite d’un film du pôle-relais Lagunes méditerranéennes.

Aujourd’hui, l’étang de Berre ne compte plus qu’une trentaine de pêcheurs, le tourisme reste limité. Est-ce que la faiblesse de l’argument économique ne joue pas dans le retard du projet ?

On ne peut pas s’appuyer sur une volonté de développement économique pour justifier une amélioration écologique. Elle se justifie d’elle-même, par l’attente des populations locales et l’amélioration de leur cadre de vie. Bien sûr l’étude socio-économique a montré que cette amélioration du cadre de vie est créatrice de richesse : plus d’emplois, de filières de pêche, l’augmentation de la valeur foncière des bâtiments… Mais il faut le prendre dans le bon sens. De plus, s’ajoute une exigence réglementaire au niveau européen, avec la directive cadre sur l’eau qui impose d’atteindre un bon état écologique en 2021.

On ne reparle plus du grand projet de dérivation du rejet de la Durance vers le Rhône, évalué à plus d’un milliard d’euros…

Nous sommes toujours en attente de l’organisation par l’État d’une table ronde pour travailler sur les financements. L’étude socio-économique a montré que cela pouvait être « rentable » sur une période de 17 à 22 ans, selon les scénarios.

Affiche dans les locaux du GIPREB. Photo Julien Vinzent.
Affiche dans les locaux du GIPREB. Photo Julien Vinzent.

En attendant les « grands travaux », n’est-il pas possible de profiter de la qualité sanitaire retrouvée et des premiers signes d’amélioration écologique pour aménager les rives de l’étang de Berre et en faire la promotion ?

Parmi les objectifs du Gipreb, il y a la réappropriation des rives par les populations locales. Des activités se mettent en place via des parcs en bordure d’étang, des aménagements de plages réalisés par les communes. C’est vrai qu’il n’y a encore jamais eu de publicité dans les aéroports du monde entiers ou même ceux de Paris pour valoriser l’étang de Berre. Nous n’avons pas non plus construit de plan de communication à l’échelle de la métropole. La publicité, qui est en fait plutôt de la communication, se fait dans les villes riveraines. Il a toujours été prôné un développement de proximité. Après le bouche-à-oreille joue. Il vaut mieux prendre le temps d’aménager et de répondre à une fréquentation croissante mais progressive, qu’à des afflux qu’on ne pourrait pas gérer.

Ouvert à l’occasion de la capitale européenne de la culture, le sentier du GR 2013 mettait largement à l’honneur l’étang de Berre. Avez-vous eu un retour sur sa fréquentation ?

Non, nous ne faisons pas de suivi de fréquentation sur les sentiers. Un sentier de découverte de l’étang de Berre progresse depuis plus de 10 ans maintenant. Petit à petit les communes aménagent quelques kilomètres par-ci, par-là, et la boucle prend tout son sens. Le GR 2013 en réutilisait une partie. Ce tour existe à près de 80 %, même s’il reste des points de blocage sur des portions conséquentes, par exemple la progression sur la rive Nord entre Saint-Chamas et Berre. La route est très proche du littoral et on a des propriétés privées sur lesquelles il est compliqué d’envisager un cheminement public. Cela n’empêche pas le développement de boucles locales. La plupart des gens ne veulent pas à faire le grand tour de l’étang de Berre mais recherchent des propositions de sentiers d’une dizaine de kilomètres dont une partie passe par la rive.

En 2005, la réduction des rejets est venue d’un contentieux européen. Dix ans plus tard, l’état de l’étang est toujours dégradé. Une nouvelle plainte est-elle possible ?

C’est tout à fait envisageable. Pour l’instant le Gipreb est là pour mettre en place un travail collectif, qui a permis un certain nombre d’améliorations. Si pendant les premières années il ne s’est rien passé – et les élus du Gipreb ont pu le dire – aujourd’hui il commence à se passer des choses. Les mêmes sont les premiers à dire « on a touché le bon levier ». Effectivement ça a été plus long que ce que l’on pensait. Aujourd’hui on voit des effets, mais on voit aussi qu’ils sont limités.


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