Au procès des huit gilets jaunes de La Ciotat, les récits discordants d’un “chaos”

Actualité
Clara Martot
21 Déc 2018 4

Il y a un mois, des agents de la BAC ont interpellé huit gilets jaunes au péage de La Ciotat. Jugés ce jeudi, ils ont nié avoir activement pris part aux violences "insurrectionnelles" décrites par les brigadiers. Ils ont tous été condamnés à de la prison ferme.

“L’atmosphère est très hostile. Ils ont créé un climat insurrectionnel. Ils dissimulent leurs visages. Ils lancent des fusées de détresse à hauteur d’homme.” Le samedi 24 novembre vers 23h20, un agent de la BAC (brigade anti-criminalité), observateur en civil du chaos qui règne sur le péage de la Ciotat, rédige ce procès-verbal.

Quatre jeunes sont menottés dans la foulée. Au sol, Christopher, 19 ans, jeune papa, n’a plus de gilet jaune : il l’a donné à sa “concubine” pour qu’elle se protège du gaz lacrymogène. Ludovic, 20 ans, cheveux châtain ébouriffés, se blesse le bras. Quant à Mathis, 18 ans et Tanguy, 20 ans, ils n’ont pas eu le temps de comprendre, expliquent-ils. Les agents ne portaient pas de brassards, assure Tanguy, “alors quand ils ont couru vers nous, j’ai pensé à des voyous, j’ai eu peur et j’ai serré fort ma sacoche”. 

Lire notre reportage avec les gilets jaunes du péage de  la Barque.

Ils sont huit, cuisiniers, chômeurs ou intérimaires et tous plus ou moins amis. Ils viennent d’Aubagne, Cassis, La Ciotat et ont passé, depuis ce 24 novembre, plusieurs semaines en détention provisoire. Ce jeudi 20 décembre au tribunal correctionnel de Marseille, ils sont huit gilets jaunes. Ils comparaissent tous pour violence sur force de l’ordre, participation avec arme à destination – en l’occurrence des pierres et fusées – à une manifestation, et dégradations. Outrage et rébellion sont reprochés, en plus, aux quatre premiers. Le président du tribunal, Jean-Jacques Bagur, débute :

Ce n’est pas nécessaire de s’étendre sur le contexte politique de ces dernières semaines. Ce qui se passe à La Ciotat ce soir-là, c’est que les gilets jaunes, appelons-les comme cela, brûlent des barricades, lancent des fusées et des pierres en direction des CRS. Entre ces deux camps, des brigadiers sont en opération infiltration. Détail important, ils sont à une dizaine de mètres. En comparaison, c’est la distance d’un penalty. Et je dis ça par anticipation des critiques : quand il y a tir au but, le gardien, il voit très bien le ballon.

Aucune caméra exploitable selon Vinci

Les jeunes hommes s’opposent aux éléments du procès-verbal. Celui-ci décrit une arrestation difficile : “ils étaient quatre brigadiers, la configuration était d’un contre un, les prévenus se sont alors dit qu’il y avait une chance de s’enfuir”, analyse le procureur Nicolas Ruby. “J’ai pas pu essayer de m’enfuir puisqu’ils étaient quatre sur moi ! Les trois autres ont été interpellés dix minutes plus tard”, jure l’énergique Christopher en t-shirt floqué Hugo Boss.

Tanguy, grand et frêle, la voix claire et plus mûre : “Je veux préciser que mon père travaille pour Vinci. J’étais pas venu pour casser, mais pour participer à une bonne ambiance, au barbecue.” “Et alors vous en avez pensé quoi, du barbecue ?” pique le juge. Un feu s’est déclaré près de la zone commerciale qui borde le péage.

Une autre division de la BAC y interpelle Thomas et Mathieu. Ce deuxième procès-verbal résonne en écho du premier : “nous sommes à une dizaine de mètres d’une centaine d’individus qui jettent des pierres. (…) Nous nous rapprochons discrètement des fauteurs de troubles. Nous sommes confrontés à ce qui semble être une insurrection.” Le président lève les yeux : “en 29 ans de carrière, je n’ai jamais entendu un policier utiliser ce terme.”

Mathieu, 19 ans, s’était déjà rendu au péage dans la journée. Il revient pour “retrouver l’ambiance”, assure-t-il mais porte cette fois un cache-nez. “Les pompiers m’ont conseillé de l’enlever pour que je ne sois pas confondu avec un casseur” confie-t-il. Les procès-verbaux sont les seules pièces du dossier car Vinci a notifié que les images des caméras de vidéosurveillance sont trop éloignées des scènes de délit pour être étudiées. “Par contre, les caméras des commerces, pour mon client, personne n’a pensé à les regarder !”, regrette Sonia Oussmou, l’avocate de Mathieu.

“Les procès-verbaux ne sont certainement pas parfaits”

Dans le box à côté de Mathieu, David, 29 ans, est l’aîné des prévenus. Le récidiviste compte 13 mentions à son casier judiciaire pour violences et vols notamment. Il a été interpellé au péage avec sa compagne de 24 ans, Victoria. La jeune femme se voûte et répond d’une voix fragile. “On était arrivés une heure plus tôt, quand tout le monde rigolait. Il y a eu un mouvement de foule d’un coup”, se justifie David.

Sur son cas précis, le troisième procès-verbal des policiers décrit un homme au crâne rasé, corpulent qui met le feu à des palettes. Il nie ces faits. Dans le second PV, on identifie l’un des prévenus par son “pantalon noir”… Dans le premier écrit, les quatre individus arrêtés sont décrits comme faisant partie d’un groupe qui insulte les policiers et jette des projectiles. Pour l’ensemble des prévenus, les écrits des policiers sont généraux et mettent rarement en cause directement les individus.

“Si j’entends bien, on a huit innocents injustement incarcérés, ironise le ministère public. Les procès-verbaux ne sont certainement pas parfaits. Mais lorsqu’on rédige après deux heures d’intervention dans le froid, on ne va pas écrire du Victor Hugo.” Le procureur note surtout que ces huit individus sont arrivés en soirée, “lorsque les gens étaient là pour casser.” Il requiert deux ans ferme avec mandat de dépôt contre David, et jusqu’à 18 mois dont 6 mois de sursis contre les autres. “Une peine en partie ferme est nécessaire car les faits sont graves, justifie-t-il. Rien ne donne le droit de saccager.” L’avocat de Vinci, en partie civile, recense des dégâts considérables : “tout a été arraché. Vous ne pouvez pas prononcer des relaxes.” C’est pourtant ce que demandent, tour à tour, les huit avocats de la défense. Le bâtonnier Dominique Mattei inaugure la série de plaidoiries :

“Monsieur le juge, osons ensemble définir cette situation : chaos institutionnel. Les qualifications pénales retenues ici sont de circonstance. Elles ont été retenues parce qu’il fallait faire des arrestations afin d’éviter que les gilets jaunes grossissent ! Si un dossier de cette nature finit sur une condamnation, nous ne voulons pas faire ce métier, ce métier n’a plus de sens.” Les mots surpassent la simple défense de son seul client, le jeune Mathis. Comme ceux d’un autre avocat, qui souffle à la fin de l’audience : “nous avons tous plaidé pour tout le monde.”

“Puisqu’il faut leur reprocher quelque chose”

L’avocat de Victoria, Lucas Montagnier, s’insurge de l’absence des rédacteurs des procès-verbaux : “il n’y a pas un moment où on devrait confronter leurs discours, par principe du débat contradictoire ?” Pour Valérie Picard, qui défend Tanguy, “à lire les procès-verbaux, on se demande si on est encore à La Ciotat ! C’est le chaos. On en extrait des individus, et on leur reproche des jets de pierre. Puisqu’il faut leur reprocher quelque chose, et que ça ne peut être que cela.” Un autre avocat interpelle : “nous n’avons aucune preuve qu’ils sont les auteurs de la casse. Rien ne relie directement les dégâts constatés, et les individus que nous avons là.”

Et c’est, en substance, ce que retiendra le tribunal, puisqu’il abandonne les poursuites pour dégradation de biens. Pour les autres faits, il condamne les quatre premiers interpellés à 10 mois ferme dont 5 mois de sursis, et Thomas, Mathieu et Victoria à 8 mois ferme dont 4 mois de sursis. Seul David, en état de récidive, condamné à un an ferme avec mandat de dépôt, n’a pas pu sortir et retrouver ses proches présents en masse ce jeudi soir. Parmi eux, la mère de Christopher, initiatrice d’un groupe de soutien, est certaine d’une chose : “après tout ça, ils n’ont plus envie de retourner au péage.”

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