Au Panier le café branché d’une église évangélique qui exorcise les âmes perdues

Échappée
le 8 Fév 2020
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Situé rue Caisserie, juste derrière l’Hôtel de Ville, le café "7 vie est belle" a tout d’un café ordinaire un peu branché. À une exception près : il est le siège de l'Espace protestant du Panier (EPP), une église évangélique aux ambitions prosélytes, qui pratique la "délivrance des démons".

Photo : Marius Rivière

Photo : Marius Rivière

« Vous connaissez Jésus ? Vous savez ce qu’est l’exorcisme ? Bien, nous, on préfère parler de délivrance… » Le serveur du café « 7 vie est belle » sait trouver les mots pour rassurer le client, effrayé d’entendre un hurlement de femme alors qu’il sirote son café.

Fauteuil en cuir et canapé vintage brocantés, musique pop-indé en fond sonore, plantes grimpantes aux murs, macchiato et cinnamon roll sur la carte : le café « 7 vie est belle » de la rue Caisserie, juste derrière l’hôtel de ville, coche toutes les cases du coffee-shop branché tendance hipster. Le cri sort d’une porte siglée « EPP Junior ». « Cette personne qui est derrière a un démon en elle. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut guérir médicalement. C’est plus spirituel. Ce n’est pas elle qui crie mais bien le démon qui est en elle. Elle ira bien ensuite. Là elle n’est plus maîtresse d’elle même ».

Les aller-retours se multiplient dans la salle. Une petite blonde âgée d’une trentaine d’années en sort quelques minutes plus tard, le visage marqué par la fatigue, les yeux rougis. « Tout va bien », dit-elle d’une voix fatiguée, teintée d’un accent allemand. À y regarder de plus près, une porte située près du bar affiche un petit écriteau « salle de culte ». Sur l’affiche disposée devant le café, on peut lire en petit dans un coin : « Espace Protestant du Panier » ou EPP, une église évangélique.

Évangélistes pentecôtistes

Sur son site, elle prône « la mobilisation, l’entraînement, l’équipement et la multiplication des chrétiens pour vivre un style de vie missional [sic] dans la simplicité du Saint-Esprit ». Trois sites sont répertoriées sur leur page web : l’un au Panier donc, un autre à Saint-Victoret près de Marignane et un dernier à Belfort, en Franche-Comté. Aix-en-Provence est également listé avec le contact de personnes référentes mais sans lieu à proprement parlé pour le moment.

Activités sportives, goûters de quartiers, concerts, organisation de « Summer’O », des séjours de 12 jours organisés l’été à Marseille, l’église occupe le terrain. Au programme : « apprendre à prier pour les malades, à prophétiser sur les gens, à chasser des démons et à partager la bonne nouvelle de Jésus dans la simplicité et l’amour envers ton prochain dans les rues de Marseille », peut-on lire sur le site. Facebook, Twitter, Youtube, la présence d’EPP sur les réseaux sociaux est en revanche loin d’être has been. Une position revendiquée par l’église : « Ce qui nous tient à cœur c’est d’équiper la jeunesse pour la mission et l’église ». Elle propose même des formations sur quatre thèmes : l’évangélisation, l’église, une vie missionnaire et la communication (Vidéo / Photo /Webdesign).

Le fondateur de l’église s’appelle Bjorn Lütke, un ancien hooligan allemand originaire de Dortmund qui a trouvé la rédemption dans la foi. Contacté une première fois, il nous a invité à le rappeler quelques jours plus tard. Nous avons tenté de le joindre à nouveau et à plusieurs reprises, sans succès. Dans un entretien accordé à RCF, il détaille sa révélation : « on était en phase d’agresser un groupe de clandestins, afin de leur prendre de l’argent. J’étais en train de battre un africain qui était au sol, et à ce moment là, j’ai entendu une voix qui me disait : “qu’est ce que tu fais là ?” J’ai su que c’était Dieu qui me parlait. J’ai alors pris conscience de ma méchanceté et j’ai décidé de changer ».

Très actif sur Instagram, celui qui est entre temps devenu pasteur, partage des photos de ses cultes ou de formations données en Allemagne, en Belgique ou à Jérusalem. Il met en avant des formations prodiguées par DCPI (Dynamic church planting international) dont le but est « de participer à l’implantation de cinq millions d’églises dans le monde, dont 700 000 en Europe », indique le site web.

Aujourd’hui, Bjorn Lütke réside toujours à Marseille même s’il n’officie plus officiellement à EPP, il a passé le relais à Lukas Reichör, son gendre.

Interrogé par nos soins, le conseil national des évangéliques de France (CNEF, qui rassemble plus de 70 % des églises évangéliques) indique qu’EPP n’en est pas membre. Elle est donc indépendante : rattachée à aucun réseau d’églises. « Ce sont des fondamentalistes protestants pentecôtistes. Pour ces mouvements religieux, Jésus est sur le point de revenir et la fin du monde est proche », décrypte Didier Pachoud, président du GEMPPI (Groupe d’étude des mouvements de pensée en vue de la protection de l’individu) et spécialiste de l’endoctrinement religieux à Marseille. Il ajoute : « Le café leur offre une vitrine pour attirer du monde. Ils font aussi leur nid dans le catholicisme. Ils réveillent la foi endormie de gens peu religieux qui y trouvent tout à coup un réconfort ».

Prosélytisme marseillais

Daphné, habitante du Panier depuis 20 ans, en fait partie. Croyante catholique dans sa jeunesse, elle se dit désormais agnostique. « En 2008-2009, j’ai eu de sérieux soucis de santé, j’ai connu une période de dépression », relate-t-elle. « Dans le quartier, je croisais souvent Bjorn et sa femme, on était voisins. On se disait bonjour, ils étaient très gentils. Mais ils voulaient me ramener à l’église. Je ne constatais rien d’alarmant dans leur comportement mais leur approche était quand même un peu gênante », pointe-t-elle. Elle finit par se laisser tenter, se fait baptiser et rejoint le culte. « J’étais sous traitement médicamenteux à ce moment là. Rétrospectivement, je me dis que j’étais surement influençable… ».

Pendant un an et demi, Daphné se rend au culte du dimanche et s’implique dans la vie de l’église : « On chantait, c’était joyeux. Il pouvait y avoir des personnes qui se sentaient un peu possédées mais il n’y avait pas de transe collective. C’était un culte plutôt classique ». Elle réfute toute pratique pouvant s’apparenter à une emprise sectaire. « Je n’ai jamais eu à payer de dîme. Je ne me suis jamais sentie prise en étau. Je ne me suis jamais sentie en danger », précise-t-elle. En revanche, le prosélytisme est une réalité selon elle. « En gros, l’église, basée en Allemagne, envoie des fonds pour implanter une église et prêcher dans une ville “musulmane”« , assène-t-elle.

Certaines vidéos publiées sur le compte Youtube de l’église insistent sur la nationalité ou la religiosité de personnes « guéries » miraculeusement. On peut y visionner au choix « Dieu guérit un algérien au nom de Jesus Vieux Port Marseille« , « Markus und Ellesse – Musulmans Algerien guérit et convaincu de l’évangile«  ou encore « Lydia – Guérison d’un musulmans au Vieux Port Marseille » (fautes comprises). À chaque fois, des fidèles de l’église, très souvent avec un accent allemands, racontent face caméra, la façon dont ils sont parvenus à « soigner » des personnes atteintes de maux incurables. Un jeune couple raconte par exemple comment il a permis, « grâce à la prière », à un homme en fauteuil roulant de marcher à nouveau. La jeune femme à l’écran explique « qu’une guérison sans parler de l’amour de Dieu, bah ça sert pas à grand chose ».

Église familiale

Les mêmes visages reviennent dans les nombreuses vidéos publiées. « Ça m’étonnait que le groupe ne s’étoffe pas, il s’agissait principalement de la famille de Bjorn », informe Daphné. Peu à peu, elle croise de plus en plus de personnes ayant quitté l’église. « On me disait “Bjorn est un gourou”. Je me rendais compte que lorsque les gens allaient mieux, ils quittaient le groupe », détaille-t-elle avant de conclure, « je me suis aperçue qu’à travers leur engagement, certains étaient privés de leur liberté de penser. C’est pour cette raison que j’ai quitté l’église ».

Comme EPP, les églises évangéliques ont le vent en poupe partout en France. « 35 églises locales supplémentaires sont implantées chaque année. Soit une tous les 10 jours ! », se réjouit le CNEF qui en décompte 36 à Marseille. Didier Pachoud, lui, en dénombre une soixantaine. « Elles y trouvent une clientèle composée de gens défavorisées ou issus de la classe moyenne inférieure », précise-t-il.

Dans son dernier rapport d’activité, la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de luttes contre les dérives sectaires) précise que les dérives sectaires concernent « quelques églises évangéliques, non affiliées au Conseil national des évangéliques de France et des petites églises pentecôtistes, le plus souvent créées par des pasteurs auto-proclamés, font craindre de graves dérives. Discours millénariste, recours fréquent à l’exorcisme, mise en scène spectaculaire du pouvoir miraculeux du fondateur, création d’émotions collectives en sont les marqueurs ».

Le CNEF tient à préciser que « les évangéliques accordent une place prépondérante au choix individuel. Cette attitude les tient a priori à l’écart des logiques « d’embrigadement » ou de « lavage de cerveau » […] Cependant, aucun groupement humain n’est à l’abri de dérives sectaires ». Selon nos informations, aucun signalement d’une personne ayant côtoyée EPP n’est parvenu à la Miviludes.

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Commentaires

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  1. gonzague gonzague

    ah! quelle surprise de voir votre article, j’ai rencontré certains membres de cette Eglise alors que je travaillais quelques semaines à Décathlon TDP Marseille. Tout en pliant des polaires ils m’ont invité à un culte car selon eux j’étais perdu à la dérive dans la nuit..Je n’y suis pas allé. A fond la forme! dans le monde bleus de Decath, entre un chef de rayon qui nous transmet sa haine des trous et le client qui a discrètement la diarrhée dans les allées du magasin laissant derrière lui des sportifs pataugeant dans la merde.
    Un petit film du fils Mulliez:
    https://vimeo.com/245382432

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  2. patrick patrick

    il serait temps de se débarrasser des religions mais c’est mal engagé, prions pour qu’elles disparaissent

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  3. Brallaisse Brallaisse

    Quel symbole que le café des « âmes perdues » soit situé juste derrière la mairie de Marseille , mairie largement habitée de grenouilles de bénitier, d’ailleurs.
    Finalement pourquoi pas cet établissement pour guérir des démons de la cupidité, du mensonge, de l’orgueil , du mensonge , la paresse qui habitent la place BARGEMON.
    Mais il y a une recette plus rapide et radicale pour exorciser nos édiles, qu’ils prennent la porte , et plus particulièrement celle de l’Enfer de DANTE sur laquelle est inscrit: « Toi qui entre ici, n’espère plus rien ».
    Le problème sera réglé. Amen.

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    • Jacques89 Jacques89

      Tout à fait, ces « églises » ont l’avantage de délester les urgences aux HP (à mon époque c’était le 54 boulevard Baille…). Ceci dit, je ne suis pas sûr que cet article soit compatible avec la ligne éditoriale habituelle du journal… Pourtant les sujets ne manquent pas en ce moment?!

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