Au Museon arlaten, tensions feutrées autour de la culture gitane

Enquête
Lisa Castelly
22 Juin 2019 3

Alors qu'il se prépare à sa réouverture, dans quelques mois, le Museon arlaten a été le décor de crispations entre agents et leur tutelle, le département. À plusieurs reprises, les équipes ont eu la forte impression que les travaux sur la culture gitane à Arles n'étaient pas les bienvenus au musée.

Le Museon arlaten est en travaux depuis plus de dix ans. Image lArlesienne

Le Museon arlaten est en travaux depuis plus de dix ans. Image lArlesienne

Même si ses portes sont fermées depuis près d’une décennie, le Museon arlaten reste bien vivant. En témoignent les récentes tensions mises au jour par les agents de musée d’ethnologie provençal basé à Arles, qui se sont joints à l’appel à la grève de la CGT le 14 juin pour dénoncer la politique culturelle menée par le conseil départemental, leur tutelle. Dans la besace de leurs inquiétudes, ils ont dénoncé, en choeur avec leurs collègues agents départementaux, l’utilisation de la culture comme un « outil de communication » par la majorité LR actuelle, les « injonctions politiques », des moyens pas toujours à la hauteur, mais aussi la question de la date de réouverture encore floue (voir encadré). Un autre sujet d’achoppement avec leur hiérarchie n’a pas été évoqué en public. À la fois parce que les agents du Museon espéraient pouvoir le régler par de nouvelles négociations, mais aussi en raison du poids de l’accusation qu’il jetterait sur leur hiérarchie.

Depuis 2010, une enquête ethnographique est menée par plusieurs agents autour de la question de la présence gitane à Arles. Un travail de longue haleine mené avec l’objectif de « recueillir la parole d’une population mal connue, d’interroger les mémoires gitanes, mais également de mettre en évidence la singularité de parcours de vie, et de pratiques culturelles spécifiques », détaille le site internet du Museon, pleinement dans la lignée des travaux effectués jusqu’ici par le musée provençal d’ethnographie, détenteur du label « Musées de France », gage de rigueur scientifique.

En 2016, déjà, un premier épisode a interrogé les équipes. Comme l’évoque le journal local l’Arlésienne dans un article consacré aux difficultés des deux musées arlésiens départementaux, la restitution de six années d’enquête se tient en petit comité, seulement en présence des familles y ayant participé. D’ordinaire, ce genre de restitution est ouvert au public et fait l’objet de communication de la part du Museon, comme cela avait été le cas en 2011 autour d’une enquête sur la mémoire cheminote, ou pour une autre sur la culture bouvine en 2014. Cette fois-ci, rien de tout cela. La consigne aurait été passée depuis les services du département, sans qu’elle ne soit justifiée, formalisée, écrite, officielle. Les agents perçoivent un non-dit, mais font avec.

Des consignes « implicites » pour écarter la culture gitane

Ce malaise s’est fait à nouveau sentir très récemment. Alors que la réouverture du musée se profile, le nouveau parcours de visite imaginé par les agents est déjà bien avancé. En juin 2018, dans une revue associative arlésienne, Kristel Amellal, ethnologue du Museon, expliquait par exemple que les résultats des enquêtes, dont celle consacrée « aux gitans d’Arles » seront disposés au deuxième étage. Une vitrine sur le sujet est en effet en préparation, contenant divers objets donnés par des familles, des vidéos, et même des robes de mariées. Puis soudainement, les agents comprennent que sa présence lors de la réouverture n’est pas évidente, voire fortement compromise. Mais là aussi, l’information semble « implicite », jamais transcrite sur le papier. Sollicité, le conseil départemental n’a pas souhaité répondre aux questions de Marsactu sur le sujet.

Cette fois-ci, le non-dit prend une forme plus claire en interne. « Le message c’est : on ne veut pas de gitans à l’inauguration du Museon », glisse-t-on dans les couloirs du musée. Un diagnostic partagé par le représentant d’une association de gens du voyage, Gigi Bonin, qui a activement participé à l’enquête ethnologique. « Que les choses ne se fassent pas, ce n’est pas une surprise, c’est toujours comme ça, s’agace, défaitiste, celui qui milite contre l’effacement des voyageurs de l’histoire locale et nationale. Mais pour qu’une famille donne une robe de mariée, il faut une sacrée confiance, et ce qui me met en colère, c’est que cette confiance est une fois de plus trahie. Et que c’est les équipes qui vont subir la colère des familles, alors qu’elles n’y sont pour rien ».

Rien à voir avec le Museon ?

Mercredi 12 juin, une délégation constituée d’agents et de syndicalistes est reçue au département pour aborder les revendications du préavis de grève. Devant un aéropage constitué notamment de la directrice aux affaires culturelles, d’un membre du cabinet de la présidente et de la direction des ressources humaines, le sujet de la vitrine gitane est discuté. « Ça s’est fini sur : vous êtes des fonctionnaires, vous faites ce qu’on vous dit », lâche un participant. Jean-François Gast, syndicaliste CGT au département a aussi participé à la rencontre, et en livre une vision plus nuancée : « On a pu donner des détails très concrets de ce que nous dénoncions, et la direction en a pris note ».

Pour Jean-François Gast, la crise dénote d’un flou artistique ambiant. « Il y a eu une vraie réticence [à aborder le sujet de la culture gitane, ndlr], pas officiellement de la part du département, mais de certaines personnes au sein de la collectivité, qui ont estimé que ça n’avait rien à voir avec le Museon. Et les agents ont accepté des consignes orales parce que ces personnes incarnaient d’une certaine façon l’autorité, la hiérarchie ». Occasion pour le cégétiste de rappeler que « les fonctionnaires doivent aussi faire respecter leur statut et leurs compétences. Nous ne sommes pas une armée mexicaine, il y a des procédures ».

La robe de mariée de la discorde

Ce mercredi, une semaine après ce premier rendez-vous, les agents du Museon ont reçu la visite de la directrice aux affaires culturelles. Le sujet de la vitrine consacrée à la culture gitane est une fois de plus revenu sur le tapis. Selon le récit de la rencontre que nous avons pu recueillir, il a été expliqué aux agents que c’est un objet en particulier qui posait problème : une imposante robe de mariée, offerte au Museon par une famille (et visible sur le site du musée). « Ce qui pouvait gêner c’était que le parcours se finisse sur un gros objet éclatant. On nous a dit qu’on ne peut pas terminer sur cet objet là. C’est la première fois qu’on entendait cet argument », détaille une source interne, surprise.

Selon nos informations, un compromis a été trouvé : l’imposante meringue blanche ne fera pas partie du parcours permanent, mais une vitrine pourra bien être installée, dans un format plus classique. « Entre pas du tout de culture gitane et là, on est assez satisfaits. C’est une avancée », souffle notre source.

Il n’empêche que ces crispations semblent, aux yeux des syndicats notamment, refléter les tensions actuelles entre le département et certains des ses agents. « À chaque préavis de grève, on contraint l’administration à nous répondre, chose que le reste du temps, ils ne font jamais, lançait Bruno Binet, syndicaliste FSU, vendredi 14 lors du rassemblement des agents. Il y a un vrai problème de censure. Nous sommes fonctionnaires et pour eux, nous n’avons rien à dire. Il y a clairement un avant et un après 2015″, poursuivait-il en visant directement la culture imposée par présidente Martine Vassal, à la tête du département depuis quatre ans.


L’arlésienne de la réouverture du Museon

Quand donc le Museon arlaten sera-t-il de nouveau ouvert au public ? Vivant au rythme des chantiers depuis 2007, le musée d’ethnologie, fondé par Frédéric Mistral attend sa grande réouverture, après une décennie de projets « hors-les-murs » et de surface réduite à l’extrême. « Nous-mêmes n’avons pas connaissance de la date de livraison », a reconnu l’élue départementale à la culture Sabine Bernasconi dans La Provence du 14 juin dernier. L’objectif fixé pour l’ouverture était « décembre 2019 », « mais si ce n’est pas possible il n’y aura pas d’entêtement ». Mercredi dernier, les agents ont reçu des informations rassurantes et plus précises. « Pour l’instant il n’y a pas de date globale pour la livraison, mais les équipes devraient pouvoir investir le 1er étage fin juin, puis le rez-de-chaussée fin juillet et le 2e fin août », détaille Jean-François Gast. De quoi permettre aux agents de reprendre possession des lieux de façon plus sereine, eux qui craignaient de devoir installer l’exposition permanente à la hâte ou dans un chantier dangereux pour les objets conservés.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE SPECIALE – 2 MOIS pour 2€

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.


Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire