Au Canet, les prémices d’un désert médical aux pieds des cités

Reportage
le 10 Déc 2021
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Dans une semaine, le centre médical de la cité Jean-Jaurès fermera ses portes, faisant craindre aux riverains une pénurie d'offre de soins dans ce coin des quartiers Nord.

La fermeture du centre médical Jean-Jaures est prévue au 17 décembre 2021. (Photo : Violette Artaud)

La fermeture du centre médical Jean-Jaures est prévue au 17 décembre 2021. (Photo : Violette Artaud)

“Campagne-Larousse, Massalia…”. Sur les marches de son bloc, Krissi Ali Houzoiri énumère les cités environnantes dont les habitants ont pour habitude de se rendre au centre médical Jean-Jaurès. Installé aux pieds de la résidence HLM du même nom, le centre s’apprête pourtant à fermer ses portes. Mère et grand-mère, habitante de cette cité du Canet (14e), Krissi informe les locataires qui passent la porte. “Vous êtes au courant ? Le centre médical va fermer le 17 décembre”, annonce-t-elle, avec un air désespéré. Ce vendredi, une semaine jour pour jour avant la fermeture, elle a prévu, avec d’autres habitants du quartier de se rassembler pour protester contre le départ d’un service de plus. Et pas des moindres.

“J’ai un enfant handicapé, quand nous avons un problème, le médecin vient chez nous, raconte à son tour monsieur Freh, résident d’un bâtiment mitoyen. Cela fait longtemps qu’il nous suit. C’est pratique, il est à côté.” Ce médecin, c’est Jean-Pierre Blin. Mais après 34 années de bons et loyaux services ici, il part à la retraite. Ne laissant plus qu’une seule médecin sur place, laquelle quittera également bientôt les lieux.

“Personne ne veut venir ici”

“Cela fait 10 ans qu’on alerte sur le risque de désert médical. Mais que faut-il faire ? Qu’il ne prenne pas sa retraite ?, réagit celle qui partage les locaux avec le futur retraité. On a cherché, mais on ne trouve pas de remplaçant, personne ne veut venir. Et moi, si je voulais rester seule, je devrais payer pour travailler.” Préférant ne pas donner son nom, cette médecin généraliste raconte une situation qui s’est dégradée avec le temps, surtout depuis la crise sanitaire. “En une matinée, je reçois 20 patients ! Et pas des plus simples. Le Covid a rendu les gens agressifs, et moi avec”, témoigne-t-elle dans un débit de parole ultra rapide. À ses côtés, une secrétaire médicale approuve. Le 17 décembre prochain, elle se retrouvera au chômage après avoir passé 34 ans dans ce centre, tout comme sa collègue qui fait les matinées.

Entre 350 et 450 patients sont reçus chaque semaine.

Des patients mal informés, de plus en plus nombreux, des tensions parfois liées au point de deal voisin et des charges trop élevées… Pas étonnant, estime la médecin généraliste, qu’aucun jeune docteur ne veuille venir prendre la relève : “Ce n’est pas attractif. Nous sommes des médecins libéraux, donc libres, mais ignorés.” Un potentiel candidat pour remplacer le docteur Blin a bien effectué quelques semaines de consultation dans le centre médical Jean-Jaurès. Mais, en octobre dernier, il a finalement a choisi de ne pas rester, et ce, malgré les avantages proposés – une exonération d’impôt pendant neuf ans et le transfert gratuit de toute la patientèle, qui d’ordinaire s’achète. “Il n’a pas supporté la cadence”, glisse-t-on. Le centre reçoit entre 350 et 450 patients par semaine, dont 80% habitent les cités avoisinantes.

De nombreux médecins proches de la retraite

“On ne parle que de l’hôpital public, mais sans nous, les médecins de ville, on ne pourrait pas faire face au Covid”, souffle la généraliste. Dans la salle d’attente, les patients s’impatientent et sur les marches des blocs, les habitants partagent leur incompréhension. “Il n’y a jamais eu de problème avec le centre médical. Notre quartier est calme comparé à certains autres. Je ne vois pas pourquoi personne ne veut venir”, tente Krissi en surveillant ses petits-enfants qui courent dans le froid de décembre.

Contrainte de plier bagage, la médecin restante du centre Jean-Jaurès a décidé de déménager un peu plus loin “pour ceux qui souhaitent poursuivre le suivi”. Elle ouvrira le 10 janvier un nouveau cabinet à 1,2 kilomètre de là. Mais pour certains habitants, ce déplacement n’est pas anodin. “Avec la poussette, il me faut 30 minutes pour y aller. Je ne peux pas compter sur le bus”, se projette Krissi. Dans le quartier, on compte plusieurs cabinets de médecins généralistes. “Mais ils ne prennent pas de nouveaux patients, ils sont pleins”, s’inquiète encore monsieur Freh.

Moi je suis très heureux de travailler là, et je n’échangerais pas pour aller autre part. Mais si je ferme, alors oui, ça sera un désert médical.

Reza Hosseini, médecin au Canet

Un autre centre médical se trouve à un kilomètre de là. Il s’agit du Village de santé du Canet. En ce début d’après-midi, sa salle d’attente est bien remplie. Le docteur Reza Hosseini qui y reçoit, refuse de parler de désert médical. Mais entre deux consultations, il évoque une situation néanmoins inquiétante. “Il y a plein de cabinets de médecins généralistes, mais ils sont proches de la retraite et personne ne veut les remplacer. Pourtant, moi je suis très heureux de travailler là, et je n’échangerais pas pour aller autre part. Mais si je ferme, alors oui, ça sera un désert médical.”  

Des pistes pour éviter la désertification

Dans une pétition, plus de 150 familles et habitants des cités HLM qui entourent le centre médical Jean-Jaurès demandent que “la continuité de l’offre de services médicaux soit assurée au sein de leur quartier.” Contactée par Marsactu, l’agence régionale de santé (ARS) dit être au courant de cette fermeture annoncée. Elle pointe plusieurs raisons qui peuvent expliquer que les médecins se détournent du quartier. Tout d’abord, “le 14e arrondissement n’est pas un territoire donnant lieu à des aides individuelles à l’installation de médecins généralistes. La redéfinition de ce zonage est en cours.”

L’ARS ajoute que dans le secteur, aucune maison de santé n’est présente. Des équipements polyvalents où se réunissent des praticiens de plusieurs disciplines “vers lesquels se tournent aujourd’hui très majoritairement les professionnels de santé qui cherchent à s’installer”. “Nous essayons de susciter des initiatives et nous les accompagnons, aux niveaux méthodologique et financier, écrit encore l’agence en réponse à Marsactu. À cette occasion, nous portons une attention particulière aux arrondissements nord de Marseille, afin de contribuer à faciliter les nouvelles installations.” Toujours un peu plus délaissés, les habitants de ce quartier gardent, eux, encore quelques espoirs. Krissi glisse à monsieur Freh: “Peut-être qu’en lisant l’article, un médecin va avoir envie de venir ici.”

*La version non floutée d’une photo présentant le nom de la médecin souhaitant être anonymisée a été publiée par erreur. Nous avons rapidement retiré celle-ci et nous présentons nos excuses à l’intéressée.

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Commentaires

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  1. DUDIEUZERE CEDRIC DUDIEUZERE CEDRIC

    Le médecin a souhaité rester anonyme mais Marsactu s’est tout de même chargé de divulguer son nom sur la photo…

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    • Benjamin Ribeil Benjamin Ribeil

      Oui c « comique « 

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    • zaza zaza

      oui, je me suis fait la même réflexion
      Adieu l’anonymat :))

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    • Richard Mouren Richard Mouren

      Allez, zou, Marsactu, une réaction rapide: photo à supprimer d’urgence……

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    • Violette Artaud Violette Artaud

      Bonjour, la photo a été retirée. Merci pour votre vigilance.

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  2. Pascal L Pascal L

    C’est un problème qui concerne tout Marseille nord.

    Depuis 5 ans, 4 médecins sont partis en retraite dans le quartier de la Cabucelle et aucun n’a été remplacé.

    “Le transfert gratuit de toute la patientèle, qui d’ordinaire s’achète.” : Ça c’était avant. Aujourd’hui, dans la plupart des cas, les médecins partent en retraite sans vendre leur clientèle car du fait de a pénurie, il suffit de s’installer pour voir arriver les patients en nombre suffisant.

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  3. lili des collines lili des collines

    Pénurie oui … mais aussi report sur l’hôpital (urgences du coup ) dont ce n’est pas la mission … et qui ne peut plus le faire . A quand l’implantation administrée des libéraux ? La liberté d’implantation ne peut plus être défendue malheureusement.

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  4. Patafanari Patafanari

    Photo géniale.

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  5. Brallaisse Brallaisse

    Vous oubliez tous une chose, c’est que les vieux médecins, ceux de l’ancienne génération étaient sur le terrain et notamment par les visites à domicile, en ville, c’était même un peu trop quelques fois .Cette médecine de famille disparaît au fur et à mesure de la prise de retraite des plus anciens.
    Nous avons aujourd’hui de bons techniciens de la médecine, mais plus de vrais médecins.Dommage.

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