Au 37, rue Thubaneau l’immeuble prend l’eau

Reportage
le 9 Nov 2016
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Le 20 août, après des semaines de fuites d'eau dans tout l'immeuble, deux enfants y tombaient de 5 mètres de haut, le sol d'un appartement s'écroulant sous leurs pieds. Après des travaux imposés par un arrêté de péril, les habitants ont réintégré le 37, rue Thubaneau, sans être rassurés pour autant. Il y a 15 ans, cet immeuble comme le reste du quartier faisait l'objet d'un vaste programme de restauration immobilière.

De l’extérieur, le petit immeuble est plutôt sympathique. Façade blanc cassé plutôt fraîche et de caractère, style XVIIe siècle. Le feuillage touffu d’une plante grimpante entoure l’interphone. Elle est bien la seule à trouver son compte dans la paroi imbibée d’humidité. De mémoire de locataires, l’interphone n’a jamais fonctionné. C’est en envoyant des clés dans un gant de cuisine depuis les étages qu’on parvient à entrer.

En poussant la porte, une odeur âcre saisit les narines sans qu’on puisse exactement en identifier la source. “Le ménage a été fait hier, c’est exceptionnel”, commente pourtant Alice Vezies, locataire d’un T1 au 4e étage. D’ordinaire, précise-t-elle, le sol du hall d’entrée de l’immeuble est jonché d’excréments de rats, voire de cadavres de ces mêmes nuisibles. On devine quelques traces dans les recoins, ainsi que les plinthes en bois défoncées qui témoignent d’allées et venues régulières des rongeurs.

Un état global inquiétant qui a valu plusieurs coups de frayeur à ses habitants durant l’été, jusqu’à une évacuation en urgence par les pompiers et un arrêté de péril imminent le 29 août. De retour dans leurs appartements depuis la fin septembre, les habitants ne sont pas pour autant rassurés, persuadés que les travaux effectués ne sont que superficiels.

Si le quartier de Belsunce est connu pour avoir été bâti sur un marécage au XVIIe siècle, l’humidité générale qui imbibe l’immeuble de quatre étages ne vient pas de là. Des dégâts des eaux à répétition en ont fait une éponge. Pour arriver à une situation de crise à l’été 2016. Anne-Claude Ruet, élégante locataire, qui a vécu au deuxième étage pendant un an, n’en revient toujours pas. “Pendant plusieurs semaines, il pleuvait dans les escaliers, en continu. Au téléphone, l’agence me disait : ça va s’arrêter, ça finit de couler, c’est tout.” 

Deux effondrements en 10 jours

Déjà, le 30 octobre 2015, elle alarmait l’agence gestionnaire Michel-de-Chabannes par mail d’une fuite d’eau dans les escaliers, à hauteur du premier étage, dans les parties communes, en plus des rats et d’une absence d’éclairage. “Depuis notre emménagement, l’état d’insalubrité de cet immeuble ne cesse de s’aggraver”, écrit-elle alors. Puis au cours de l’été 2016, elle multiplie les missives. Un agent de la Ville, qu’elle a sollicitée en mai, constate “des infractions au règlement sanitaire départemental” et met en demeure l’agence de faire les travaux qui s’imposent. Le 10 août, toujours sans réponse, elle informe l’agence que suite aux inondations répétées de l’entrée de son appartement, elle se trouve “dans l’incapacité de tourner la clé dans la serrure, et par conséquent de quitter [son] appartement”. Elle a entretemps donné son préavis pour déménager à la fin du mois.

Mais le soir même, premier coup de frayeur : son plafond s’effondre. Les pompiers se rendent sur place et font tomber les derniers gravats et canisses du plafond. Le lendemain, elle fait appel à un huissier qui constate l’état insalubre global de l’appartement. Les dernières semaines dans cet appartement se feront donc pour Anne-Claude et son compagnon, avec un plafond éventré.

Mais c’est le 20 août, 9 jours plus tard que les choses auraient pu virer au drame. Amrane, 11 ans, qui vit au premier étage avec sa mère, jouait avec son cousin dans le dressing. En sautant un peu fort les deux garçons voient le sol s’effondrer sous leurs pieds : ils tombent directement dans le hall d’entrée de l’immeuble, 5 mètres plus bas. Chanceux, l’un retombe sur ses pieds tandis que l’autre se rattrape dans sa chute à la rambarde en fer des escaliers. Ce sont les voisins qui appellent les pompiers, lesquels font évacuer l’immeuble immédiatement. Un arrêté de péril imminent est signé en mairie le 26 août. Après examen, les médecins de la Timone n’ont rien trouvé de cassé aux deux enfants, malgré la chute et les gravats reçus sur la tête. Mais depuis, les cauchemars sont fréquents, déplore la mère d’Amrane, Faten Kanzari. “Il ne veut plus dormir, il est plein de courbatures, c’est certainement le choc”.

À gauche le trou par lequel les enfants sont tombés, à droite le plafond du 2e étage le 10 août.
À gauche le trou par lequel les enfants sont tombés, à droite le plafond du 2e étage le 10 août. Depuis ces trous ont été rebouchés.

Retour dans les murs avant la levée de l’arrêté de péril

Un mois plus tard, le 27 septembre, les locataires reçoivent un appel de leur agence les invitant à regagner leurs logements. Durant le mois écoulé, ils se sont relayés pour passer chacun à leur tour vérifier l’avancée des travaux, et c’est plus que méfiants qu’ils s’y réinstallent. La main levée de l’arrêté de péril n’est prononcée par les autorités que 10 jours plus tard, le 7 octobre.

Un retour anticipé qui ne surprend pas outre mesure l’adjoint délégué à la prévention et gestion des risques urbains, Julien Ruas. “La condition du retour dans l’immeuble, c’est la réalisation de travaux, explique-t-il. Si les travaux ont été faits, le propriétaire peut dire aux habitants de revenir. Par contre, tant que l’arrêté n’est pas officiellement levé, il prend le risque de ne pas recevoir les allocations logements de la CAF pendant cette période.” Faten Kanzari a eu un coup de frayeur quand la CAF lui a notifiée le non-versement des aides au logement. Elle s’inquiète que l’agence puisse lui réclamer cette part de loyer non versé.

“Tout penche”

Pour l’heure, le trou par lequel les enfants sont tombés a bien été rebouché. Mais de nombreuses fissures, traces de fuites et même bulles d’eau sous la peinture dans les escaliers apparaissent au yeux du visiteur sans avoir besoin de les chercher. En empruntant les escaliers en colimaçon, une impression d’instabilité à chaque pas ne rassure pas plus. “Tout penche ! J’ai peur de déménager à cause du poids de mes meubles”, confie Alice, la jeune femme qui s’est installée ici il y a quelques mois. Son amertume est visible quand elle se souvient des efforts qu’elle a faits pour obtenir son petit appartement sous les toits avec terrasse. Et des trois garants auxquels elle a dû faire appel pour convaincre l’agence d’accepter son dossier.

Au premier étage, Faten Kanzari constate que le sol du dressing duquel les enfants sont tombés s’affaisse déjà. Un espace apparaît en effet entre le nouveau carrelage et la plinthe du placard mural. “Plusieurs fois, des ouvriers qui sont venus m’ont dit en voyant l’immeuble : ils attendent que tout s’effondre”, en parlant du propriétaire et de l’agence, souffle Alice Vezies. Parmi les travaux nécessaires à faire en urgence stipulés par l’arrêté de péril figurait “la révision complète de toutes les alimentations des réseaux d’eaux et des joints des locaux sanitaires”. Si Faten Kanzari a bien eu des travaux dans sa salle de bain, elle rit nerveusement à propos de la qualité des changements :“On m’a mis un mitigeur d’eau simplement attaché avec de la colle. Je l’ai changé par un autre de meilleure qualité”. Au 4e étage, Alice Vezies assure de son côté que “personne n’est entré” chez elle pendant son absence. Les locataires se demandent comment les experts ont pu laisser passer ces rénovations.

Détails des escaliers de l'immeuble après la levée de l'arrêté de péril. (crédit LC)
Détails des escaliers de l’immeuble après la levée de l’arrêté de péril. (crédit L. C.)

“Si les locataires sont inquiets, je les encourage à recontacter les services de la mairie, recommande Julien Ruas. Les experts peuvent être mandatés de nouveau, et faire un retour à la case départ si nécessaire, avec un nouvel arrêté de péril”. Bien qu’ayant déménagé, Anne-Claude Ruet, ex-locataire du 2e étage, s’est adjoint les services d’une avocate pour obtenir un dédommagement pour ces mois d’enfer.

“Quartier populaire” et “manque de civisme intolérable” pour l’agence

Grâce à l’aide de son conseil juridique, l’ancienne locataire a ainsi pu obtenir quelques éléments de réponses de la part de l’agence, dans une lettre ponctuée de nombreux points d’exclamation que Marsactu a pu consulter. Ainsi la présence de rats est justifiée par le “quartier populaire” et par la porte d’entrée, récemment rénovée est-il précisé, souvent ouverte qui permet à “des SDF” d’y dormir et d’y laisser ensuite des cartons et des “excréments”.

En clair, l’agence estime que les dégâts proviennent de la négligence de ses locataires. Leur “manque de civisme intolérable !!!” est fustigé, exemples à l’appui : “la locataire du 1er s’est douchée pendant des années avec sa famille sans aucun joint d’étanchéité autour de la baignoire (…) provoquant ainsi l’effondrement du plancher !!!” Faten Kanzari assure de son côté avoir plusieurs fois reçu des plombiers qui n’ont justement pas trouvé l’origine de la fuite d’eau qui a fini par causer l’accident. Enfin, l’agence, qui déclare tout de même sur son site internet 45 collaborateurs et 7 agences, juge “difficile de faire face aux dépenses imprévues quand 50% des [cinq, ndlr] locataires sont au contentieux pour non paiement des loyers !”

Une programme de restauration municipal qui semble déjà loin

Pour qui garde un œil sur les évolutions de l’urbanisme marseillais, l’histoire des habitants du 37, rue Thubaneau dépasse le simple cadre du litige entre des locataires et une agence pour le moins peu conciliante. La rue Thubaneau est en effet un cas d’école de tentative peu réussie de la part des pouvoirs publics d’encourager la rénovation d’un quartier. Entre 1993 et 2011, la rue, ainsi que d’autres alentour, ont fait l’objet d’un PRI, périmètre de restauration immobilière, nommé “Centre-ville-Thubaneau” pour mettre l’accent sur l’aspect prioritaire de cette rue, longtemps jalonnée d’hôtels meublés décatis. L’objectif était d’en faire une “rue des arts”, avec le mémorial de la Marseillaise en tête de gondole, ainsi qu’un fronton de fer à l’entrée de la rue l’indique toujours. Les artistes qui y avaient installé ateliers et galeries ont fini par quitter les lieux. Le processus pensé par la mairie permettait, pour faire court, à des investisseurs de devenir propriétaires d’immeubles, à condition qu’il en assurent la rénovation. Les sommes investies donnaient ensuite lieu à de larges défiscalisations. Ces avantages étaient assortis d’une garantie locative en cas de loyer impayé ou de vacance.

Pourtant, l’état actuel du numéro 37 laisse dubitatif sur la réalité et la qualité des travaux qui ont pu y être effectués, et surtout sur la montée en gamme souhaitée à l’époque par la municipalité, pour laquelle d’importants crédits ont été engagés. En 2013, la chambre régionale des comptes notait d’ailleurs le bilan mitigé de ces opérations, jugées particulièrement coûteuses.

Pour Nourredine Abouakil, de l’association Un centre ville pour tous, qui connaît la rue et ses évolutions sur le bout des doigts, beaucoup de questions se posent. “Toute la rue était concernée par le PRI, donc il y avait une injonction à faire des travaux. Ceux qui n’ont pas obtempéré ont été expropriés, mais pas tous. Si aucune sanction n’a été prise concernant cet immeuble, pourquoi cela ?”, s’interroge-t-il.

L’agence n’ayant pas donné suite à nos sollicitations, il nous est impossible d’établir quelles rénovations ont été réalisées dans l’immeuble notamment dans le cadre du PRI. À l’époque, Un centre ville pour tous pointait le risque d’une rénovation de mauvaise qualité qu’il faudrait reprendre au bout de dix ans. Le 37 de la rue Thubaneau en est peut-être un exemple.

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Commentaires

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  1. neomars neomars

    “La curée” de Zola serait-elle encore d’actualité ?

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  2. Mars1 Mars1

    Qui est le propriétaire de cet immeuble ?

    Signaler

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