Le port présentait ce 13 septembre en fanfare le projet de transformation en équipement informatique d'un ancien bunker construit par les Allemands pour accueillir des sous-marins. La reconversion est atypique, mais reste une opération isolée et non pas le point de départ d'un "smart port" où l'activité portuaire tutoierait les nouvelles technologies.

“J’ai fait le maximum pour que le port me le vende mais rien n’y a fait”. Taquin, le président d’Interxion France, Fabrice Coquio, présentait ce mardi son projet de transformer deux bâtiments vides situés dans le port de Marseille en data center, ces drôles de lieux où transitent les câbles internet. Le projet est doublement remarquable. D’une part, l’histoire d’une des deux bâtisses est exceptionnelle puisqu’il s’agit d’un hangar à sous-marins indestructible que l’Allemagne nazie n’a jamais fini de construire pendant la seconde Guerre Mondiale. De l’autre, il s’agit d’un nouveau pas, certes timide, dans la diversification des activités sur le territoire des bassins Est du grand port de Marseille.

L’histoire, signée et racontée par le port au printemps est trop belle, celle d’un “accord qui le fait définitivement basculer dans l’ère des réseaux numériques”. Depuis l’après-guerre, le port possède au cœur de ses bassins un hangar à sous-marins allemands dont il ne sait que faire. Arrive alors une des sociétés phare de l’internet à Marseille qui propose d’en faire l’un des lieux de raccordement aux câbles sous-marins intercontinentaux. Du béton historique à l’internet très haut débit, le port entre de plain-pied dans le XXIe siècle. “Avec cet accord, toute une filière liée au développement des nouvelles technologies est amenée à se développer et générera richesse et emplois nouveaux sur le territoire”, se réjouissait ce même communiqué du port.

Martha n’a jamais vu de sous-marins

La construction de “Martha” a commencé en 1943 dans le cadre du dispositif “Mur du sud”. Ce “Ubunker” devait abriter des U-Boat, nom des sous-marins ainsi protégés des bombardements. Martha est une réplique de ceux construits auparavant sur la côte Atlantique. L’équipement, qui devait accueillir 20 engins, n’a pas été fini du fait des bombardements de mai et août 44. Selon le port, il “a servi à divers types de stockage pour les armées jusqu’en 1982” et est resté en l’état. On peut y voir plusieurs peintures bucoliques à la “fresca” réalisés par des prisonniers allemands après-guerre.

Une aubaine pour le port

En réalité, cette rencontre tient plus de l’aubaine que de l’ouverture d’une nouvelle ère portuaire. “C’est une opportunité exceptionnelle”, commente Renaud Paubelle, directeur des aménagements du grand port maritime de Marseille (GPMM). Construit entre 1943 et 1944 et jamais terminé, le hangar à sous-marins a servi de débarras pour le port mais n’a jamais trouvé d’autre utilité. Des bureaux du GPMM en occupent une infime partie. “L’entreprise est venue nous demander si nous avions un espace pour eux et nous leur avons proposé tout de suite Martha, se souvient Renaud Paubelle. Nous avions fait faire des devis pour le démolir mais le coût était exorbitant”.

En somme, le port était bien embarrassé avec ce bâtiment indestructible qui occupe un foncier désormais prisé. “Les gens pensent que l’on a de la place dans les bassins Est mais ce n’est pas le cas. Derrière, nous allons aménager le nouveau terminal passagers”, ajoute-t-il.

Ni les murs de 2m95 d’épaisseur ni le toit en béton de plus de 5 mètres n’ont fait peur à Interxion qui envisage même de végétaliser l’imposant mur anti-bombardement qui sépare le bunker de la mer. L’entreprise s’est par ailleurs engagée à conserver en l’état les dessins muraux qu’avaient réalisé des prisonniers allemands à la fin de la guerre. Elle refuse en revanche de révéler le montant du “loyer” qu’elle paie au port pour profiter de cet emplacement ,idéal pour elle, au regard de l’arrivée des câbles sous-marins qui relient Marseille à l’Afrique et à l’Inde. On sait, en revanche, que le partenariat court sur 49 ans.

150 millions d’euros d’investissement privé

Ce mardi, les clés en poche ou presque, l’entreprise présente son projet pour le site, réparti en deux secteurs et fait faire le tour du propriétaire, ou plutôt du locataire. Un “mini data center” est déjà installé dans les vieux hangars Fouré Lagadec, jadis dédiés à la réparation navale, près de la porte 4. “Certains de nos clients ne pouvant pas attendre, nous avons aménagé pour un million d’euros un petit équipement”, explique Fabrice Coquio. Interxion, numéro 2 mondial dans son secteur, s’est installé à Marseille en 2014, dans les anciens locaux de SFR à proximité de l’hôpital européen.

Pour MRSW1, petit nom de ce data center, l’entreprise affirme avoir déboursé, rénovation et acquisition confondues, 45 millions d’euros. Pour l’extension dans le domaine portuaire, l’enveloppe est toute autre : “de 150 à 160 millions d’euros”, affirme le président. À titre de comparaison, les deux grands chantiers actuels dans les bassins, élargissement de la passe Nord et rénovation de la forme 10 représentent respectivement 35 et 31 millions d’euros.

La transformation de l’ancien hangar à sous-marin “n’entraînera aucun surcoût financier” par rapport à un immeuble neuf, assure-t-il. “Nous faisons une boîte dans une boîte. La partie construction ne représente que 16 ou 17 euros sur 100 euros d’investissement”. Pour les hangars Freyssinet, lieu voisin lui aussi convoité par l’entreprise, “nous attendons d’un jour ou l’autre le permis de construire de la ville de Marseille”, poursuit le dirigeant. Pour le bunker, Martha, seules quelques “esquisses” sont présentées.

Transformer un ancien bunker en datacenter ne fera pas en soi de Marseille un smart port 2

“Pas une industrie d’emplois”

Cette ouverture des bassins Est à d’autres activités que celles portuaires, toujours en location, s’inscrit dans le cadre de la charte ville-port signée en juin 2013 entre le port, les collectivités, l’État et Euroméditerranée. Ce document prévoyait notamment que 200 000 mètres carré “d’activités diversifiées” s’installeraient dans les bassins Est mais plus au Sud. Cela permet aussi au port de bénéficier de nouvelles sources de financement : “En s’ouvrant à la ville et ses activités urbaines, le port, assurera la fonction d’aménageur sur les espaces situés dans son périmètre et dont il a vocation à demeurer le seul propriétaire et, sans amputer ses capacités d’exploitation au sol, dégagera des recettes nouvelles et conséquentes de location en sur-sol”. Cette ouverture reste, pour l’heure, tout à fait exceptionnelle, surtout dans cette partie du port plutôt dévolue à l’activité de transports de passagers.

Quant au “smart port”, ou port intelligent dans le sens port numérique, que Christian Estrosi vantait pas plus tard que début juillet, il reste au stade d’élément de langage. L’implantation dans les bassins Est de ces nouveaux data center n’a pas grand chose à voir avec le suivi des containers via des systèmes de puces ou le suivi des escales via le système Neptune port.

Si l’extension des data centers d’Interxion est en soi une bonne nouvelle pour le territoire, il convient de relativiser son apport en termes d’emplois : “Nous ne sommes pas une industrie d’emplois”, admet Fabrice Coquio qui évoque onze emplois à Marseille pour le premier équipement et une quarantaine à terme quand les deux autres seront en service. Entièrement automatisés, les data centers sont de véritables enclaves urbaines, surprotégées pour assurer la sécurité des connexions. C’est en cela, aussi, que l’enceinte portuaire, fermée, a séduit l’entreprise. Une enclave dans l’enclave en somme.

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