Visiter Ellis Island comme un marseillais

Billet de blog
par Lagachon
le 26 Déc 2014
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Cette première réflexion de la trilogie new-yorkaise parle d’Ellis Island, d’un discours sur l’immigration et de son absence à Marseille (revenir au menu pour consulter les deux autres billets)

Ellis Island est une petite île à 10 minutes de la statue de la Liberté,  là où étaient débarqués les passagers de troisième classe désirant entrer aux Etats-Unis. On débarque face à un énorme bâtiment où toute une série de vérifications étaient opérées, notamment médicales, avant d’obtenir le droit d’entrée. Ce bâtiment est aujourd’hui un musée à la gloire de l’immigration, chose suffisamment discordante avec tout ce que l’on entend aujourd’hui sur le sujet pour être remarquable ! Dans ce musée, le pays nous avoue une chose : sans les immigrés, nous ne serions rien !

On prend une dose de rêve américain en intraveineuse, et une gifle à son européanité au passage. « Regardez tous ces gens qui étaient persécutés par ces salauds d’européens : pas le droit d’être juif, pourchassés par une police arbitraire, ils arrivaient ici et c’était la liberté ! » J’exagère à peine mais la description des polices européennes nécessairement corrompues et de la situation des juifs d’Europe de l’Est m’a particulièrement marqué.

Ce lieu est magique par le discours qu’il porte sur les bénéfices de l’immigration, l’ouverture d’un pays à tout le monde (sauf les criminels, les malades incurables, les anarchistes et d’autres qui m’échappent maintenant). Il y a mille manières de visiter Ellis Island : comme un américain dont l’un des parents ou grand parents est passé par là, comme un italien ou un irlandais qui aurait pu être américain, comme un policier actuellement en poste à Melilla ou Lampedusa, comme un militant des droits de l’homme ou un Républicain texan anti-immigration… Et il y a une visite marseillaise d’Ellis Island.

Qu’un marseillais visitant Ellis Island ne se sente pas concerné par ce récit et cette situation relève pour moi de la psychologie clinique (du refoulé, de l’amnésie ou je ne sais quoi) ou carrément d’un manque de connaissances sur l’histoire de la ville. Je n’attends pas que tout le monde adhère à ce que j’ai ressenti mais il me semble que tout ce discours sur l’immigration doit résonner chez un habitant d’une ville comme Marseille : que ce soit pour trouver que les américains en rajoutent, que c’est incomparable (pourquoi pas ?) mais qu’il se passe quelque chose.

Personnellement, je me suis d’abord senti « à la maison », puis ressenti une profonde honte de ne pas avoir de lieu de mémoire similaire à Marseille. L’histoire d’Ellis Island pourrait être celle du port de Marseille : combien de gens sont arrivés et restés sur les quais marseillais depuis Protis ? Nous avons la première histoire, le mythe de Protis et Gyptis mais après plus rien alors que cette même histoire se répète depuis des siècles, causant leur lot de réussites et de problèmes. Mais entretenir l’idée que l’immigration n’a pas façonné Marseille est à peu près aussi bête que de croire que Gyptis et Protis sont réellement tombés amoureux et que les deux peuples ont communié autour d’un bon vin.

Quand on a la chance d’abriter autant de mémoires migratoires que Marseille, c’est presque criminel de ne rien en faire. En étant très terre à terre, c’est bête d’un point de vue touristique car les gens adorent qu’on leur raconte des histoires, à commencer par la leur : j’imagine déjà les cars de descendants arméniens se presser devant le Ellis Island marseillais, et acheter la plaque en honneur de leur grand-père. Mais le plus important est ailleurs, ça devient criminel quand on pense à l’abcès identitaire que l’on pourrait percer en ouvrant un tel lieu : oui Marseille s’est aussi construite grâce aux flux migratoires (et pas que l’immigration).

Les gens arrivés ou partis de Marseille ont fortement contribué à sa prospérité économique (je pense autant aux départs des croisés au Moyen-Âge qu’aux arrivées des pieds noirs en 1962), mais ont aussi profondément changé la morphologie de la ville (pourquoi y a-t-il un quartier « des catalans », et une forte présence arménienne à Saint-Barnabé ?). Pourquoi les élites marseillaises importaient-elles leurs administrateurs d’Italie au Moyen-Âge ? Comment étaient accueillis les immigrés au XIXème siècle ? Au port mais aussi ailleurs ? Quels chemins empruntaient les piémontais ? Quelle est leur histoire ? Et qui étaient ces européens qui s’arrêtaient à Marseille avant de partir coloniser l’Afrique ou l’Asie ? Autant de questions intéressantes mais également salutaires : que doit Marseille à l’immigration ? Et à l’émigration ?

Voilà ce que j’ai ressenti en visitant Ellis Island, et ça me rappelle que déjà en 2011 je publiais une idée sur ce blog, celle d’une « cité des migrations » dans le J1 ou dans l’ancien siège de la SNCM.

Commentaires

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  1. Faudra juste pas trop s’inspirer de la muséographie d’Ellis Island, parce qu’elle est bof bof… 😛

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  2. Lazare Bruyant Lazare Bruyant

    Tu vois, là, c’est un point crucial de la psyché marseillaise : une absence totale de mémoire, de conscience de l’histoire. Le fait que le Musée du Vieux Marseille soit enterré sous un centre commercial… Le fait que les plus vielles pierres de la ville soient dominées par une ribambelles de boutiques est un symptôme fantastique de la « personnalité marseillaise », de son anamnèse. Les marseillais sont des épiciers et Izzo aura pû dire que « le plus important ici ce ne sont pas les pierres, mais les hommes » sans se poser la question de la qualité même de ces hommes. Marseille est atypique dans sa typicité. Plus vieille ville de France et perpétuel espoir en action, prématuré affectif. Terreaux insensé de cultures devenu incapable de les brasser (d’ailleurs l’a-t-il déjà fait ? Le fameux melting-pot marseillais dont on nous rabâche les oreilles depuis des lustres a-t-il seulement déjà existé ? Pour de vrai.). Au centre de rien, à la périphérie de tout.

    Après il y a une véritable spécialité Culturo- memorielle des américains. Là où nous nous posons encore de fausses questions sur les « bienfaits » de la colonisation, ils ont déjà reamorcé l’histoire de l’esclavage et le racisme un bon millier de fois même si rien n’est réglé (remember Django, 12 years a slave, la couleur pourpre…). Là où nous n’avons toujours pas exorcisé Dien Bien Phu, ils ont chier une bonne vingtaine de film sur le Vietnam dont l’introspection est parfois abyssale. La France aime bien mettre en valeur ses Grands Moments Historiques (de plus en plus lointains, de moins en moins nombreux) quite a obturer tout le spectre historique avec ce qu’il compte d’erreurs, de tragédies et de honte.

    Ce qui est étrange par contre c’est qu’un projet « Ellis Island » à Marseille entrerait à la perfection dans le discours séculaire et multiculturelle de la ville. Les bégaiements que sont le MuCEM et la Villa Med pourraient en être l’incipit… On va en reparler à midi.

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