Sur un projet d'aménagement de la place Jean-Jaurès

SUR LA PLAINE, À MARSEILLE

Billet de blog
Bernard LAMIZET
3 Déc 2016 11

Il importe que "Marsactu" tienne une place dans le débat qui devrait avoir lieu autour du réaménagement de la Plaine, à Marseille. Mais, au-delà, sans doute est-ce le rôle d’un journal comme le nôtre d’imposer l’ouverture d’un débat, d’un échange, d’une concertation, autour d’un projet d’aménagement qui menace les usages citoyens de notre ville.

Des projets d’aménagement de la place Jean-Jaurès, que l’on appelle « la Plaine », à Marseille, semblent en train d’être mis en œuvre, à la suite d’une décision prise par la Mairie de Marseille, sans aucune concertation avec les habitants du quartier et avec ceux qui y travaillent, et sans qu’aucune véritable réflexion ait été engagée sur le sens de ce lieu dans l’histoire de Marseille et dans la politique de la ville . « Marsactu » a présenté ces projets et ce débat le 2 décembre, dans un article de Lisa Castelly (« Les forains de la Plaine démarrent une lutte pour garder leur marché »).

Qu’est-ce que la Plaine ?

Quand un site urbain a deux noms, celui qui lui est donné par le plan de la ville, à l’issue d’une décision du pouvoir municipal, en l’occurrence « Jean-Jaurès », en hommage à l’acteur politique socialiste majeur de la Troisième République, et un autre, plus courant, employé dans les échanges quotidiens, en l’occurrence « La Plaine », c’est qu’il s’agit d’un site pourvu d’une histoire, qui manifeste sa pérennité dans le choix de ce nom populaire. C’est le cas de la Plaine. Que signifie ce terme, « la Plaine » ? Bien sûr, il ne s’agit pas du nom géographique d’une plaine, distincte d’une montagne : il s’agit, en réalité, ici, de ce que l’on peut appeler la francisation d’un terme provençal, « plan », qui désigne une place, l’étendue plate d’un espace urbain. Beaucoup de noms de communes provençales portent, d’ailleurs, ce nom, comme le Plan de la Tour, dans le Var, ou le Plan d’Aou, plus près de Marseille. Si la place Jean-Jaurès continue de s’appeler « la Plaine », c’est qu’elle est un lieu majeur dans la vie du quartier dans lequel elle se situe. La Plaine est une sorte de rupture de l’espace urbain, de respiration de l’espace de la ville. C’est aussi ce que l’on appelle un espace public, un espace urbain dans lequel les habitants de la cité se rencontrent, échangent, dialoguent, engageant, ainsi, ce que l’on peut appeler la plénitude de la vie urbaine et de la citoyenneté.

Dans son remarquable Dictionnaire historique des rues de Marseille[1], A. Blès, qui nous rappelle que l’ancien nom de la Plaine a été Campus Martius, un champ de Mars, avant le Moyen Âge, avant de devenir « place Saint-Michel », au XIIIème siècle. Jusqu’au XVIIIème siècle, toujours selon A. Blès, on parlera de Plan, terme francisé sous la forme Plaine, avant de devenir une place – comme dans toutes les villes de France. C’est dire que la Plaine est un quartier vraiment ancien de Marseille, une sorte de témoignage de l’ancienneté du fait urbain dans notre ville.

Qu’est-ce qu’une place publique ?

C’est que, dans une ville, une place n’est pas un espace ordinaire : ce n’est pas un espace de circulation comme une rue, c’est un espace de rencontre, un espace dans lequel les habitants peuvent se parler et débattre. C’est pourquoi, comme on le sait bien, dans la culture grecque, c’est l’agora qui était le lieu de la place publique, dans la culture latine le forum, ces deux termes désignant à la fois – c’est ce qui est important – le lieu du débat public, et, donc, du fait politique, et le lieu du marché, c’est-à-dire le lieu où s’engage l’économie urbaine, le lieu où la ville joue pleinement son rôle économique, celui de l’échange, fondé, précisément, sur la rencontre des habitants. Ce qu’il est, d’ailleurs, intéressant de noter, c’est que agora et forum, ces mots que l’on connaît bien en français, désignaient, dans leur culture, l’espace du dehors (le français hors, de dehors, est issu de la même racine que for-um et que a-gor-a). Et nous savons bien que c’est sur la place publique que s’inscrit la dimension politique du fait urbain, sous la forme des débats, mais aussi sous la forme des manifestations et des échanges sur l’information et l’actualité – par exemple dans les cafés qui la bordent.

Le projet de réaménagement de la Plaine

Le projet de la Ville pour aménager la Plaine présente trois caractéristiques que nous souhaitons aborder ici. La première est  qu’il s’agit d’un projet proposé par une architecte milanaise, Paola Vigano, auteure, nous rappelle La Marseillaise, des aménagements extérieurs du fort Saint-Jean. Le problème, c’est que, pour repenser l’aménagement d’un espace urbain, il importe d’en connaître l’histoire et les usages par ceux qui y vivent, qui y habitent, au u sens fort du terme, c’est-à-dire lui donnent du sens. Pour pleinement penser l’aménagement d’un site urbain, sans doute est-il important de vivre dans la ville, d’échanger avec ses habitants, de comprendre son histoire, et même, au-delà, d’interroger ce que l’on peut appeler l’inconscient de la ville, ces récits et ces mythes, ces usages dans le temps long du passé et dans le temps court du présent, ces noms, qui, ensemble, constituent l’histoire du lieu, dans la mémoire dont sont porteurs ceux qui l’habitent. La deuxième caractéristique du projet de Paola Vigano est la transformation des usages de la Plaine. En effet, ce sont les terrasses des cafés qui seront étendues, tandis que la Soléam, selon La Marseillaise, « projette de réduire la taille du marché de moitié », pour, selon Marsactu, être « réduit à 170 emplacements au lieu de 300 ». C’est dire que la Plaine, au lieu d’être, comme aujourd’hui, un espace d’échange, un marché, un site important de l’économie urbaine, va perdre cette dimension pour devenir un espace de loisirs et, au-delà, de tourisme.

De cette manière, le réaménagement de la Plaine tel qu’il est envisagé par le Municipalité, comme c’est le cas d’autres sites de la ville comme « les Terrasses du Port », va contribuer à réduire Marseille à un site touristique, lui faisant perdre, peu à peu, sa dimension majeure de l’économie urbaine. On comprend la colère des forains, des acteurs du marché, mais on devrait mesurer le risque que prend la municipalité avec ce projet qui pourrait, à terme, réduire encore un peu plus l’horizon économique de notre ville.


[1] Éditions Jeanne Laffitte, 2001.


Commentaires

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  1. LaPlaine _LaPlaine _

    Cette version est celle de l’Assemblée de la Plaine qui s’est approprié les lieux et mène un combat plutôt idéologique depuis le début du projet du reste. Comparer ce projet aux TDP participe d’une forme de malhonnêteté intellectuelle, cette place ne sera jamais çà même requalifiée. Défendre les intérêts d’un groupe actif et bruyant au détriment d’un population silencieuse n’est pas ma vision de la démocratie. Défendons plutôt les intérêts des enfants, des personnes âgées, des piétons, pour une place plus apaisée et nettoyée de ses voitures jour et nuit.

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  2. Benoît GillesBenoît Gilles

    Bonjour, petite précision sur ce texte de Bernard Lamizet : Paola Vigano n’a pas signé les aménagements extérieurs du Fort Saint-Jean. Il s’agit de l’agence APS qui est mandataire du projet lauréat d’aménagement de la Plaine qui avait déjà signé l’esplanade et les jardins de cette partie du Mucem.

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  3. Electeur du 8eElecteur du 8e

    Le projet de réaménagement porté par la ville présente un défaut : une nouvelle fois, il s’agit de « requalifier » un petit bout d’un quartier. De même qu’il est prévu de « requalifier » un bout de la rue Paradis, un bout du cours Lieutaud, après d’autres opérations parcellaires du même acabit.

    A quand un projet d’ensemble pour le centre-ville, certes avec un phasage des interventions sur le moyen-long terme – dont l’horizon n’est pas nécessairement la prochaine élection municipale ?

    Un tel projet d’ensemble permettrait de prendre en considération tous les usages, mais surtout tous les habitant et leurs besoins, et d’assurer une cohérence globale à la « requalification ». Cette cohérence globale qui manque tant à la ville.

    Il permettrait aussi de définir au préalable ce qu’on entend par les « usages citoyens », notamment ceux qu’il faudrait valoriser. Je ne suis pas sûr toutefois que le stationnement anarchique, le vacarme nocturne, les jets d’ordures par terre, la vente de produits d’origine parfois peu claire en fassent partie, même quand ils constituent des « traditions » locales bien établies.

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    • MagnavalMagnaval

      Cohérence est un mot inconnu de l’actuelle équipe municipale.
      Ou plutôt la seule cohérence qu’ils connaissent est celle permettant le maintien de leurs prébendes.

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  4. patrickpatrick

    Comment est-il possible de défendre l’utilisation actuelle de cette place ? son marché bordélique qui propose des produits que l’on trouvent dans n’importe quelle farfouille, les emballages abandonnés après le départ des forains, des voitures en stationnement, des jeux pour enfants minables…

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    • LaPlaine _LaPlaine _

      Et bien il faut croire que c’est possible et les défenseurs du statu-quo semblent bien convaincus de la justesse de leurs « arguments ».

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    • MagnavalMagnaval

      oui, c’est désolant.

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  5. MagnavalMagnaval

    Comme d’habitude à Marseille, une minorité s’estime propriétaire de l’espace public et refuse toute modification, que dis-je même, toute amélioration, qui risquerait de nuire à son « droit de propriété ». On l’a vu avec les clubs nautiques du Vieux Port qui refusaient d’abandonner leur privilège de faire des grillades sur l’espace public privatisé, ou quand un club de boulistes privatise un jardin public à son seul usage. Ici, les arguments sont désolants, puisqu’ils se résument à défendre des forains en surnombre, et non les 2 ou 3 commerçants de qualité qui auraient, eux, tout à gagner à une montée en gamme du marché (en gamme ne veut d’ailleurs pas dire « plus cher »). Et, comme toujours, la défense en filigrane de la bagnole, au détriment des multiples usagers et citoyens de la ville, sommés de se soumettre aux lubies de s autoproclamés « riverains ».
    Quand au racisme anti-touristes (c’est à dire tous ceux qui en sont pas membres du collectif auto-proclamé), passons, car cette diatribe anarcho-mélanchonesque sent assez mauvais.

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  6. AvéAvé

    Ce qui est désolant, c’est l’utilisation d’idées générales et donc creuses auxquelles on peut tout faire dire tant qu’elles servent le propos qui est calibré d’avance et auquel toute la réalité doit se plier. Voici la Plaine dépeinte en « lieu d’échange » (et bien sûr on entend derrière ça les antiennes habituelles du type « lieu populaire » etc.) menacée de devenir un espace de loisir, des lieux « qui doivent correspondre à leur histoire » alors que l’histoire a bon dos dans l’affaire. La pauvre histoire marseillaise depuis les années 60 a débouché sur une place laide, anarchique, dont les cafés et le marché ne correspondent qu’à certains publics et sûrement pas à tous. Sérieusement, quel habitant du quartier (et j’en suis) se satisfait d’un tel gâchis ? Parlons d’histoire justement, qu’a à voir la Plaine d’aujourd’hui à celle du début du 20ème, une belle place de promenade arborée et harmonieuse ? Ne cédons surtout pas à cette minorité qui cherche à s’affubler du nom de majorité pour satisfaire ses propres intérêts, la critique est belle lorsqu’elle est objective.

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  7. ReuzeReuze

    Je vais éviter de répéter ce que d’autres ont déjà dit, pour seulement relever l’argument de localisme: l’architecte en charge du projet ne serait pas assez implantée à Marseille pour proposer un réaménagement correct de cette place emblématique.
    Je propose qu’on attribue des points bonus à ceux qui sont diplômés de l’école d’architecture de Marseille, ça ira plus vite.

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  8. LaPlaine _LaPlaine _

    Il est peut-être à craindre que cette agitation n’aie pour conséquence une modification du projet initial. En tout cas, une situation assez tendue est à prévoir au démarrage des travaux (notamment avec certains forains). J’imagine aisément aussi quelques sabotages et dégradations assez rapidement (par vengeance) compte tenu de l’état d’esprit de certains individus.

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