Rue d’Aubagne, « À nos morts, à vos murs »

Billet de blog
le 6 Nov 2019
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Un an après. Au lieu du 65-69 de la Rue d’Aubagne, la dent creuse dont la morsure ne cesse pas fore encore sa violence : la ville a construit un charnier ici. Il ne pleut pas. Ce n’est pas la pluie, et il ne fait pas encore froid. La foule déborde de part et d’autre de la place au pied de la colonne d’Homère. Les discours ont commencé, autour du groupe électrogène bâti rapidement après l’effondrement — là où il y avait un arbre. Des torches sont brûlées. Et puis le silence prend toute la place.

Une minute de silence par victime — mais les huit minutes débordent comme la foule, et le silence est tenu vingt minutes, peut-être davantage. Les regards ne se croisent pas. Il y a ceux qui pleurent, et ceux qui portent leur colère, il y a ceux qui se retrouvent, ceux qui passent, ceux qui se tiennent la main.

Il y avait l’inscription, au pied de l’immeuble qui jouxte la dent creuse : À nos morts, à vos murs.

Dans la répartition des signes, tout un partage : une ligne de qui détermine, dans la déchirure, deux mondes. À nos morts, à vos murs : de part et d’autre, ce qui demeure irréconciliable ; et le rappel d’une mémoire, l’inscription d’une histoire, le choix de se situer.

Et puis avec le possessif, l’attribution de propriétés, comme l’écrivait Michaux : des possessions qui seraient des facultés. Celles de se ranger du côté des morts, et d’agir au nom d’eux : de les rappeler à soi pour conjurer l’oubli, de faire de l’absence un scandale. Et la faculté d’attribuer aux autres l’arrogance de dresser des murs à trois cent mètres de là, à la Plaine, et de ne pas les avoir bien dressés, ici à Noailles : de les avoir laissé tomber.

À nos morts, à vos murs : être là sans être d’ici tient peut-être au choix de se placer d’un côté de la ligne de partage, et d’en tirer les conséquences. Être là, auprès de ceux qui vivent ici, ce n’est pas s’approprier une mémoire, mais choisir d’en relever. Relever d’une histoire, oui, si c’est affirmer collectivement ce à quoi on tient. Comprendre pourquoi on se sait affecté par une violence qui n’est pas commise contre nous, mais qu’on reçoit parce que commise contre ce qui nous importe davantage que nous. Ce à quoi ils tiennent, au contraire, les désigne, dans l’ordre des choses, comme de l’autre côté de nous : À nos morts, à vos murs. Et l’adresse est aussi un renvoi.

Le silence dure tant que durent les pensées et les larmes, intérieurement versées au nom de ceux qu’on ne connaissait pas, auprès de qui on se choisit exister.

Déchire soudain un cri, d’une voix comme d’enfant, et repris par tous ensuite, lentement, férocement, terriblement. Ni oubli ni pardon comme une relance de ce que j’avais lu au passage. Ce à quoi on tient : une histoire qui ne sera pas oubliée au nom du passé et au nom de l’avenir : ce qu’on nomme la colère ? Le refus à l’indifférence et à l’oubli. Entre l’oubli et la promesse, quelque chose qui tient dans le cri à la force d’un serment tenu : ni oubli ni pardon, une manière d’être pris à témoin, et qu’il s’agit là de tenir parole.

On dit qu’on déchire le silence. Ce n’est pas vrai : on en fait usage. Du recueillement au cri, des morts aux murs à abattre, tout le parcours du deuil vers la colère, celle qui permet d’agir.

De l’autre coté de la place, on entend d’autres cris, et les bruits de casserole : les politiques sont là, toute honte bue, qui réclameraient peut-être leur part, de passer la ligne des partages pour franchir les murs qu’ils ont eux-mêmes participer à lever entre nous et eux, et sur nous-mêmes, jusqu’à les faire tomber rue d’Aubagne, sur huit hommes et femmes d’ici.

Les cris qui les chassent consolent un peu, recouvrent la provocation de leur présence, l’arrogance qui les mène à penser que tout leur est dû, même le deuil.

Cette arrogance dira le soir-même : « la foule n’est pas la peuple ».Il y avait foule ici, c’est vrai : et on saura désormais que pour l’arrogance politique, le peuple est toujours ce qui demeure sous condition de ses propres ressources. La foule, c’est le terme qu’on utilisait pour étarquer les draps, affermir les toiles : foule, c’était cette longue perche qui poussait la ralingue du vent pour ouvrir les voiles le plus possible. Et il fallait être nombreux pour fouler : il faut être foule pour être une foule. La foule foule au pied ce qui lui fait violence : c’est sa nature ; sa dignité de foule qui foule, refoule.

Du côté où je suis, les familles se prennent dans les bras, une fleur à la main. Il n’y a pas de mots.

Le deuil n’existe pas, il n’y a que des mémoires qu’on refuse de les voir effacées, et des vies portées plus loin qu’elles, au nom desquelles la vie est digne après elle, au nom des morts. Ces jours, ce mot de dignité revient sans cesse ici pour dire les conditions de vie. C’est que la vie est à condition de la dignité : que l’indignité des conditions des vie jette sur les pouvoirs l’indignité sans condition de leur présence parmi nous. Aux normes de qualité de vie, ils avaient oublié qu’il était là question de vie et de mort. De morts surtout. Les qualités de mort ne relèvent d’aucun état des lieux.

Oui, l’époque confond se loger et habiter : on ne sait plus habiter les villes qui sont construites contre nous. On peine à trouver à se loger, et on n’habite rien. Quand un immeuble s’effondre, il entraîne à lui tous les autres autour. Marseille n’avait pas besoin de métaphore : une organisation urbaine suffisait à dire que la solidarité joue aussi dans la déstruction. Les jours suivant l’effondrement, les forces de l’ordre avaient été contraint de procéder à la déconstruction des immeubles pour ne pas qu’ils effondrent tout le quartier. Le mot de déconstruction, on le pensait réservé à de la théorie critique des années 70. Désormais, on avait appris à vivre autour de lui, à son rythme. Les délogés sont des milliers à n’être pas encore relogés.

À nos morts, à vos murs : ce n’était pas seulement un constat, une accusation, une morsure, un crachat, c’était aussi le récit d’une histoire, celle qui continue d’avoir lieu et n’aura pas de fin, désormais.

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