Quand on réhabilite en dépit du bon sens

Billet de blog
par Lagachon
le 24 Mai 2013
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“Le centre ville de Marseille doit poursuivre sa réhabilitation” cette phrase n’est tirée d’aucun programme politique en particulier mais pourrait sortir de n’importe lequel tant l’idée fait consensus. Réhabiliter, gentrifier, rénover, reconquérir… quelques différences apparaissent sur le vocabulaire et le sens que l’on donne à ces opérations qui visent à offrir un nouveau cadre de vie en centre-ville, mais dont on sait que tout le monde ne pourra visiblement pas en profiter.

Mettons de côté le périmètre Euroméditerranée qui dépend de l’Etat, les efforts de la Ville se concentrent surtout sur Belsunce, Noailles, le Panier et la Canebière. Et j’aimerais aujourd’hui parler du cas de Noailles car il symbolise bien selon moi les égarements de cette opération.Je ne conteste pas le droit, ni même l’obligation qu’a la collectivité de s’occuper de ce quartier (ou des autres) longtemps laissés à l’abandon par les pouvoirs publics. Je m’interroge seulement sur la manière… Certains auront suivi la bataille de l’ilot des Feuillants : cet immeuble triangulaire entre Canebière et halles Delacroix dont il a été décidé qu’il deviendrait une brasserie surmonté d’un hôtel 4 étoiles.

Ce projet m’a l’air symptomatique de ce qu’il ne faut pas faire. On se dit à première vue qu’un hôtel 4 étoiles à cet endroit relève de la galejade, puis on se demande quel investisseur fou finance le projet, on découvre qu’il s’agit du groupe Intercontinental, de leur filiale Indigo, spécialisée dans les hôtels de quartiers : “nous évoluons réellement au quotidien dans les quartiers où nous sommes implantés. C’est plus qu’une philosophie, c’est notre identité (…) Chaque hôtel est aussi unique que son emplacement et le reflète” (lu sur le site)… je ne sais pas comment ils feront le grand écart entre Noailles et les 4 étoiles… Enfin oui, je sais, ils proposeront une version désinfectée du quartier devenu un carrefour multiculturel, aux senteurs d’un orient désislamisé, un marché international propre et ordonné… avec une brasserie dont on imagine qu’elle ne se fournira pas au marché derrière et qui si elle propose un couscous, dépassera largement les 8€ règlementaires du quartier.

Et le pire dans l’histoire, c’est que ne se contentant pas de nettoyer l’imagerie, leur implantation déclenchera (c’est annoncé) un déploiement d’énergie hallucinant pour conformer le quartier à cette image. Outre les réticences morales que l’on peut avoir à ce propos, il s’agit également selon moi d’une dépense d’énergie (financière, humaine, législative…) gargantuesque dont le retour sur investissement est loin d’être garanti. Un papier dans La Provence annonçait la couleur : fermeture du marché plus tôt, déplacement des installations sur la voie publique… Sans oublier les relents racistes qui se cachent derrière cette réhabilitation, on touche là à un point très sensible de la névrose marseillaise : l’obsession de la “reconquête” du centre-ville que les “marseillais” ont quitté, laissant la place et se rappelant effrayés que la nature a horreur du vide et que d’autres se sont accommodés des quartiers qui ne leurs convenaient plus.

Attention, je ne dis pas qu’il ne faut rien faire, Noailles n’est pas précisément un paradis sur terre, mais si quelque chose doit être fait, c’est avant tout pour ceux qui y vivent aujourd’hui, et pas pour ceux qui vivent dans le fantasme d’une ville qui n’existe plus et qu’ils ne pratiquent plus. Ce serait quand même un comble de faire un centre-ville sur mesure pour des gens donnant leurs instructions du loin de leurs résidences fermées !

Et pourquoi aller si vite, si fort et si grossièrement ? Le quartier est en voie de gentrification, lente certes, mais le phénomène existe et vit tout seul. C’est normal, un quartier de centre-ville avec des loyers si peu chers attire. Un peu de libéralisme que diable !

Pour être caricatural : une brasserie bio surmontée d’une auberge de jeunesse éco-responsable aurait sûrement reçu un meilleur accueil, et je découvre que le projet défendu par “Pensons le matin” est une belle illustration de ce que la collectivité aurait pu choisir. Cette action, couplée à un encouragement à ouvrir des bars de nuit, la promotion de la culture orientale (même caricaturale) avec hammam, pâtisserie et couscous, participerait à la gentrification naturelle du quartier qui a tout pour devenir un repère à étudiants, bobos etc… Central, pas cher, près de tout, desservi en transports… Finalement, la Ville n’aurait qu’à laisser faire, à accompagner ce phénomène, et cet hôtel ouvrirait mais dans 5 ou 8 ans, sans générer autant de crispation et de dépenses d’énergies. (edit du 26/05 : mèffi / à ne pas rater : ça continue après la photo)

f0e670fcc3c211e280ba22000a9f1893_7Je reprends la plume (ou le clavier plutôt) pour faire part d’une discussion en cours sur Twitter autour de ce billet, concrètement pour répondre à plusieurs questions posées par @majarchitectes et que voilà agrégées : “la gentrification se fait-elle vraiment d’elle même ? La réhabilitation veut-elle dire “désislamisation” ? L’impact des bobos est-il différent de celui d’un hôtel ? Est-ce que Marseille peut encore attendre 10 ans ? On en parle en vrai ?”. Ça me fait plaisir de voir que ça suscite discussion, et je vais essayer de préciser mon point de vue en répondant à ces questions.

Tout d’abord, la gentrification se fait-elle vraiment d’elle-même ? Le phénomène peut exister sans aménagements publics de très grande ampleur, même à Marseille, il y a un article de Silvère Jourdan de la MMSH sur le sujet qui montre que le quartier du Camas par exemple a vu sa population transformée entre 1990 et 1999 (ouvriers -9,6% vs cadres +20,3%) sans opération de réhabilitation si ce n’est du tram 68. Le même article parle des quartiers de l’Opéra ou de Saint-Charles où il y a eu plus d’interventions, ce qui amène à la question sous-tendues : à partir de quand une intervention peut-elle être qualifiée “de grande ampleur” ? Pour y répondre, je dirais que ce qui me choque dans l’histoire de Noailles, c’est l’impression que le projet est ostensiblement dirigé contre une population du quartier, et pas contre la vétusté du quartier, comme si cette population participait à sa vétusté. Mais ce n’est peut-être qu’une impression.

Ce qui amène à la seconde question : réhabilitation veut-elle dire “désislamisation” ? Pas de manière générique, mais je pense que ça l’est dans le cas très précis de Noailles, même si c’est extrêmement délicat d’en parler tant on est dans le non-dit avec ça à Marseille (fantasme de la mixité etc…). Et à ce niveau, je pense que ça vient de deux côtés : côté business, l’hôtel par exemple qui veut vendre une authenticité contrôlée (et quoiqu’on en dise, si l’orient est sympa, l’islam fait encore un peu peur à plein de gens), et côté CIQ, ceux qui ne digèrent toujours pas la présence de musulmans en centre-ville (l’utilisation du mot “reconquête” pour le centre-ville, ou de l’expression “ramener les marseillais” n’est à ce titre pas neutre). Ceci étant précisé, peut-être que le mot est mal choisi, je l’ai pris parce que je me suis dit, on veut bien des boutiques arabes, du couscous, des épices, toute cette imagerie orientale, mais quid des mosquées ?

L’impact des bobos est-il différent de celui d’un hôtel ? Comme je le mets dans le billet, et comme le précise Nicolas en commentaire, deux “chemins” de gentrification existent, mais il me semble qu’il y en a un plus violent que l’autre. Un qui laisse une chance aux habitants actuels de participer à la mutation du quartier, un autre qui les invite à partir, et plutôt tout de suite. Sans parler du retour sur investissement de l’opération… mais ça, ce serait plutôt la dernière question.

Est-ce que Marseille peut encore attendre 10 ans ? A mon avis, là, on se trompe de priorité, Marseille a surtout besoin d’une bonne gestion. Marseille n’a pas besoin d’un nouvel hôtel 4 étoiles alors que les autres ne sont pas pleins, ni de virer un marché qui est plein de monde et fait vivre des gens pour le remplacer par quelque chose qui fonctionnera peut-être moins bien. Marseille ne peut pas attendre 10 ans pour se défaire du clientélisme, pour être volontariste dans les transports, pour créer du lien entre les quartiers, pour faire la métropole, pour accepter son cosmopolitisme, pour redevenir fière d’elle-même, pour stimuler l’entrepreneuriat et pour faire une place à sa jeunesse. L’urgence c’est d’avoir une vision à long terme et un peu de talent, pas de réhabiliter Noailles puisque avec ce que j’ai listé plus haut, ça se fera tout seul. Dépenser de l’énergie sur l’ilot des feuillants, à mon avis c’est prendre un antidouleur, pas s’attaquer au problème.

On en parle en vrai ? Avec grand plaisir ! C’est pas facile, j’essaie d’étayer ce que je pense mais étant persuadé que Marseille est compliquée, je suis tout à fait sûr de ne pas être dans le vrai à 100%, il n’y a que dans l’échange qu’on peut arriver à avancer…

Commentaires

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  1. j’ai sur ce point une note de bas de page 😉 qui renvoie précisément à ces deux modes de gentrification (à marche forcé et par mouvement de population). Et effectivement le plus “libéral” n’est pas forcément celui auquel on s’attend.

    Depuis l’apparition du terme dans les années 1960 dans les travaux de la sociologue marxiste, Ruth Glass, pour décrire l’installation de ménages aisés dans les quartiers populaires, la gentrification fait l’objet de controverses entre un courant structuraliste et un courant libéral. Le premier s’intéresse au « différentiel de loyer » tandis que les recherches du second portent sur les propriétés sociales des acteurs et des mouvements de population qui accompagnent les mouvements de capitaux. Voir, pour chacune des perspectives, Smith Neil,« Gentrification and the rent-gap », Annals of the Association of American Geographers, 1987, 77 (3), pp. 462–465 ; et Ley David, « Artists, Æstheticisation and the Field of Gentrification », Urban Studies, 40 (12), novembre 2003, pp. 2527-2544.

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  2. Benjamin Benjamin

    C’est marrant cette manie (pas propre à ici) de parler de « musulmans » là où on disait « Arabes » avant…

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    • C’est vrai, je dois sûrement céder à la facilité de ne pas me poser la question de ce que je veux dire de temps en temps, mais dans ce cas c’est fait volontairement parce que je pense que les uns font partie de la carte postale d’Indigo (arabes) et les autres non (musulmans).
      Même si le problème marseillais (et français) concerne les uns et les autres, enfin, je dirais même n’importe qui de différent et qui n’a pas prévu de renier sa différence (cf les réactions au mariage pour tous).

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  3. <a href='http://@LaurentBarelier' rel='external nofollow ugc' class='url'>CDNZ</a> CDNZ

    Sur les Camas, je pense que le tram était largement un outil de gentrification, sur la majeure partie de son tracé d’ailleurs, et ça n’est pas pour rien qu’on veut le faire passer par la Rue de Rome. A chaque fois les travaux du tram s’accompagnent d’une rénovation de la chaussée, d’un ravalement des façades, etc. A terme, la valeur de l’immobilier situé sur le tracé du tram augmente, et la ville récupère davantage d’argent. Le but ultime n’est donc pas uniquement de gentrifier pour gentrifier mais aussi d’attirer des populations solvables dans le centre, même si la fin et les moyens sont discutables.

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    • Pas sûr pour le tram au Camas : le tram 68 passait déjà sur Chaves (à la différence de Longchamp ou Belsunce où l’effet tram est plus palpable) et les stats que donne la chercheure datent d’avant le nouveau tram (1999).
      Sinon, ce billet a bien pour but de discuter les moyens mis en place. Attirer des populations solvables dans le centre pourquoi pas, mais le centre est très grand (pourquoi Noailles?) et surtout pourquoi comme ça ?

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    • Yep. Ceci dit, le nouveau tram est radicalement différent de l’ancien en termes de réaménagement et même de symbolique. Mais si les stat datent d’avant 1999, c’est bien qu’il s’agit d’une autre variable.

      Noailles surement parce que c’est hypercentral et que ça gêne qu’un quartier aussi central soit aussi populaire et “désorganisé”. Il est à deux pas du Vieux Port et de la Canebière après tout, qui eux ont déjà fait l’objet d’une rénovation. Je pense que pour certains c’est un peu l’image d’une “poche” à assainir.

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  4. Pour moi la reconquête de ce quartier serait de pouvoir dire qu’on peut y loger une jeune étudiante sans craindre pour sa santé et de se balader dans les rues moins sales e tmoins puantes.

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    • C’est amusant : avec le marché, c’est nettoyé tous les jours ou presque. Noailles est bordélique mais certainement pas plus sale que d’autres quartiers… Et certainement moins dangereux que Saint-Charles ou ailleurs…

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  5. Je ne parle de la place mais des rues. Si vous aviez une fille étudiante, vous la logeriez à Noailles? On prend rdv un soir pour vérifier?

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    • J’ai deux copines étudiantes qui y vivent, elles sont plutôt contentes, en tous cas elles n’ont pas peur. Ça ne fait que 2 exemples, et je ne sais pas ce qu’en pensent leurs parents (pour répondre à la question)

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    • C’est plein de pauvres et d’Arabes, c’est forcément malfamé. D’ailleurs mon boulanger m’a dit que sa tante refusait que ses filles y habitent.

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  6. Ophélie Ophélie

    Bonjour Fabien,

    Je suis une nouvelle venue à Marseillle, j’y habite depuis un mois. J’ai effectivement vu les panneaux devant l’immeuble en question, indiquant les travaux pour un hôtel 4 étoiles, et avoue être du même avis que vous quant à l’absurdité de ce projet et aux conséquences pour les habitants du quartier.

    Cependant, nous sommes fin 2014 et les travaux n’ont pas l’air d’avancer. De plus, je ne trouve aucune information concernant cet hôtel sur internet, je me demandais donc : savez-vous si le projet a été abandonné, ou s’il est simplement retardé ?

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    • Bonjour, je pourrais me contenter de répondre “bienvenue à Marseille”, d’abord pour vous accueillir et aussi pour vous encourager à vous habituer au contexte, ici comme ailleurs “les travaux, on sait quand ça commence…”, je vous conseille de chercher des infos sur la L2 pour prendre la mesure de ce qu’un retard de chantier peut signifier en années marseillaises.
      Sinon, dans le cas précis des Feuillants, il est possible que les habitants tardent à se laisser expulser, ou que les autorisations des bâtiments de France traînent à arriver, ou qu’un recours posé par une association ou un collectif soit empêtré dans les méandres judiciaires.
      Je ne pense pas que le projet soit abandonné, pour avoir une idée des délais, je vous conseille d’interroger la page Facebook Marseille à la loupe qui suit les chantiers de près et saura mieux vous répondre.

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