Périscolaire [suite] : la Ville refait ses comptes, toujours au doigt mouillé
Périscolaire [suite] : la Ville refait ses comptes, toujours au doigt mouillé
Par le Collectif des écoles de Marseille
Le 6 août, nous racontions ici comment la Ville de Marseille avait publié, pour le plus gros marché périscolaire de France, un état des masses salariales illisible et non anonymisé avant de le retirer purement et simplement du dossier de consultation le lendemain de notre billet. Épisode 3 : la Ville a republié une nouvelle version, rectifiée. Nous l’avons décortiquée ligne à ligne. Spoiler : c’est mieux présenté, et malheureusement toujours inchiffrable.
Rendons d’abord à la Ville ce qui lui revient. La nouvelle annexe n°5 est un classeur Excel propre : une feuille par opérateur, une trame commune de onze colonnes, plus aucun nom de salarié, l’anonymisation est complète, le problème de données personnelles est réglé. Et pour la première fois, les six opérateurs sortants sont identifiés en clair avec leurs lots : Léo Lagrange (12 lots), Synergie Family (8 lots), La Ligue de l’enseignement (6 lots), CCO, IFAC et le SMUC. Les 29 lots du marché en cours sont couverts, soit 1 306 salariés documentés, là où le PDF initial n’en montrait qu’une partie. Deux de nos trois demandes, format unique, anonymisation, ont donc été entendues. Il aura fallu un billet, un retrait et huit jours, mais entendues.
Puis nous avons ouvert le fichier. Et bien entendu compté.
Un doc refait, aux deux tiers vide
Premier trou, béant : la feuille de La Ligue de l’enseignement. Ses 319 salariés (six lots entiers) couvrant notamment une bonne partie des 15e et 16e arrondissements n’ont ni école d’affectation, ni temps d’intervention, ni volume horaire hebdomadaire. Toutes ces colonnes sont vides, sur les 319 lignes. Ne restent que des taux horaires manifestement rétro-calculés dont trois valeurs à 6,13 €, 7,47 € et 7,57 € de l’heure, très en dessous du minimum légal, qui trahissent des erreurs de calcul. La masse salariale de ces six lots est rigoureusement incalculable.
Deuxième trou : la feuille de Léo Lagrange, le plus gros opérateur du marché. Là où la trame commune prévoit un taux horaire brut, elle affiche des salaires mensuels de 199,74 € à 4 369,98 € sans préciser la convention d’annualisation. Détail technique ? Faisons le calcul : pour un salarié affiché à 24 heures par semaine et 1 065 € par mois, le taux horaire réel vaut 10,24 € si ce salaire couvre 52 semaines… mais 14,80 € s’il lisse 36 semaines scolaires sur douze mois. Entre les deux lectures, 45 % d’écart sur le coût de reprise de 478 salariés répartis sur douze lots.
Additionnons : 319 salariés sans heures, 478 dans une unité ininterprétable. Sur 1 306 salariés, 797, soit 61 % de l’effectif du marché, restent inchiffrables à partir du document que la Ville présente comme l’état de ses masses salariales.
Ce que la version corrigée a fait disparaître
Il y a plus piquant. La version initiale, toute illisible qu’elle était, contenait trois informations que la version rectifiée a supprimées : les avantages (tickets restaurant, transport, œuvres sociales), les primes annuelles (sans compter la prime d’intermittence de 10 % des CDI intermittents) et le salaire brut chargé, c’est-à-dire incluant les cotisations patronales, environ 40 % du coût réel d’un poste.
Or ces données, la Ville les détient, ou devrait les détenir sir le marché était respecté. Le cahier des clauses administratives du marché en cours l’exige noir sur blanc : les sortants doivent transmettre “le récapitulatif du détail des rémunérations, primes et avantages en nature octroyés à chaque salarié”. La donnée existe, elle a été transmise, elle a même été publiée une première fois pour certains opérateurs. Elle a été retranchée de la version corrigée. On a connu des rectificatifs plus enrichissants.
Une photographie déjà jaunie
Dernière série de découvertes, en vrac. Les taux horaires médians de deux opérateurs (12,25 € chez CCO et IFAC) sont inférieurs au SMIC en vigueur depuis le 1er juin 2026 (12,31 €) : les données transmises sont donc antérieures à cette date, et tout candidat qui chiffrerait sur ces taux se tromperait d’emblée. Sur les 440 CDD du fichier, sans surprise, 400 s’éteignent le 3 juillet 2026 : un tiers de la masse salariale décrite aura juridiquement disparu avant le démarrage du marché. Et comme le marché passe de 29 lots à 26, avec des périmètres géographiques entièrement redessinés, aucune table de correspondance ne permet de savoir quels salariés relèveront de quel futur lot. Les candidats chiffrent un périmètre 2023 pour répondre sur un périmètre 2026.
Au passage, l’annexe reste la seule photographie publique de ce métier, et elle mérite d’être regardée pour ce qu’elle montre : une quotité médiane de 19,5 heures par semaine (un salarié sur quatre sous 15 heures), des taux entre 12,25 et 12,97 € brut de l’heure. Nous le répétons, la précarité n’est toujours pas un métier.
Diplômes : un opérateur progresse, le plus gros décroche
Reste la question des qualifications, celle qui touche le plus directement nos enfants. Le fichier est sans appel : sur 1 306 salariés, 463 (35 %) sont non diplômés ou de qualification non renseignée. Seuls 34 % sont titulaires du BAFA, le diplôme de base de l’animation (diplôme non professionnel), en ajoutant les équivalents professionnels (CQP, CPJEPS, CAP petite enfance) et les formations en cours, moins d’un salarié sur deux dispose d’une qualification d’animation identifiée. Avec de forts écarts : 67 % de titulaires du BAFA chez IFAC, 25 % chez Léo Lagrange.
Et comme nous disposons de l’état des masses salariales de la consultation précédente, nous avons pu comparer, à méthode strictement identique, les deux opérateurs documentés dans les deux fichiers. Le résultat dessine deux trajectoires opposées.
Le CCO s’améliore : la part de personnels sans diplôme identifié recule de 46,8 % à 41,5 %, et surtout la part de salariés en cours de BAFA a plus que doublé (passant de 6,5 % à 15,1 %). C’est modeste, mais c’est exactement ce que le cahier des charges demande avec un “cursus de formation pour le personnel non diplômé” et cela se voit dans les données.
Par contre, Léo Lagrange, le plus gros opérateur du marché avec 12 lots sur 29, décroche totalement: la part de personnels sans diplôme identifié bondit d’environ 24,1 % à 40,4 %, soit seize points de plus, tandis que son effectif documenté passe de 220 à 478 salariés et que la part de formations en cours, elle, ne bouge pas (12,3 % contre 12,6 %). Autrement dit : l’opérateur a plus que doublé son effectif visible, cette croissance s’est faite massivement par du personnel non qualifié, et l’effort de formation n’a pas suivi. Attention toutefois, le périmètre documenté en 2022 était partiel, une partie de la hausse peut donc refléter l’élargissement du champ plutôt qu’une dégradation à périmètre constant ; et la feuille Léo Lagrange 2026 use 41 fois de la mention “Diplômé” sans autre précision, comptée par nous côté diplômés, le 40,4 % est donc un plancher, pas un plafond.
Le métier d’animateur mérite une filière, pas des lots
Car derrière ces pourcentages, il y a un choix politique que personne n’assume à voix haute. L’animation n’est pas un job d’appoint que l’on découpe en lots et en CDD d’usage : c’est un métier éducatif à part entière : accueillir un enfant à 7h30, faire de la pause méridienne autre chose qu’un gardiennage, tenir un groupe le soir quand la fatigue monte, repérer l’enfant qui va mal. Ce métier, la Ville en a besoin partout et toute l’année : dans les écoles, dans les crèches, dans les centres sociaux, sur les plages, dans les bibliothèques, dans les équipements de quartier. Tout est là pour construire une véritable filière marseillaise de l’animation : des parcours de formation financés (BAFA, CPJEPS, BPJEPS), des passerelles entre les temps périscolaires et les structures de quartier, des volumes horaires cumulables qui fassent enfin des temps pleins, des salaires dont on vit. C’est ainsi qu’on stabilise des équipes, qu’on fait baisser le turn-over qui épuise les enfants autant que les adultes, et qu’on honore autrement que par un logo le label UNICEF “Ville amie des enfants” que Marseille arbore.
Or la Ville a fait exactement l’inverse. Elle avait sous la main le maillon naturel de cette filière : les animatrices et animateurs des équipements sociaux de proximité. Au lieu de les arrimer, elle a supprimé les Maisons pour tous en les transformant en centres sociaux, basculant leurs équipes dans la logique de l’appel à projets, des professionnels de l’enfance sommés de passer une partie de leur temps à rédiger des dossiers de financement pour justifier l’année suivante de leur propre existence. Le mode projet précarise les structures comme le CDD d’usage précarise les personnes. Nous sommes très loin d’une filière municipale qui permettrait de pérenniser l’animation, d’en faire une profession où l’on peut construire une vie, et non un sas dont on s’échappe dès qu’un autre emploi se présente. La deuxième ville de France ne peut pas se contenter de “constater” la crise de recrutement de l’animation dans ses cahiers des charges tout en participant, marché après marché, appel à projets après appel à projets, à la précarisation du métier. Défendre les enfants de cette ville, c’est d’abord défendre celles et ceux qui s’en occupent.
Dont acte : la Ville corrige le contrat pour la prochaine fois
Un avis modificatif daté du 14 août est donc apparu sur le dossier de consultation. Et il faut le dire simplement : la Ville a réécrit l’article “Reprise du personnel” de son CCAP en y intégrant l’essentiel de ce que nous demandions. Les futurs titulaires devront désormais transmettre leurs données sociales selon une trame normalisée définie par la Ville, dans un “format ouvert, structuré et réutilisable”, avec une garantie d'”exactitude, exhaustivité, cohérence et actualisation” ; ces données seront la propriété exclusive de la collectivité, explicitement mobilisables pour préparer la mise en concurrence suivante ; et une pénalité de 100 € par jour de retard a été ajoutée au tableau de l’article 14, la sanction orpheline que nous pointions a trouvé son rattachement. Huit jours de contradiction citoyenne, trois versions de dossier, et un contrat réécrit : dont acte, sincèrement.
Mais qu’on ne s’y trompe pas sur la portée de la correction : ces obligations lient les titulaires de 2027, et régleront le renouvellement de 2030. Elles ne changent rien aux données de la consultation en cours, transmises sous le régime de 2023, les 61 % de salariés inchiffrables le restent. L’avis le reconnaît d’ailleurs lui-même, d’une phrase remarquable : “certaines informations seront potentiellement complétées ultérieurement en fonction des données transmises par les titulaires actuels”. Traduction : la Ville admet que son annexe est incomplète, et invite les candidats à chiffrer quand même en précisant qu’ils devront répondre “sans pouvoir élever aucune réclamation à ce sujet”. Une formule qui impressionnera qui voudra : aucune mention d’avis ne prive un candidat de ses recours si l’incomplétude des données de reprise venait à fausser l’égalité de traitement. La date limite, elle, est maintenue au 16 octobre, tenable aujourd’hui, mais qui devra bouger si les “fameux compléments ultérieurs” arrivent à la veille de l’échéance. La leçon est retenue pour 2030 ; l’examen de 2026, lui, reste à corriger.
Ce que la mobilisation a déjà changé dans le contrat
Ce n’est d’ailleurs pas la seule trace de nos combats dans ce cahier des charges. En le comparant à la lettre ouverte que notre collectif avait adressée à la Ville “transparence école par école, protocole contre les violences, reconnaissance de la pause méridienne, résorption de la précarité”, trois avancées sont lisibles noir sur blanc.
La pause méridienne, d’abord : le marché de 2023 “envisageait” de la placer sous le régime des accueils collectifs de mineurs ; celui de 2026 le prescrit “l’animation du midi doit s’inscrire dans le cadre d’un Accueil Collectif de Mineurs déclaré auprès des services de l’État”, avec taux d’encadrement réglementaires et pointage des enfants. Le temps du midi, ce moment que tout le monde décrivait comme le maillon faible, entre enfin dans le droit commun de l’animation, sous le contrôle de l’État, même si cela reste toujours poussif avec seulement deux groupes d’animations simultanés, la règle de l’animateur supplémentaire audelà des 200 rationnaires a sauté. Sur le volet des violences : chaque animateur devra désormais signer, dès son contrat, une charte déontologique validée par la Ville, et suivre une formation spécifique sur les violences faites aux enfants dans le mois suivant sa prise de fonction ; en cas de faits constatés ou de parole d’enfant recueillie, le signalement à la CRIP 13 et au SDJES doit intervenir le jour même. La formation, enfin : le titulaire ne doit plus seulement “proposer” un cursus à son personnel non diplômé, il doit l’accompagner “jusqu’à l’obtention de son diplôme”.
Mais cette comparaison révèle aussi une frontière, très nette. Tout ce qui pouvait s’écrire dans un cahier des charges sans changer de modèle y est entré. Tout ce qui supposait de rendre des comptes aux familles plutôt qu’à l’administration en est resté dehors : aucune publication des effectifs d’encadrement réels école par école, aucun indicateur public présenté en conseil d’école, des vérifications d’antécédents limitées aux seuls salariés des opérateurs. Et tout ce qui questionnait le modèle lui-même (le morcellement des emplois, l’externalisation, la filière) n’a même pas été effleuré. La mobilisation a pesé sur le contenu du contrat ; ce qui manque désormais n’est plus technique.
Nos questions
Nous ne demandions pas un beau tableau : nous demandions un document permettant de candidater à armes égales. Quatre questions désormais posées par notre collectif :
– Comment chiffrer la reprise des 319 salariés de La Ligue sans volume horaire, et à quelle date les “compléments ultérieurs” annoncés par l’avis du 14 août seront-ils publiés ?
– Quelle convention d’annualisation convertit les salaires mensuels de Léo Lagrange ?
– Où sont passés les primes et avantages que le CCAP impose de transmettre ?
– Et la date limite du 16 octobre sera-t-elle réexaminée si ces compléments interviennent tardivement, comme le prévoit l’article R.2151-3 du code de la commande publique en cas de modification importante du dossier ?
En attendant les réponses, nous continuerons de lire, de compter et de publier puisque, manifestement, il le faut.
Le Collectif des écoles de Marseille.
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