Nicolas Hulot est-il un bon ministre de l’Environnement (pour Marseille) ?

Billet de blog
le 21 Juin 2018
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Pendant que Jean-Claude et Danièle organisent le loto du futur de la rentrée prochaine on a découvert qu'il y avait plus d'autruches que de rats à Marseille et c'est une très bonne nouvelle pour tout le monde.

La réponse habituelle des activistes écolos face à la passivité générale sur les questions environnementales a toujours été la surenchère théâtrale. Ils nous abreuvent de chiffres alarmants, de faits dégueulasses, de vidéos de cadavres d’oiseaux bourrés de plastique et de livres qui font peur à tout le monde. Après quoi, ils finissent toujours par nous mettre leur petit-catéchisme-du-parfait-citoyen-responsable sous le nez. Ça n’est malheureusement qu’une attitude desperado qui n’a que très peu de chance d’atteindre son objectif : faire croître la culpabilité générale et, ainsi, nous pousser à regarder au plus profond de nous pour radicalement changer notre manière de penser et de vivre. Il paraît que nous sommes des êtres de croyance et non pas de savoir. Et bien, bon courage avec ça. À Marseille, je crois pouvoir dire qu’on emmerde les écolos, l’écologie et tout un tas d’autres trucs avec passion depuis 2600 ans. Si j’ai bien compris, c’est même ce qui ferait de nous un « peuple » « rebelle ». Nous ne connaissons rien à l’histoire locale, mais nous savons tous que les canons des forts Saint-Jean et Saint-Nicolas n’étaient pas pointés vers le large pour parer à une éventuelle invasion, mais sur la ville… parce que c’était une ville « rebelle ». La confrontation séculaire et débile qui nous lie au pouvoir central est une incarnation communautaire classique de cette rébellion mythologique qui n’intéresse qu’elle-même et deux trois guides touristiques. Cette bataille de la ville « rebelle », pauvre de préférence, bigarrée contre sa nemesis historique, la ville riche, hautaine et pluvieuse, c’est le ferment de la paranoïa municipale et de la victimisation régionale toujours active qui justifie parfois l’injustifiable. Car être une ville « rebelle », une ville « à part », permet de s’exonérer de tout un tas de devoirs (envers les autres, mais aussi et surtout envers soi-même) et de s’asseoir sur un paquet de principes qui fondent la vie en communauté et la liberté de chacun. C’est une ligue émotionnelle contre ceux qui montrent du doigt les déviances de toute une population que personne à part elle-même ne peut comprendre. Car la cité « rebelle » baragouine aussi son propre langage asyntaxique pour nommer sa propre réalité. Nous, marseillais(es), nous ne sommes pas sales ou inciviques, nous sommes « rebelles ». Nous ne sommes pas vulgaires ou bruyants, nous sommes « rebelles », pas pareil. Nous ne sommes pas des voleurs, non, nous sommes une espèce rare de « rebelles débrouillards » et, accessoirement, les plus grands aficionados que Proudhon ait jamais eu. La mairie ne laisse pas des quartiers entiers à l’abandon qui fatalement finissent en zones de non-droit partiel, dont les éclats débordent parfois là où ils ne devraient pas, c’est plutôt l’État central qui a failli à ses responsabilités et qui est sommé d’intervenir… La litanie est infinie et arrange tout le monde. Elle dilue la responsabilité de chacun tout en permettant au groupe de se dissimuler à la réalité.

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L’éducation et l’environnement sont les deux trésors les mieux « dissimulées à la réalité » de la psyché locale. Aujourd’hui, il ne doit rester plus que deux ou trois pintades mentalement fragiles sur cette Terre pour penser que le changement climatique et l’influence de nos activités sur l’environnement ne sont qu’un mythe fabriqué de toutes pièces par une bande de hippies fascistes ou pour croire que l’éducation de la jeunesse désoeuvrée ne pourra rien y changer. Bien entendu, comme tout écosystème complexe, les deux choses sont liées, interdépendantes et forment un tout. Une fois qu’on a dit ça, il n’y plus aucune ambiguïté : quiconque sachant cela et n’agissant pas en conséquence est soit le plus grand gaga du siècle soit dans le déni le plus total. Les optimistes cachés parmi nous le savent : il y a plus d’autruches que de rats à Marseille. Et à l’heure où la prise de conscience globale se saisit de l’urgence, ce genre de contre-culture apparaît désormais comme un attardement mental de plus en plus inquiétant. Tout d’abord, parce qu’il semble toucher une grande majorité d’entre nous, mais surtout parce qu’il est clairement digéré et accompagné, voire encouragé, par nos représentants locaux…

(Une compète de F1 en plein centre-ville ? Dans la commune la plus pauvre, la plus embouteillée et polluée de France ? En 2018 ? Pour de vrai ?)

…C’est pourquoi Marseille, ce lieu de la ruine en perpétuelle survie, me paraît être l’endroit parfait où étudier les ressorts cassés du capitalisme et ses effets systématiques sur notre environnement psychologique et écologique. Je gribouillai il y a peu sur la capacité exceptionnelle de ses habitants à produire de la dissonance cognitive par palettes entières… c’est comme imaginer les limites de l’Univers, rappelez-vous. Une telle production, dans un tel lieu, relève du calcul quantique et ne pourrait avoir, au final, qu’une analyse métaphysique. Mais c’est justement ce qui nous intéresse. C’est tout pile dans ce repli de l’espace/temps psychologique commun qui ne cesse de vitrifier notre relation passiiiive au monde et au changement, que la fameuse « dissonance cognitive » se tape la nouba du siècle. Elle pourrait, par la même occasion, devenir le lieu des exploits de notre ministre de l’Environnement.

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Que se passe-t-il lorsque nous n’agissons pas selon nos convictions profondes ou des données divines tombées du ciel ? Nous avons tendance à ajuster automatiquement nos croyances pour justifier nos comportements. Imaginons-nous une seconde, pris de folie pure, l’esprit engourdi de Mistral, interpellant un quidam sur le point de balancer son Caprisun sur la voie publique. Que se passe-t-il ? Si la personne en question fonctionne sur le mode passif/agressif largement répandu dans cette ville elle vous répondra à coup sûr que vous pouvez toujours allez vous faire voir et que votre père se frotte les miches dans les backrooms du New Cancan. Si c’est une personne qui s’essaie au dialogue, et après tout pourquoi pas, elle argumentera peut-être qu’à son niveau rien ne saurait avoir de répercussion, en bien comme en mal. Enfin, si c’est un petit malin, il vous demandera sérieusement si vous avez des preuves de ce que vous avancez. La montée des eaux, par exemple ? Elle est où la montée des eaux provoquée par le changement climatique* ? Ben oui, demandez donc aux bourgeois du boulevard Perrier qui prient tous les jours Saint Jude pour voir les plages du Prado englouties par les flots.

À peu de choses près, on est face à la même logique « engagement et cohérence » décrite par Cialdini dans son bestseller, Influence et manipulation, et qui a plongé des hordes de fillonnistes dans une séquence d’auto-persuasion collective aussi hystérique que désespérée lorsqu’ils ont décidé, collectivement, de ne pas décider de voir, comme le reste du pays, que leur champion était une sacrée fripouille. C’est exactement ça la dissonance cognitive. Une manière scientifique de faire l’autruche en plus compliqué.

On se rend bien compte que l’art de vivre dans un territoire abîmé relève souvent de la tournure psychologique que l’on veut bien adopter et des dynamiques à l’oeuvre. N’étant pas capables de prendre de simples actions à notre propre niveau, pour notre propre survie, cela pourrait signifier que nous ne sommes pas prêts à soutenir une politique globale plus large et contraignante. N’importe quel enfant comprendra bien que ce n’est pas en suivant le Chemin de la Guerre de nos amis écolos qu’on parviendra à quoique ce soit. Il est nécessaire, mais pas pour la masse que nous sommes et qui préfère attendre son heure en bouffant des Doritos Roulette devant le Mondial. La majorité bosse, c’est elle qui ramène le flouze à la maison, c’est elle qui fait les comptes, les courses et envoie des mails au syndic pour faire réparer cette putain de verrière qui fuit depuis janvier. Elle n’a pas le temps de faire la révolution pour sauver sa peau. Elle a besoin qu’on la déculpabilise et qu’on lui montre la sortie de secours. Ce que veut le peuple, car le peuple, quoiqu’on en pense, est mûr à point pour faire la nique au système, c’est un truc globalement vert, pré mâché, qui ne remettra pas trop son confort en cause et retweetable si possible. Nous sommes à un moment de l’histoire où de toute façon plus personne ne lit Proust ou n’écoute de musique classique ailleurs que dans les pubs. Vous croyez que je fais quoi avec mon coffret Solti/Wagner à part le mettre bien en vue sur le meuble d’entrée ? Je fais comme tout le monde sans déconner, j’écoute la compile « This is : Wagner » sur Spotify. Alors, ne nous racontons pas de salades, « faire sa part » comme disent les groupies de Pierre Rabhi et les nénettes qui trouvent que Cyril Dion a une voix très TRÈS convaincante, ne nous sauvera sans doute pas de cette pulsion de mort omniprésente. Ces petites actions en soi (faire le tri, prendre des douches plutôt que des bains, ne pas gaspiller blah blah blah) ne résoudront pas les causes systémiques du problème. Par contre, et en ce qui nous concerne tout est là, elles agissent à un niveau psychologique intime qui ouvrira la voie à des bouleversements plus grands.

***

Et donc, nous y voilà : Nicolas Hulot est-il vraiment un si mauvais ministre de l’Environnement ? La question brute, reformulée, semble tout à fait inappropriée face aux tressaillements incessants que provoquent Zeus et sa #TeamOlympe. Tout ceci devrait néanmoins nous inquiéter et plonger toute une armée de psychologues et d’astrophysiciens dans un désarroi jamais vécu depuis qu’on a appris que l’Espagne était plus proche de Malte que Nice et que ça n’est apparemment pas un problème pour un pays comme la France de pisser sur ses propres valeurs tous les matins depuis un an. Car même si Nicolas Hulot est dans une sombre galère, il est loin, selon moi, d’être un si mauvais ministre que ça. En fait, il ressemble plus à ce super héros qui n’a de pouvoir que mental, ce pauvre bougre censé sauver la planète, mais qui découvre que les gars de son équipe ne sont qu’une bande de chenilles malfaisantes et psychologiquement rigides.

Qui peut imaginer, maintenant que nous n’avons pratiquement plus aucun doute sur la réalité cynique de ce gouvernement, que Hulot accomplira tout ce qu’on pouvait attendre de lui ou même ce que lui aurait voulu faire ? C’est une idée qui devient de plus en plus difficile à tenir pour peu qu’on regarde les choses froidement. Et puisqu’on en est à se poser les bonnes questions, demandons-nous plutôt ce que serait l’écologie gouvernementale aujourd’hui si Nicolas Hulot n’était pas là ? Demandons-nous ce qu’il se passerait si quelqu’un de froid, gris et métrique à l’excès comme, disons, Machin Blanquer, était à sa place…

…Brrrrrrrrrr…

Alors, c’est vrai que vu d’ici Nicolas Hulot semble avoir endossé l’habit étrange et désuet de l’agneau sacrificiel. La joie de vivre a totalement quitté son regard. Il a perdu tout le charisme qui était le sien lorsqu’il coursait les pélicans à bord de son ULM. Ses interventions sont aussi excitantes qu’une réunion de service à 13h après un couscous royal et le nombre hallucinant de couleuvres qu’il avale depuis des mois fait de lui le plus grand prédateur des reptiles du pays, loin devant les poules sauvages et ces machins poilus qui vivent en Afrique et qui ressemblent à des marmottes maigres à longues queues. C’est vrai… Mais les points d’énergie les plus importants sur lesquels il appuie, dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler un « shiatsu mental de longue haleine », se trouvent hors de l’action pure et quantifiable. Son ministère n’est plus de ce monde qui se mesure à coup de rapports, de chiffres, de pourcentages ou de PIB.

Dans un entretien paru le 19 mai dernier, tandis que je faisais des doigts devant les locaux de la Kedge School of Business, Hulot brossait un mini bilan de son action au gouvernement d’où il ressortait finalement que sa plus grande victoire sur le Mal était psychologique. Le changement de paradigme est inéluctable et la fin de la dissonance cognitive possiblement proche. J’aime croire que c’est la raison pour laquelle il demeure encore dans ce gouvernement et que le jour où il quittera cette clique de schizophrènes et de Cerfa lovers il cassera deux trois montants de portes. En attendant, nous pouvons toujours être attentifs aux bouleversements qui naissent en et hors de nous. Les petites choses influent sur les grandes et d’après mes calculs l’inverse est aussi vrai ou, comme le dit Anna Lowenhaupt Tsing dans un livre que tout être vivant devrait avoir lu : « Il arrive que des organismes individuels soient responsables d’interventions radicales. Et parfois, des unités beaucoup plus larges sont mieux à même de nous révéler une action historique. » Amen.  

* Personnellement, la seule preuve tangible des effets du changement climatique que j’ai pu observer de mes yeux se trouvait dans un bar de Mônetier-les-Bains (aujourd’hui fermé) où une photo du glacier du Dôme, prise dans les années 50, était accrochée au mur. Il suffisait alors de sortir du bar et de faire quelques pas de côté pour observer le glacier IRL et voir qu’en un demi-siècle il avait perdu presque la moitié de sa taille.

Illustration : Per Espen Stoknes, What we think about when we try not to think about global warning (Chelsea Green Publishing, 2015).  

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