Marseille, ville d’hospitalités ? Un engagement à tenir
Marseille, ville d’hospitalités ? Un engagement à tenir
“La ville des hospitalités est à notre portée pour que chaque personne se sente bienvenue, attendue et dignement accueillie à Marseille” – page introductive du Carnet des hospitalité marseillaises.
Contribuez à la fresque des résistances actives
Une année après la production collective d’une Fresque des hospitalités marseillaises, le collectif Marseille Hospitalités vous invite à réaliser une seconde Fresque des résistances actives le mercredi 27 mai à la Maison des associations au 93, La Canebière, de 14h00 à 17h30.
Des État-Unis du début du XXe à Marseille aujourd’hui, plus de cent ans de résistance et de désobéissance civile trouveront une nouvelle visibilité sur la fresque construite en commun. Chacun·e sera invité à contribuer par un témoignage personnel et/ou une archive sur les pratiques individuelles et collectives d’hospitalité comme résistance.
Cela peuvent être des dates d‘inhospitalités sources de résistances mais surtout des récits, gestes et archives d’hospitalités, d’accueils, de solidarités comme actes de résistance : manifestations, passeurs, désobéissances civiles, refuges, squats, grèves, journaux, affiches, tribunes, recours juridiques, … pour les marins abandonnés, les boat people, les déplacé·es, les réfugié·es, les objecteur·ices, les militant·es, les résistant·es, les exploité·es, les journalistes, les artistes, les syndicalistes, …
Nous illustrerons ces dates par des images, verbatim et photos d’archives. N’hésitez pas à porter les copies des archives que vous souhaitez inclure dans la Fresque.

Marseille HospitalitéS © Jeanne Chiche
L’angle mort de la ville : tous celles et ceux que l’on ne voit pas
Imaginez une journée ordinaire à Marseille. L’association AMAM offre aux marins, hommes et femmes, un espace de repos, une connexion internet gratuite avec leur famille, un trajet pour une visite médicale ou une visite en ville : un million font escale à Marseille chaque année. Les hôtes d’Hôtel du Nord, un réseau coopératif de chambres d’hôtes, accueillent des patients de l’hôpital venus d’autres régions avec leurs proches, ils sont 26 000 chaque année. Les 10 000 routiers qui transitent quotidiennement dans le département ont besoin pour certain·es de pouvoir se reposer hors du camion en garant leur poids lourd dans un parking sécurisé, il n’en existe qu’un seul localement. Les gens du voyage de passage à Marseille ont accès aux 48 places de l’aire d’accueil de Saint-Memet créée en 1972, proche d’un site industriel à risque, entre l’autoroute et la voie de chemin de fer : la Métropole a été condamnée à en créer deux nouvelles, une première en France. Le centre de vacances sur l’île du Frioul accueille une centaine d’enfants par séjour dans une ville qui en 1920 était la “Mecque des colonies de vacances“. Une dizaine de marseillais·es accueillent les campeurs dans leur jardin, loin des 350 places de camping municipaux que comptait la ville dans les années 1990. Plus d’un demi-millier de jeunes travailleurs sont logés par l’association d’accueil des jeunes travailleurs, née en 1954 à Marseille, et qui cherche à développer l’accueil chez les particuliers pour pallier le manque de places. Les pèlerin et pèlerines du nouveau chemin de Marie-Madeleine sont accueillis dans une dizaine d’haltes pèlerines en contre partie du donativo. Les plus de 60.000 étudiant·es inscrit·es à l’année à Aix-Marseille université génèrent chacun·e 8000 euros de retombées économiques annuelles. Chez Marthe, un tiers lieu hospitalier d’Habitat alternatif et social, des femmes vulnérables côtoient les voisin·nes du quartier. Sans oublier les femmes qui voyagent seules, les cyclistes et randonneur·ses, les festivalier·es ou supporter·s, les réfugié·es et mises à l’abri, les travailleur·ses saisonnier·es ou détaché·es, les étudiant·es et stagiaires, les artistes et techniciens du spectacle, les nouveaux arrivants et migrants, les échanges de maisons et les couchsurfeurs, …
Contrairement aux congressistes ou croisiéristes, ces personnes-là n’apparaissent dans aucune brochure touristique, dans aucun bilan touristique, dans peu de statistiques de fréquentation. Pourtant, elles sont là chaque jour en nombre. Le collectif Marseille HospitalitéS, après deux ans d’enquêtes menées dans une centaine de lieux d’accueil individuels et collectifs de la ville, a pu estimer ce phénomène non documenté à Marseille comme ailleurs : à Marseille, pour chaque touriste présent, il y a une personne de passage présente pour un autre motif. Travailleur·ses saisonnier·es, étudiant·es en mobilité, patients et leurs proches, réfugié·es, artistes en résidence, gens du voyage, pèlerin·nes, forains, marins, stagiaires, apprenti·es, commerciaux·ales, scouts, … La liste est longue, diverse, et trop souvent ignorée par les politiques publiques.
Ce n’est pas un problème anecdotique. C’est, pour le collectif, le révélateur d’un choix de société implicite que Marseille n’a jamais vraiment assumé : la ville a décidé depuis des années, sans que cela soit débattu publiquement, de concentrer son effort d’accueil sur les clientèles touristiques à fort pouvoir d’achat, au détriment d’une hospitalité plus large, plus juste, plus fidèle à sa réalité et son histoire, qui fut aussi parfois inhospitalière.
Suite au changement de municipalité, la villa a adhéré en 2022 au réseau des villes accueillantes ANVITA et, en 2023, elle a récupéré la compétence touriste afin de développer un tourisme populaire et durable. L’occasion pour le collectif de l’inviter à devenir la première grande ville hospitalière.

Rencontre Marseille : ville d’hospitalités, vraiment ? Février 2026 © Giulia David
Marseille, ville-port : des hospitalités à (re)découvrir
Marseille est peut-être la ville française dont l’identité est la plus indissociable de la notion d’accueil. Ville-port fondée il y a 2600 ans par un geste d’hospitalité d’une princesse celto-ligure à un marin phocéen, elle a toujours été un lieu de passage, de brassage, de rencontre entre les cultures du monde. Le mot « hôte » désigne aussi bien celui qui accueille que celui qui est accueilli, une réciprocité fondatrice qui invite à prendre soin de l’accueillant comme de l’accueillie et plus largement du vivant.
Mais cette hospitalité légendaire, si elle existe bel et bien dans les pratiques de la ville – dans ses professionnels, ses associations, ses initiatives populaires -, reste aujourd’hui fragile, souvent dispersée et de plus en plus épuisée. Elle n’est pas pensée comme une politique publique à part entière. Et les signaux d’alerte se multiplient : la Métropole Aix-Marseille a récemment été condamnée par la justice pour défaut d’accueil des gens du voyage. Les hébergements d’urgence débordent et la liste d’attente des résidences étudiantes s’allonge. Les plateformes de location courte durée, avec plus de 20.000 offres recensées en 2024, exercent une pression immobilière de plus en plus forte dans les quartiers centraux. Les tarifs des restaurants, hébergements touristiques et lieux culturels, tirés vers le haut par une stratégie de montée en gamme continue, excluent de plus en plus les classes moyennes et les personnes en déplacement non touristique, sans oublier les 40% qui ne partent jamais en vacances.
La ville entretient, selon le collectif, un « rapport ambivalent à l’hospitalité » — aussi bien lieu d’accueil que de rejet selon les époques, les origines, les classes sociales des personnes concernées. L’hospitalité marseillaise, en somme, n’est ni donnée ni acquise. Elle se construit, consciemment et politiquement.

Visite croisée à l’auberge de jeunesse de Bois-Luzy sur le tourisme social, février 2025 © Jeanne Chiche
Le tournant écologique : accueillir autrement, c’est polluer moins
Si l’hospitalité est d’abord affaire d’humanité, l’argumentation du Carnet des hospitalités est aussi écologique et économique. Contrairement à une idée reçue tenace, miser sur l’hospitalité, – accueillir des travailleur·ses saisonnier·es, des étudiant·es, des patients, des cyclistes, des randonneur·ses -, est moins carboné que de courir après les touristes internationaux et tout autant favorable économiquement.
Les chiffres de l’Ademe sont éloquents : en 2022, le secteur touristique français a réduit ses émissions de 16 % tout en maintenant son activité économique au niveau de 2018. Cette performance s’explique en grande partie par l’accueil de clientèles plus proches, arrivant en train ou en voiture plutôt qu’en avion. Or l’avion représente à lui seul 40 % de l’impact carbone du tourisme. Continuer à miser sur le développement de l’aéroport d’Aix-Marseille-Provence et des croisières pour attirer des touristes de plus en plus lointains, c’est donc parier sur un modèle économique de plus en plus coûteux pour la planète, et de plus en plus fragile face aux crises.
Le collectif propose aussi une autre voie touristique : le voyage à proximité, fondé sur les mobilités douces, la sobriété, la diversité culturelle, la relation aux vivants, le réconfort et l’accessibilité tarifaire. Randonner le long du GR2013, unique sentier de grande randonnée métropolitain en France, découvrir “Marseille par son Nord” avec la coopérative Hôtel du Nord, parcourir la Voie phocéenne sur le chemin de Saint-Jacques, emprunter la véloroute qui reliera bientôt Sainte-Marie-de-la-Mer à Nice, se faire raconter “La folle histoire de Marseille” au Musée d’histoire, … Marseille possède des atouts méconnus pour ce tourisme en pleine croissance. Si les quartiers nord sont (enfin) sur la carte touristique de la Ville et que la location courte durée devrait être (enfin) régulée, les infrastructures d’accueil manquent cruellement : aucun label « Accueil Vélo » n’est recensé en ville en 2025, les campings ont quasiment disparu (30 emplacements contre 350 en 1990), les auberges de jeunesse ont réduit leur capacité de moitié en dix ans et l’accueil chez l’habitant marchand comme non-marchand gagnerait à être développé.

Visite croisée à l’auberge de jeunesse de Bois-Luzy sur le tourisme social, février 2024 © Jeanne Chiche
Des propositions concrètes
Le Carnet des hospitalités ne se contente pas d’établir un état des lieux. Il porte 63 propositions opérationnelles, classées en grandes familles, toutes pensées pour être mises en œuvre dès le prochain mandat municipal, et sans explosion budgétaire.
Pour les jeunes : rouvrir la ville aux générations de passage
Les enquêtes du collectif montrent que les jeunes – étudiant·es, apprenti·es, festivalier·es, jeunes travailleurs, réfugié·e – sont de plus en plus systématiquement exclu·es de l’offre d’hébergement marseillaise par des prix prohibitifs. La ville ne compte plus que 173 places en auberges de jeunesse labellisées, contre 330 en 2022. Elle n’a qu’un seul centre de vacances pour accueillir les colonies. Ses campings ont quasiment disparu. À l’inverse, Marseille voit se développer une offre de co-living et d’hostels aux politiques tarifaires moins accessibles.
Les propositions sont claires : ouvrir a minima 150 nouvelles places en auberges de jeunesse via la mise à disposition de foncier municipal, accompagner la création de 350 emplacements de camping chez l’habitant·e, développer l’hébergement intergénérationnel (66 binômes seniors-jeunes existent déjà à Marseille : un modèle à amplifier), renforcer l’intermédiation locative avec le Mouvement Habitat Jeunes, maintenir la gratuité des musées municipaux et développer les hébergements acceptant chèques vacances et aides VACAF. Car 40 % des Français·es ne partent pas en vacances faute de moyens, et Marseille ne peut pas être destinée aux seuls touristes aisés.
Pour les plus vulnérables, une hospitalité solidaire
Patient·es en traitement, réfugié·es, femmes voyageant seules, gens du voyage, travailleur·ses étranger·es, sans-abri souffrant de troubles psychiques… Le collectif a enquêté sur chacune de ces réalités et formule des propositions précises. Parmi les plus innovantes : généraliser le dispositif « hôtel hospitalier », dont Marseille a été pionnière, pour accueillir dans des hébergements touristiques ordinaires les patients et leurs familles en amont ou en aval d’une hospitalisation. Aujourd’hui, seuls deux hôtels et un réseau coopératif de chambres chez l’habitant·e pratiquent cette hospitalité et aucune information n’existe pour les patients comme pour les hébergeurs qui voudraient s’y associer.
Le collectif demande aussi l’ouverture de deux aires d’accueil des gens du voyage, de qualité et bien situées, en réponse aux obligations légales que la Métropole a jusqu’ici bafouées au point d’être condamnée en justice. Il propose de renforcer le programme « Un chez soi d’abord », qui vient de passer à 150 places à Marseille, pour les personnes sans abri souffrant de troubles psychiques sévères. Et il recommande de poursuivre la création d’espaces de services publics avec douches, sanitaires, laverie, distribution de produits d’hygiène et permanences médicales et sociales.
Pour les artistes, un accueil digne
Si Marseille attire les artistes, dont 3.000 artistes plasticien·nes, elle ne leur propose que 15 ateliers d’artistes municipaux, ouverts il y a trente ans, avec des critères d’attribution peu transparents et une répartition très inégale sur le territoire. Le collectif propose d’augmenter et de déconcentrer cette offre, dans tous les arrondissements, d’apporter une caution solidaire de la Ville pour les baux de studios et ateliers, et de rendre transparents les critères d’attribution, en tenant compte des rapports de genre, de classe et d’origine.

Visite Croisée à Jane Pannier sur l’accueil social, mars 2025 © Jeanne Chiche
Des outils structurants pour une politique publique cohérente
Au cœur du projet, des innovations institutionnelles sont proposées pour transformer durablement l’approche municipale.
L’Observatoire des hospitalités
L’actuel Observatoire du tourisme de Marseille ne recense que les touristes de loisirs et congrès. Le collectif propose de l’élargir à l’ensemble des personnes de passage, en mesurant non seulement leur nombre mais aussi leur empreinte carbone, l’impact de leur présence sur les prix du foncier et les loyers, leurs conditions de santé et de logement, et les retombées économiques réelles qu’ils génèrent pour le tissu commercial local. Cet observatoire serait développé en partenariat avec l’Université d’Aix-Marseille, l’Ademe et la SCIC Les Oiseaux de Passage dans une logique de recherche-action.
L’École des hospitalités
L’École des hospitalités a comme objectif de former et d’accompagner les hôtes – qu’ils soient professionnels ou bénévoles, individuels ou collectifs – à la diversité des situations d’accueil dans une logique de pair à pair et afin de constituer une communauté d’hospitalité. Elle s’inspire du réseau Accueil Paysan, qui accompagne depuis des décennies les agriculteur·trices accueillant des voyageurs dans une grande diversité de situations.
La taxe de séjour : l’outil financier déjà là
« Nous n’avons besoin de rien pour être une ville d’hospitalités : nous avons déjà tout. » Cette phrase, qui revient comme un leitmotiv dans le Carnet, traduit une conviction : le financement est possible sans créer de nouvelles taxes ni augmenter massivement le budget municipal.
La taxe de séjour est la clé. Son montant a été multiplié par six en dix ans à Marseille pour atteindre 14 millions d’euros annuels. Or une partie importante de cette taxe est réglée par des personnes qui ne sont pas des touristes. Le collectif propose de réallouer a minima 20 % de cette ressource, soit 2 millions d’euros par an pour la part municipale, à une véritable politique d’hospitalités.
La délégation aux hospitalités
La proposition politique centrale est la création d’une délégation municipale à l’hospitalité, portée au plus haut niveau, dans le cabinet du maire, et la transformation du Comité des acteurs du tourisme en Comité des acteurs de l’hospitalité, intégrant des représentants des travailleur·ses du secteur, des personnes de passage et des résident·es permanent·es. Si des villes comme Lyon ont déjà nommé un·e élu·e délégué·e à l’accueil et à l’hospitalité, c’est en général pour gérer l’hébergement d’urgence. Marseille serait la première grande ville française à inscrire l’hospitalité au cœur de sa stratégie municipale globale.

Soirée sur l’accueil chez l’habitant·e, au-delà de Airbnb, mars 2020 © Giulia David
Les hospitalités comme patrimoine culturel : l’exercice du droit au patrimoine
En juillet 2025, la Ville de Marseille a pris un engagement politique important à l’échelle nationale et européenne : mettre en œuvre une politique patrimoniale fondée sur la Convention de Faro, adoptée en 2005 par le Conseil de l’Europe. Ce traité international définit le droit au patrimoine culturel comme un droit humain fondamental : chaque personne, quelle que soit son origine ou sa situation, a le droit de participer à la vie culturelle et de s’approprier les patrimoines auxquels elle est attachée.
Pour le collectif, cet engagement permet de collecter et documenter les récits et gestes d’hospitalité d’hier et aujourd’hui à Marseille. Il propose d’associer à la mise en récit de ces hospitalités l’ensemble des communautés et institutions patrimoniales de la ville – en les invitant à co-produire les cartes, la programmation événementielle, les stratégies d’accueil – et d’encourager chaque habitant·e à participer aux processus d’identification, de préservation et de transmission des patrimoines hospitaliers de la ville.
Prendre soin des accueillant·es
Une politique d’hospitalité ne peut plus reposer pas uniquement sur le dévouement bénévole ou sur l’épuisement professionnel de celles et ceux qui accueillent. L’hospitalité c’est aussi la prise en soin des accueillant·es elles-mêmes et eux-mêmes. Les personnels de ménage dans les hôtels t conciergeries, les bénévoles des associations d’accueil des migrant·es, les hôtes particuliers qui logent des étudiant·es ou des réfugié·es, les agents des structures d’hébergement d’urgence, les travailleurs sociaux, … Tous subissent des conditions de travail souvent dégradées, une ubérisation croissante de leur secteur, et un manque de reconnaissance sociale flagrant. Le collectif propose de documenter systématiquement ces conditions, d’associer les représentants syndicaux aux décisions touristiques qui les impactent, et de créer une communauté d’entraide entre tous les acteurs de l’hospitalité marseillaise.

Visite croisée hospitalités religieuses Chez Marthe, mai 2026 © Jeanne Chiche
L’hospitalité urbaine
L’hospitalité ne se joue pas seulement dans les hôtels ou les structures d’accueil : elle s’incarne dans l’espace urbain lui-même. Une ville hospitalière, ce sont des espaces publics accessibles à toutes et tous — et non progressivement privés par les acteurs touristiques, comme l’a pointé l’Assemblée citoyenne du futur en 2024. Ce sont des logements abordables pour les résident·es permanent·es, sans lesquels il ne peut y avoir d’hôtes en mesure de pratiquer l’hospitalité. Ce sont des tiers-lieux ouverts aux passant·es comme aux habitant·es, avec des espaces de travail, de repos, de rencontre interculturelle.
Le collectif propose de limiter réglementairement le nombre de résidences secondaires dans les zones tendues, de renforcer les contrôles sur les locations courte durée, de préserver les espaces publics de leur marchandisation, et de mesurer objectivement l’impact des différentes typologies de visiteur·ses sur l’accessibilité des commerces et des services pour les résident·es. Il s’agit, au fond, d’équilibrer accueil temporaire et cadre de vie permanent, dans la lignée du droit à la ville.
Deux ans de relations humaines pour construire le Carnet
Ce qui a marqué le collectif dans ses enquêtes, et qui se lit dans le Carnet des hospitalités, c’est la place du soin et des relations humaines. Ce document n’est pas sorti d’un cabinet de consultant·es : il est le fruit de deux années de présence sur le terrain, d’une cinquantaine d’enquêtes menées en coopération dans des lieux aussi divers que l’auberge de jeunesse HI Bois Luzy, le SAMU social municipal, seul SAMU social municipal de France, le réseau Hospitalité 13, qui héberge des réfugié·es chez des particulier·es, l’association des marins philippins, les foyers de jeunes travailleur·ses, l’université, le centre de vacances du Frioul, …
Le collectif a organisé plusieurs ateliers-visites croisées depuis janvier 2024, une sorte d’école des hospitalités dans les lieux d’hospitalité marseillais, réunissant des acteur·trices de milieux très différents. En juin 2025, ils ont coproduit avec la Ville de Marseille et l’Office du tourisme la première Fresque des hospitalités marseillaises : une cartographie vivante de tout ce qui, dans la ville, fait hospitalité.

Fresque des hospitalités marseillaises, juin 2026 © Jeanne Chiche
“A jamais les premier.ères ?” : l’ambition politique
Le titre du Carnet porte une ambition explicitement politique : « À jamais les premier·ères ». Marseille, en faisant de l’hospitalité un axe central de sa stratégie municipale, deviendrait la première grande ville française à s’engager dans cette voie. Un modèle inédit, un laboratoire national d’accueil digne, sobre et économiquement robuste.
Le collectif ne cache pas la dimension politique de son propos. Il y a un choix à faire et à assumer : « Continuer à miser sur la course à la montée en gamme touristique – portée par l’aérien et la croisière – ou assumer une autre voie, plus juste, plus sobre et plus fidèle à son identité : celle de l’hospitalité. » Ce n’est pas un choix entre attractivité économique et justice sociale et écologique. C’est, au contraire le pari que les deux sont réconciliables et que l’hospitalité, bien pensée, génère plus d’emplois durables, non délocalisables, centrés sur l’accompagnement humain et la médiation culturelle, que la course aux étoiles dans les palaces.
La vision est claire, et elle est portée avec une lucidité revendiquée : Marseille n’a pas toujours été accueillante pour toutes et tous. L’hospitalité ne se décrète pas. Elle se construit patiemment, avec les personnes concernées, en dépassant les discriminations persistantes. Mais les outils sont là, les initiatives existent, les acteurs sont prêts. Il manque seulement, et c’est là que le collectif a interpellé directement les candidat·es au prochain mandat, la volonté politique de les fédérer.

Recontre Marseille, Ville à vivre ou à vendre? mars 2026 © Giulia David
Un sujet (enfin) inscrit à l’agenda politique
La démarche du collectif Marseille HospitalitéS a suscité des réponses concrètes au niveau politique. Deux listes aux élections municipales – Le Printemps marseillais et La France Insoumise – ont repris des propositions du Carnet dans leurs programmes respectifs.
Le 4 mars 2026, Benoît Payan, tête de liste du Printemps marseillais pour les élections municipales de 2026, a écrit directement au collectif à la suite du Carnet des hospitalités.
« En documentant, avec rigueur et sensibilité, la diversité des personnes de passage et des formes d’accueil existantes, vous posez une question politique fondamentale que le débat médiatique tend trop souvent à ignorer : quelle ville voulons-nous être, pour qui, et avec quels moyens ? », Benoît Payan, tête de liste du Printemps marseillais, 4 mars 2026
Dans sa lettre, Benoît Payan confirme que le diagnostic est partagé : la course à la montée en gamme touristique portée par l’aérien et la croisière ne peut pas être le seul horizon. Il détaille des convergences concrètes avec les propositions du Carnet. Sur le logement, son programme s’engage à créer 1 000 places supplémentaires d’hébergement d’urgence, à mettre en place l’encadrement des loyers, à renforcer les résidences sociales et à lutter contre les meublés touristiques illégaux. Sur l’écologie, il partage la volonté de réduire la dépendance aux clientèles touristiques internationales à forte intensité carbone et de réduire l’impact environnemental de la croisière.
Deux engagements issus directement des propositions du Carnet ressortent de sa réponse. L’Observatoire des hospitalités est explicitement annoncé : la liste s’engage à l’installer pour « documenter les réalités des flux et ainsi adapter les politiques publiques aux besoins réels, tout en tenant compte de l’enjeu écologique pour un tourisme durable et responsable ». Sur la gouvernance, Benoît Payan reprend l’idée d’une délégation transversale à l’hospitalité, en la formulant comme un « fil rouge qui traverse le logement, la santé, la culture, la mobilité, l’environnement, l’économie et l’emploi ».
Il rappelle également qu’il a rejoint en 2025 les maires signataires de la Convention de Faro — un engagement patrimonial et culturel qui s’inscrit directement dans la vision du collectif. Sa formulation finale fait écho explicitement au Carnet : « Nous refusons, comme vous, de choisir entre attractivité économique et justice sociale, entre dynamisme touristique et sobriété écologique. »
Ce dialogue constructif entre un collectif citoyen pluriel et une liste politique en campagne était l’un des objectifs du collectif. Il montre que deux ans d’enquêtes patientes, de visites croisées et de construction collective d’un diagnostic partagé peuvent peser sur le débat public et infléchir les programmes électoraux. C’était l’objectif du Carnet des hospitalités marseillaises.

Rencontre Marseille : ville d’hospitalités, vraiment ? Février 2026 © Giulia David
Il ne reste (plus) qu’à transformer les intensions en actes
L’observatoire des hospitalités, l’École des hospitalités, la réallocation d’une part de la taxe de séjour, l’ouverture des aires d’accueil pour les gens du voyage, la reconnexion aux véloroutes européennes, le développement de l’intermédiation locative et de l’accueil non-marchand, autant de mesures concrètes dont le collectif entend bien suivre la mise en œuvre, liste par liste, mandat après mandat. Le rendez-vous annuel de la Fresque des hospitalités marseillaises, chaque mai/juin, sera le baromètre public de cet engagement.
La prochaine fresque sera réalisée la 27 mai 2026 sur les hospitalités comme acte de résistance, dans le cadre de l’anniversaire des mouvements sanctuaires : “Résister à la xénophobie: villes sanctuaires et pratiques d’hospitalité” les 27, 28 et 29 mai 2026 à Marseille.
Pour aller plus loin
Le Carnet des hospitalités marseillaises est disponible en ligne sur le site du collectif Marseille HospitalitéS.
Il recense plus de 60 dispositifs d’hospitalité existants à Marseille, liste les acteurs et organisations rencontré·es, et détaille l’intégralité des 63 propositions opérationnelles. Le collectif se réunit chaque année en mai/juin pour actualiser sa Fresque des hospitalités marseillaises et poursuit sa contribution à la coproduction de l’action publique sur l’hospitalité territoriale. D’autres collectifs et villes en France prennent contact avec le collectif pour organiser leur propre processus local.
Article publié sur le blog de Médiapart le 14 mai 2026.
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