Marseille : La culture est capitale

Billet de blog
le 25 Juin 2020
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© Eric Bourret - PAR HASARD Friche Belle de Mai 2019 - 3 (1)

© Eric Bourret - PAR HASARD Friche Belle de Mai 2019 - 3 (1)

C’est le destin des villes ‘pas comme les autres’, ayant des personnalités singulières : le reste du pays les aime peu. Les Belges n’aiment pas Bruxelles, les Italiens tournent le dos à Naples. Et beaucoup de Français ont une relation ambiguë avec Marseille. Oui bien sûr, il y a le soleil, la mer et l’OM, mais à part cela, Marseille est souvent sous-estimée, voire méprisée. Est-ce qu’il y a des raisons ? Bien sûr qu’il y en a. Beaucoup de choses doivent être améliorées et réinventées, il y a des possibilités énormes, et il y a eu beaucoup trop d’injustice et de douleur à Marseille ces dernières années. Des choses doivent être réparées et reconstruites d’urgence, et cela prendra du temps. La bonne nouvelle est que Marseille possède des atouts très particuliers pour les réaliser : sa population jeune et diversifiée, son lien avec la Méditerranée, sa position entre l’Europe et le « Sud global », ses initiatives innovantes dans le domaine de la transition écologique, de la révolution numérique ou de l’entrepreneuriat social. Et nous ne parlons même pas de ses artistes et de son paysage culturel : ils ont un potentiel et un attrait énormes. Ils doivent faire partie d’un projet de ville pour le futur. En partant d’une saine confiance en soi, d’une croyance en l’avenir de la ville, et contre tout défaitisme. Et en même temps avec une bonne dose d’autocritique lucide et indispensable, ce qui n’est pas du « Marseille bashing ». Après tout, nous pourrions faire beaucoup mieux s’il s’agit de « liberté, égalité, fraternité ». Mais Marseille, en tant que métropole et ville laboratoire, a beaucoup à dire aussi à la France : sur le vivre ensemble dans la différence, sur le lien entre Nord et Sud dans la ville et dans le monde, sur le comment ‘faire ville ensemble’ et les nouvelles formes de démocratie participative qui devront s’inventer encore beaucoup plus dans notre ville, et dont le monde entier a besoin. Et sur la combinaison unique d’une culture populaire bien ancrée, et d’une création artistique novatrice.

« Nous ne sommes pas la capitale » : on l’entend régulièrement à Marseille. Mais nous le sommes évidemment. Pas de la France, nous avons la chance de laisser cet honneur à Paris. Mais d’autres régions moins délimitées échappant au cadre étouffant de l’Etat-nation, des régions qui sont vitales pour notre avenir commun: le Sud de l’Europe, la Méditerranée. Même les territoires français d’outre-mer, et plusieurs pays-clés du Sud global, comme l’Algérie, la Tunisie, les Comores, le Vietnam, le Sénégal et beaucoup d’autres: ils sont intensément et intimement liés à Marseille. Plus que jamais, dans ce monde post-Covid, le lien entre le local et l’international sera essentiel et fragile à la fois. Marseille est la ville par excellence à partir de laquelle il faut l’inventer et construire, à long-terme et en profondeur.

Nous devrions être une capitale, nous avons absolument besoin de cette ambition. Pas tellement dans un sens politico-administratif. Mais bien plus à un niveau symbolique-imaginaire : en tant que centre de l’imagination par lequel de nouveaux récits fédérateurs sont écrits pour le monde multiculturel et cosmopolite de demain, mais aussi en partant d’un attachement intense à un contexte local riche et populaire. Imaginer et raconter ces histoires dans toute leur diversité et complexité: à cet égard les artistes et les institutions culturelles peuvent jouer un rôle clé.

Marseille est une grande ville complexe et multiculturelle, évidemment marquée par des multiples clivages sociaux, économiques et culturels, et des ruptures de plus en plus grandes et douloureuses. Il y a une grande nécessité d’espaces communs, où les tensions politiques et les inégalités sociales peuvent être explicitées et débattues, et éventuellement transcendées. Si nous n’y parvenons pas, la contradiction et le fossé entre la réalité de la ville et son establishment politique, économique et culturel vont continuer à s’accroître. À terme, cela entraînera des problèmes de légitimité et des conflits encore beaucoup plus violents que ceux que l’on connait déjà aujourd’hui.

Heureusement, il y a des éléments culturels positifs à partir desquels nous pouvons démarrer. Pour commencer, une série d’opératrices et opérateurs culturels jeunes, singuliers, enthousiastes, et courageux. De plus, il existe une mosaïque de petites, moyennes et grandes structures culturelles à forte individualité et ancrage, qui peuvent toutes jouer leur rôle dans une chaîne de formation, de résidences, de créations et de diffusion, à travers de diverses disciplines d’ailleurs. Le Mucem, le cinéma de l’Alhambra, la Friche la Belle de Mai, une scène nationale réformée comme le ZEF, différents festivals présentant des œuvres révolutionnaires du monde entier, un théâtre de ville comme La Criée, une maison de danse comme KLAP, les incroyables Musées de Marseille, les Bernardines et son quartier avec un potentiel culturel énorme, le ‘Théâtre de l’œuvre’ à Belsunce – petit mais tellement enthousiasmant, un FRAC très dynamique, le Ballet National de Marseille qui se réinvente, des institutions pointues et pertinentes comme le Théâtre Joliette Minoterie, des centres de création nationaux comme Lieux Publics et le GMEM, et des formations importantes comme l’ERAC, ou l’Ecole des Beaux Arts: ce n’est pas rien ! Et nous ne parlons même pas de la chose la plus importante : la présence d’artistes exceptionnels de classe mondiale. Ils n’ont pas forcément beaucoup de liens avec les institutions locales et montrent leurs travaux ailleurs en France et dans le monde, mais tous ont de bonnes raisons d’avoir une base à Marseille – Ville-Monde, ville cosmopolite où en plus de ces grands noms, la prochaine génération de jeunes artistes et de collectifs novateurs, est largement présente. Un nouveau projet de ville ambitieux, solidaire et généreux pour Marseille devra s’approprier cette richesse, avec tout cet attrait international, cette culture à la fois populaire, pointue et foisonnante.

Dans ce monde post-Covid, il faudra, sans aucun doute, aller beaucoup plus loin encore. Il n’y aura pas de ‘relance économique’ sans un moteur culturel, à condition que le monde culturel ose aussi se déplacer, et s’inscrire de manière transversale dans une vision pour Marseille où ‘chaque vie compte’. L’imagination et transformation artistique, l’impact social, la dimension écologique et durable, des systèmes d’éducation et de mobilité accessible à tous, un secteur touristique qui dépasse les bateaux de croisière : nous avons une marge de progrès plus que considérable. Mais personne ne pourra le faire tout seul. Des choix plus clairs sont nécessaires en termes de politique culturelle. Il faut des « Oui » mais aussi des « Non ». Ces choix mèneront à une réduction de la fragmentation budgétaire. Bien que tout ne soit pas une question de moyens, trop d’artistes et de structures culturelles souffrent d’une forme de précarité. Ou sous le syndrome du « juste pas » : juste pas assez de ressources pour s’élever au-dessus de la médiocrité et pouvoir vivre un peu décemment. Une ambition plus importante exigera des moyens supplémentaires, certes. Mais il faudra aussi une vision forte et cohérente qui permet de les dépenser de manière cohérente. Il est essentiel que ces choix découlent d’un cadre que le secteur culturel et le monde politique devraient développer ensemble, à égalité. Une grande et nouvelle histoire, celle d’une Marseille où nous voulons tous vivre d’ici 10 ans, et du rôle des artistes et de la culture dans cette ville. Un projet urbain, avec une dimension culturelle et sociale. Ou à l’inverse. D’une autonomie respective, mais en concertation, et en s’offrant mutuellement une oreille attentive.

Faisons tout de suite des propositions et engageons le dialogue :

  1. Nous avons besoin, à court-terme, et après cette crise et ce confinement qui ont fragilisé toutes nos relations sociales, d’un événement culturel généreux, fédérateur, et vivant. Organisons un été culturel de Marseille, en 2020 encore.
  2. Marseille a besoin d’artistes dans l’éducation. Tout commence à l’école, et l’éducation culturelle ferait mieux d’être alimentée directement par les artistes, leurs créations et leurs pratiques. Consacrons plus de ressources et de temps aux créations artistiques, portées par des artistes de haut niveau, avec des enfants et des adolescents de 6 à 18 ans. Dans toutes les disciplines. Et avec comme finalité de les montrer dans nos maisons, à nos festivals, dans nos musées et nos cinémas. Donc pas de « théâtre jeune public ». Du théâtre tout simplement, ou de la danse tout simplement, du plus haut niveau, avec des enfants. C’est en recherchant la qualité, comme dans les spectacles  » professionnels « , que nous rendons les enfants enthousiastes à l’égard de la culture. Et qu’on change leur vie.
  3. Marseille a besoin d’un programme pluriannuel ambitieux, structurel et urbain dans le domaine de la médiation culturelle. Trop de Marseillais ne participent pas à la vie culturelle. D’une part, c’est certainement dû à l’offre. Mais certainement aussi à la façon dont sa promotion et médiation sont faites. Nous devons aller vers les gens, éliminer les barrières et les obstacles, financiers très certainement, mais pas que, et attirer activement de nouveaux publics. Ne le faisons pas tous individuellement, mais collectivement, en dehors du cadre de la communication culturelle classique qui touche toujours les mêmes personnes.
  4. Marseille a besoin d’une culture transversale et interdisciplinaire, qui ne soit pas faite dans une tour d’ivoire, ni sur ordre d’un homme politique. Une culture créée cependant en étroite collaboration avec d’autres domaines sociaux. Donc, l’éducation. Mais aussi la mobilité, la transition écologique, la participation : de grands chantiers pour la ville de demain, autour desquels de nombreux artistes travaillent déjà aujourd’hui de manière très pertinente.
  5. Marseille a besoin de culture dans la ville, et dans l’espace public. On peut y essayer de nouvelles formes, toucher de nouveaux publics et y trouver des contenus importants.
  6. Marseille a besoin d’une culture internationale. Dans deux directions : montrer au monde ce qui se passe à Marseille, et à Marseille ce qui se passe dans le monde. Le groupe toujours croissant d’expatriés motivés dans la ville peut également jouer un rôle clé à cet égard.

Il faut un vrai, nouveau projet de ville partagé pour aller de l’avant, pour réaliser et incarner ces ambitions culturelles, mais aussi sociales, écologiques et humaines. Ne pas choisir et mettre en place ce projet de ville serait une occasion historique ratée. Pour les artistes, les maisons de culture, les festivals. Mais encore plus pour Marseille, ses femmes et ses hommes, ses citoyens tout simplement, dans toute leur richesse et diversité.

Nacera Belaza, chorégraphe

Eric Minh Cuong Castaing, chorégraphe

Jan Goossens, Festival de Marseille

Julien Marchaisseau, metteur-en-scène

Dorothée Munyaneza, chorégraphe

Selma Ouissi, chorégraphe

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