L’UNIVERS MARSEILLE 1

Billet de blog
le 19 Juin 2026
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L’essaysiste Alesso dell’Umbria a publié, l’an dernier, la deuxième édition d’un ouvrage qu’il avait publié en 2005, « Histoire universelle de Marseille ». Comme les bons livres ne se périment pas, je vous propose une présentation de ce livre important sur Marseille et son histoire

A. dell’Umbria écrit dans son livre (p. 645) que « la ville est un rapport social ». Cette phrase importante est à la fois un constat et un manifeste. Le constat est issu de l’expérience de l’auteur qui a vécu Marseille, mais aussi Naples et d’autres villes de la Méditerranée, des expériences multiples qui lui ont donné un regard particulièrement vif sur les villes de ce monde, mais aussi, au-delà, sur l’ensemble des espaces qui peuplent l’univers méditerranéen, qui s’y reconnaissent et s’y retrouvent mais qui peuvent aussi, au fil de son histoire, risquer de s’y perdre. Il ne s’agit donc pas d’un énième livre sur l’histoire de Marseille, mais bien d’un manifeste, au sens où A. dell’Umbria revendique une position, exprime une idée sur Marseille : selon cette idée, Marseille est une ville qui ne ment pas, et, en même temps, ce livre est, selon les mots mêmes de son auteur, est une recherche dans les différents états de la ville, qu’il s’agisse du début de l’histoire de la ville dans l’Antiquité ou des évolutions de la différentes formes de la ville dans sa relation aux échecs ou aux succès du port, et, plus généralement, dans son économie politique. 

 

L’univers Marseille

Publier une « Histoire universelle de Marseille », c’est penser Marseille pour ce qu’elle est : un univers. Une telle histoire désigne les différents éléments qui fondent l’univers de Marseille. L’Histoire universelle de Marseille écrit l’histoire de la ville sous la forme de l’histoire d’un monde. Il ne s’agit pas seulement de montrer comment l’histoire de Marseille construit les éléments qui permettent de comprendre comment la ville s’est articulée, à toutes les époques, à des événements, à des acteurs politiques et à des évolutions qui permettent de comprendre comment elle a évolué. L’univers Marseille est un espace qui donne à la ville ce qui lui permet de vivre et de croître après être née : l’univers Marseille désigne un véritable monde, celui des Phocéens qui se sont installés dans l’ancienne cité antique et celui de la succession des peuples qui habitent le lieu de la cité. Dans le prologue de son livre, A. dell’Umbria situe son projet dans une articulation du local à l’universel : il s’agit, pour lui, de fonder sur la recherche de cette articulation l’histoire de la ville, « de ses rapports contradictoires avec l’État-nation puis avec la mondialisation », pour penser la relation entre le local et l’universel qui donne du sens à la construction, à  l’histoire et à la vie de l’univers Marseille.

 

La ville et les nations

Si Marseille est un univers, c’est, bien sûr, parce que son histoire est une histoire de nations qui s’y rassemblent. On peut penser, en lisant l’ouvrage d’A. dell’Umbria, deux approches de la pluralité des nations qui se rencontrent dans Marseille en fondant son identité. La première situe la pluralité dans l’histoire. L’Histoire universelle de Marseille montre que la diversité et la pluralité des peuples venant habiter Marseille ont donné à la mémoire de la ville la multiplicité des identités qui permet de comprendre cette mémoire, de l’inscrire dans une rationalité fondée sur la pluralité des identités qui se succèdent pour peupler Marseille ou qui se rencontrent pour faire de « l’histoire Marseille » celle d’un monde de diversité de nations.  Mais il s’agit aussi de construire et de proposer des outils permettant de comprendre le présent de la ville : la pluralité des nations qui fondent le peuplement de Marseille permet aussi de comprendre l’évolution de la ville et de son identité – y compris dans son présent. C’est l’évolution même du concept de ville qui est pensée par Alessi dell’Umbria en faisant reposer sur l’histoire de Marseille celle de l’évolution du concept de nation qui se transforme dans l’évolution de l’espace de la mondialité comme dans celui de la ville. On peut comprendre, à la lecture de l’Histoire universelle de Marseille, que la migrance a constitué, dans la ville, ce que l’on pourrait appeler une première étape de ce que l’on s’est mis à désigner par le terme « mondialisation ».

 

La ville dans sa région

Mais, si l’univers Marseille désigne un monde implique, pour la ville, une place particulière dans sa région. Ce que montre A. dell’Umbria, c’est que l’histoire de la ville fait s’articuler les unes aux autres différentes mémoires, celle de la ville et des peuples qui y vivent et la font vivre, mais aussi celle des régions dans lesquelles la ville se situe – à commencer par la Provence, même si le débat n’est pas tranché autour de la question de l’appartenance, ou non, de Marseille à la Provence. 

. L’histoire de Marseille est aussi celle de la place de la ville dans la région dans laquelle elle vit. La modernité que l’auteur propose de définir comme celle qui est propre à la métropole de Marseille ne peut pleinement se comprendre que dans l’articulation entre la ville et sa région. Tandis que la fondation de la ville repose sur l’introduction dans son espace d’immigrants issus d’un autre pays, toute son histoire repose sur l’évolution des relations entre la ville est la région dans laquelle elle se situe et qui se nourrit des relations entre Marseille et la Provence et de l’évolution de ces relations, fondée sur une autre migrance.

 

Les peuples de Marseille

Tous les peuples ont habité Marseille, y ont vécu, ont contribué à construire cette ville et à faire d’elle un véritable monde. C’est bien cette diversité et cette pluralité qui fonde l’identité marseillaise en faisant de la ville une métropole. Marseille n’est pas issue d’un seul peuple, mais, au contraire, d’une pluralité culturelle et politique de peuples et d’origines qui s’y rencontrent en faisant évoluer l’espace urbain. À la fois les peuples issus de la mer et les peuples issus de l’espace rural qui entoure la ville se sont réunis dans l’histoire de Marseille, mais aussi des habitants venus de Grèce, d’Italie, d’Arménie et d’une foule de mondes que les événements ou des évolutions ont poussés à s’installer dans la ville. Mais, au fond, cette diversité ethnique ne fait que fonder l’identité de Marseille dans la modernité urbaine sur la même diversité que celle qui faisait s’y rencontrer, dans l’Antiquité les peuples multiples qui se rencontraient, issus d’Europe centrale, d’Europe du Nord ou d’Afrique du Nord. L’histoire de Marseille est une histoire universelle parce qu’elle est nourrie de la mondialité diverse des peuples qui donnent sa vie à la métropole. Le livre d’A. dell’Umbria insiste sur ce que nous savons tous : le peuple de Marseille est un peuple pluriel, et, en évoquant l’histoire marseillaise des migrances, il nous rappelle que leur évolution s’est inscrite dans l’histoire, qu’elle ne fut, somme toute, qu’une sorte de parcours marseillais des déplacements de toutes les populations du monde, liés à leurs histoires, aux événements qu’elles ont connues. C’est, d’ailleurs, ce que montre bien l’historien Émile Témime dans son livre, Migrances, cité, justement, par A. dell’Umbria.

Marseille et la mer

Si Marseille est un monde, la mer y est pour beaucoup. L’Histoire universelle de Marseille montre la place de la mer dans l’histoire de la ville et dans sa mémoire. Le livre permet notamment de comprendre que la mer occupe trois places dans l’histoire de Marseille. La première est celle de l’arrivée des habitantes et des habitants. C’est en venant de Phocée par la mer que des Grecs ont fondé Marseille en lui donnant, dès le commencement, l’identité d’une ville de rencontre entre celles et ceux qui viennent de l’étranger et celles et ceux qui les accueillent. La seconde place de la mer dans l’histoire de la ville est celle d’une activité économique intense. L’économie de Marseille s’est nourrie de la mer en représentant l’ensemble des activités qui donnent sa consistance à cette économie, à la fois en installant des activités et des métiers fondés sur la mer (pêche, navigation, construction des bateaux) et en facilitant ou en enrichissant le développement des activités fondées sur le terroir marseillais, dans le domaine de l’agriculture et dans le domaine des arts et des pratiques culturelles. Enfin, l’Univers Marseille n’est pas situé n’importe où : il est inscrit dans le monde méditerranéen. La mer aura fondé l’histoire de Marseille sur la Méditerranée. Non seulement la mer donne à la ville et à la métropole ce qui fonde leur activité, mais aussi les cultures du monde méditerranéen permettent de comprendre l’évolution des peuples et des identités qui fondent la métropole. L’histoire universelle de Marseille se confond avec l’histoire de l’univers méditerranéen, des guerres et des échanges qui ont nourri les diverses nations qui lui donnent sa consistance, mais aussi de celles et de ceux qui peuplent ce monde de leurs langues, de leurs cultures et de leurs idéologies ou de leurs religions.

 

Dell’Umbria (Alèssi), Histoire universelle de Marseille, Marseille, éditions Agone, 2025, 894 p., bibl., ind.

Bernard LAMIZET

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