Lettre à Kévin Vacher

Billet de blog
le 8 Oct 2019
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Je ne te connais pas personnellement et tu me pardonneras ce tutoiement, que j’emploie en toute camaraderie. Dans une récente tribune, tu prends acte de l’incapacité des partis politiques de gauche à s’unir, comme à s’ouvrir à ceux qu’ils prétendent représenter.

Je suis un homme blanc qui a légèrement dépassé la cinquantaine – je ne m’en excuse pas – et mon sang bout à la même température que le tien. L’indignation n’a pas d’âge. Comme beaucoup d’entre nous, je suis le spectateur révolté de ce théâtre d’ombres, de ce jeu de bonneteau indigne d’irresponsables politiques qui prétendent gouverner Marseille autrement…

Au-delà de quelques personnalités que je continue d’apprécier et de respecter à titre personnel, je constate que nos partis politiques locaux – qui ne sont pas dans l’opposition depuis 25 ans par hasard – ont définitivement épuisé leur crédit, en dépit de la patience et de la bienveillance dont nous avons fait preuve à leur égard. Nos tentatives (individuelles ou collectives) de les aider à se renouveler et à trouver le chemin de la raison sont restées vaines, pour ne pas dire méprisées. À force de s’adonner à leurs calculs solitaires, et bien qu’ils s’en défendent la main sur le cœur, les un.es et les autres sont devenus sourd.es à la colère des Marseillais.es. Obnubilé.es par la préservation de leur pré carré. Conditionné.es par de mauvais réflexes archaïques.

EELV, par calcul ou de guerre lasse, a décidé samedi de quitter le navire, sans qu’on sache si ses militants veulent simplement faire un break ou s’ils entretiennent quelque liaison secrète. On peut crier haro sur le baudet vert qui s’en va, mais comment ignorer la responsabilité de tous les autres partis politiques qui n’ont pas réussi à le retenir, pas plus qu’ils n’ont su convaincre les citoyen.nes issu.es du mouvement associatif, des collectifs ou de la société dite « civile » de la sincérité de leur prétendue démarche d’ouverture ? Tous responsables, tous coupables !

Tu dénonces à juste titre la « cooptation », par les seuls partis, de colistiers qu’ils voudraient choisir seuls pour nous confisquer le renouvellement, ce bol d’oxygène qui nous éviterait l’asphyxie. La cooptation n’est que l’autre nom du clientélisme, qu’elle porte en germe et qui est à la racine de tous les maux marseillais. C’est avec cela qu’il faut rompre une bonne fois pour toutes. Sciemment ou non, nos partis de gauche perpétuent un système généralisé qu’ils dénoncent quotidiennement chez les autres, mais qui ne date ni de Gaudin, ni de Defferre, et trouve son origine dans les années 20.

Pour t’en convaincre, je te recommande la lecture de Marseille confidential (de l’excellent François Thomazeau) et l’exposé édifiant fait par Édouard Daladier, le 25 mars 1939, qui sollicitait – et obtenait – la mise sous tutelle de la ville de Marseille suite au drame des Nouvelles galeries qui causa – déjà – 73 victimes.

Décret du 21 mars 1939 intégral

Extrait JO du 21 mars 1939

Mais revenons au présent. Le « et pourtant… » contenu dans le titre de ta tribune traduit encore une hésitation. Quelle attitude faut-il adopter dans les circonstances présentes pour rester à la hauteur de ses responsabilités et ne pas trahir l’espoir des Marseillais.es, de toutes celles et de tous ceux qui ont déjà beaucoup donné, travaillé, et veulent continuer d’y croire ?

Faut-il prendre l’initiative d’une liste « citoyenne », au risque d’ajouter de la division à la confusion et d’anéantir les maigres progrès déjà obtenus ? Ou rechercher encore, sans garantie de succès, une conciliation avec des partis eux-mêmes divisés et subdivisés ?

Je crains qu’il faille se rendre à l’évidence après avoir tout essayé et tout proposé (j’ai moi-même lancé une bouteille à la mer dont aucun responsable politique n’a accusé réception à ce jour) : les partis politiques sont des machines programmées pour conquérir le pouvoir, pas pour le partager. Leurs dirigeants ne sont pas sincèrement disposés à traiter sur un pied d’égalité avec des mouvements citoyens dans lesquels ils ne voient que des concurrents. Ils n’abandonneront volontairement aucune prérogative, aucun mandat électif et continueront de prendre leurs ordres à Paris.

Ceci devant malheureusement être entériné, rien n’interdit d’inverser la logique et de s’émanciper pour proposer aux Marseillais une approche novatrice qui consisterait simplement à revenir « aux fondamentaux » d’une élection municipale : une équipe compétente, solidaire et responsable au service de l’intérêt général, conduite par des citoyens indépendants qui feraient le cas échéant une place à des représentants des partis politiques qui les soutiendraient.

Mais une telle initiative ne devrait pas conduire à substituer des collectifs – dont la représentativité peut aussi être mise en question – aux partis en tombant dans les mêmes travers. La démarche devrait être exemplaire, conduite au grand jour devant tous les Marseillais.es, n’éluder aucune question, et surtout pas celle de la tête de liste. Elle supposerait impérativement de sortir du flou et de l’amateurisme, de proposer des orientations claires et un mode de désignation incontestable des futur.es candidat.es de toutes sensibilités. Cela demanderait du travail, de la rigueur, de la discipline.

D’aucuns objecteront qu’une telle démarche anéantirait définitivement les chances de la gauche. Mais dans la situation présente, celles-ci sont inexistantes et seule une initiative originale pourrait encore les restaurer. Alors, foutus pour foutus, pourquoi ne pas tenter le coup ? Si cette opération de « la dernière chance » ne réussissait pas, nous pourrions au moins larguer les amarres avec un passé qui nous paralyse et poser les fondations d’une nouvelle maison commune.

Au plaisir de te lire ou de prendre un café

PS : je maîtrise moins bien que toi l’écriture inclusive, mais j’ai fait des efforts 😉

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