loup domestiqué à imaginaire concurrentiel

Le tagueur marseillais, loup domestiqué à imaginaire concurrentiel

Billet de blog
par Zumbi
le 25 Août 2020
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Certaines zones du centre de Marseille ont le désolant privilège d’être le dernier endroit en France où s’excitent en grand nombre ces êtres dont la mode est passée depuis un quart de siècle un peu partout ailleurs : les tagueurs. Ce quart de siècle, décalage spatio-temporel bien caractéristique de notre ville, dont les municipalités ont continué un quart de siècle après les autres à construire des rues sans pistes cyclables ou à croire que diriger une ville c’était un construire un tas d’immeubles en laissant s’écrouler ceux qui sont déjà là, et ne jamais programmer les écoles, jardins publics, bibliothèques, espaces piétons, autrement dit ce qui rend la ville vivable. En ce sens le tagueur prouve ainsi son adaptation au milieu : plus la ville est invivable, plus il faut la rendre invivable. Le tagueur, c’est Gaudin au coin de la rue.

D’un point de vue éthologique, s’il fallait trouver une analogie du tagueur dans le monde animal, pas la peine de chercher loin : le chien. Le chien domestique, s’entend. Cet animal totalement soumis à ses maîtres qui a gardé quelques traits de comportement, et un imaginaire, du temps où il vivait libre et sauvage. Le chien, bien que n’ayant plus un territoire de chasse depuis des millénaires, a un besoin irrépressible de marquer quotidiennement son passage par de petits jets d’urine ou de petites crottes ; le principal centre d’intérêt de ses déplacements limités de créature soumise est de repérer et d’identifier sur son parcours d’autres animaux de son espèce ayant ainsi marqué leur passage, et si c’est le cas de projeter sa petite flaque pour que le prochain chien passant sache qu’il est passé à cet endroit. Substituez au mot chien le mot tagueur, aux mots petits jets d’urine les mots petits jets de peinture chimique par voie de bombe aérosol, l’analogie de comportement est saisissante, ainsi que l’illusion d’avoir un territoire libre et sauvage — alors que les déplacements de cet être sont soumis à un maître qui lui laisse deux fois par jour l’illusion de faire ce que bon lui semble.

D’un point de vue sociologique, on constate que le comportement du tagueur est régulé par cet imaginaire que les rédacteurs de la Constitution Européenne a voulu inscrire comme un idéal indépassable, celui de la concurrence libre et non faussée. Le tagueur vit l’ensemble de l’espace social où il déploie son activité comme un lieu où il importe de faire plus, plus vite, plus loin, plus haut que ceux qu’il repère comme ses concurrents. Comme tous les prédateurs et conquérants de l’histoire, tout cet espace est pour lui terra nullius : rien n’existe en dehors de son activité. Négation d’autres êtres humains, d’autres usages de la ville et de son bâti, d’autres approches esthétiques : tel endroit n’a qu’un usage, c’est le lieu où il peut, que dis-je, il doit lancer son petit jet de peinture chimique. Le tagueur, si d’aventure il lit, savoure certainement le célèbre discours de Jules Ferry où il désignait la colonisation européenne comme un devoir. Le droit d’autres occupants du lieu à y faire autre chose est nul et non advenu.

D’un point de vue psychologique, le tagueur est l’être resté bloqué dans la découverte émerveillée de ses déjections, le narcisse enfantin. « Le narcissisme est encore auto-érotique, l’enfant demeurant dans une période centrée sur lui. Le narcissisme anal est étayé sur une auto-surestimation, un sentiment de toute-puissance, avec rechercher d’un objet faible ou très fort pour un mode relationnel dominant-dominé ». Le monde qui l’entoure est une surface de projection de soi-même, un support à ses traces qu’il ne se lasse pas de reconnaître avec ravissement. Je suis partout. Il lui est inconcevable que l’ être passionnant qu’Il est lorsqu’il fait Son petit pipi ou Son petit caca ne puisse pas intéresser les autres — soit il ne conçoit même pas leur existence, soit il les perçoit comme obstacles insupportables, soit il les imagine comme d’exactes projections de lui-même, donc des sujets émerveillés de ses petits jets de peinture chimique.

C’est ici que la sociologie et la psychologie se rejoignent, voire la politique : toute tentative de s’opposer à son activité, toute limite est vécue comme une intolérable répression. Le papy et la mamy d’à côté ont dépensé plusieurs mois de leur retraite pour refaire leur façade, et alors ? Le sommet de « l’humour tagueur » s’étale en grosses lettres : Oh ! un mur blanc ! Ou alors cela prend la solennité d’un slogan qui se veut politique : Murs blancs, peuple muet. Lorsqu’un artiste de rue a passé des semaines entières à étudier un lieu, à concevoir un projet, à rassembler le matériel, à peindre 20 mètres carrés pour proposer à tous les regards une œuvre — à l’esthétique discutable, c’est-à-dire soumise à la discussion — pschitt pschitt, 5 secondes de petits jets de peinture chimique indélébile et c’est gâché pour tout le monde. Pas pour le tagueur bien sûr, à qui le concept d’œuvre est impénétrable, à qui seule importe la contemplation de la petite trace de Son excrétion. Oh ! oui, la fresque l’intéresse puisqu’elle a polarisé le regard du passant sur un espace où Son petit jet aura encore plus de visibilité. Idem pour une fontaine de calcaire, une statue de bronze dans l’espace public, extraordinairement délicates à entretenir, demandent de la compétence et du travail pour réparer chaque dégradation. L’oeuvre de l’autre, le travail des autres n’existent que comme support de Son narcissisme primaire. On s’en fout, on fait ce qu’on veut, on est des rebelles. Il en est même qui théorisent, qui se disent écolos, anars, que sais-je… et consacrent une grande partie de leur budget (souvent le budget de leurs parents…) à répandre des produits de l’industrie chimique sur tous les supports possibles, et à jeter des quantités industrielles de bombes aérosols : aluminium, plastique et gaz non recyclables (ou feutres de plastique aux encres tout aussi chimiques). Les fabriquants de tous ces attentats contre la nature se gavent. Merci les rebelles.

C’est ici qu’on revient à l’éthologie : le chien se croit libre comme l’air, mais n’attaque jamais son maître. Le tagueur fait ses petits jets, pschitt pschitt sur la façade de la mamie, sur les murs de l’école, sur la vitrine de la crèche… mais pas sur le commissariat, la préfecture, la caserne. Emmerde les voisins mais pas ton maître. Le chien sait très bien faire ça. Beaucoup de chiens de jardin ou d’appartement ne savent même faire que ça, les pauvres. Les maîtres n’ont qu’à crier « couché ! » et les voilà qui se taisent. Les dresseurs expliquent qu’ils opèrent en manipulant le souvenir atavique de la soumission au chef de meute. Toute ressemblance avec des tagueurs existants

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