Le Printemps Marseillais passera-t-il l’hiver ?

Billet de blog
le 13 Nov 2019
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Tandis qu’une hirondelle tient conférence de presse pour annoncer le Printemps Marseillais et invite ses partenaires naturels à voler en formation vers la mairie, EELV a déjà pris son envol et le Pacte démocratique fait savoir qu’il reste au sol dans l’attente d’une météo politique plus favorable. Le grand rassemblement de la gauche battrait-il de l’aile ? Même Jean-Luc Mélenchon semble le penser, qui propose désormais sa médiation pour tenter de concilier tous les étourneaux, colverts et autres oies blanches…

ALLÔ, L’UNION ? ON A UN PROBLÈME !

Avant tout, réécoutons les arguments de ceux qui voudraient bien mais ne peuvent point se rassembler pour tenter de comprendre ce qui cloche.

– En le quittant, EELV a dénoncé « l’absence de transparence et de règle du jeu » au sein du MSP (ancêtre du Printemps Marseillais) ; on a dit que les écolos étaient grisés par leurs récents succès électoraux et cherchaient un prétexte pour faire cavalier seul…

– Les membres du Pacte démocratique ont regretté l’inexistence d’une  « table de discussion », puis ont décidé de rallier le mouvement en traînant des pieds pour finalement rompre les négociations en évoquant son « incapacité à faire une vraie place à la présence citoyenne et populaire » ; on a dit qu’ils étaient versatiles et trop gourmands pour ceux qui ne sont rien et n’obtiennent jamais rien…

– Une part non négligeable du Parti socialiste marseillais, composée notamment d’élus sortants, s’est offusquée publiquement d’avoir été court-circuitée par une instance parisienne et privée de tout débat quant à l’alliance du PS local avec la FI au sein du Printemps Marseillais ; on a dit qu’ils ne pensaient qu’à régler de vieux comptes  personnels…

– Nassurdine Haidari (ancien élu PS) a évoqué de son côté dans Marsactu une « union construite dans les petits couloirs étriqués des partis politiques, par des ayants droit qui pour certains ont toujours collaboré avec le « système » »…

RASSEMBLEZ-VOUS, Y’A RIEN À VOIR

Face à ces critiques, le Printemps Marseillais proteste de sa bonne foi – que l’on accordera volontiers à nombre de ses partisans sincères – et déclare l’état de péril imminent pour ne pas prolonger les discussions. Face au danger de voir la droite rester au pouvoir, il convient d’agir dans l’urgence, ce qui implique l’évacuation… du débat. Faute de temps pour consolider les fondations, ravalons la façade, le temps des élections. « Rassemblement, allez-allez ! Pas d’discussion, allez-allez ! » C’est la tacata-tactique du Printemps Marseillais…

Quand ce dernier, pour attester de la sincérité de ses efforts, fait valoir qu’il a fait taire quelques égos et obtenu d’importants sacrifices des un.es ou des autres, je voudrais en savoir plus : qui a renoncé à quoi ? Quelle tête de liste potentielle s’est effacée ? Quel élu sortant a renoncé à son mandat ? Jusqu’à plus ample informé, le Printemps Marseillais n’a pour l’instant sacrifié que ses partenaires naturels et le traitement des questions de fond :

1) Il a fermé la porte – en leur reprochant de la claquer – à celles et ceux qui pourraient revendiquer sa tête ou, à tout le moins, troubler le jeu de celles et ceux qui avancent encore masqués ;

2) Il a remis à plus tard toutes les questions qui fâchent et pourraient, si elles étaient abordées et résolues, témoigner du résultat d’une authentique négociation : quels critères de recrutement des colistier.es ? Quelles têtes de listes, secteur par secteur ? Qui sera en position éligible, qui ne le sera pas ? Quelles alliances au second tour ? Quelle attitude adopter face à un risque RN ? Autant de détonateurs qui pourraient faire exploser la bombe avant l’heure…

UN « PARLEMENT » MAIS PAS D’ÉLECTION

Pour sa défense, le Printemps Marseillais met en avant son « parlement », dont la seule appellation suffirait à garantir une démarche démocratique et couper court à toute interrogation relative à la transparence de son fonctionnement. Au premier regard, l’existence d’un « parlement » pourrait effectivement apparaître comme le gage d’une sincère volonté de débat et d’ouverture. Des professionnels de la politique qui oublient leurs bisbilles et s’associent à des citoyens dépourvus d’autre ambition que la réussite collective pour refonder la démocratie locale, que demande le peuple (de gauche) ?

Mais regardons de plus près : la consultation du site www.printempsmarseillais.fr nous apprend que le successeur du « Mouvement sans précédent » s’est doté d’un parlement de 33 personnes, dont 17 responsables politiques issus de la France Insoumise, du PC, du PS, Place Publique, Génération.s, Radicaux de gauche et quelques autres satellites dont j’ignorais jusqu’ici l’existence, 6 membres issus de trois collectifs et 11 personnalités issues de la fameuse « société civile ». De façon aussi amusante que révélatrice, un.e porte-parole compare la constitution de cette assemblée à celle d’un « plan de table », que l’on réserve généralement aux rassemblements de famille protocolaires, comme les mariages (voire les enterrements, hélas) où il est de bon ton de taire ses désaccords.

Passons rapidement sur la présence incongrue, dans ce « parlement », de syndicats tels que la CGT, qui m’interpelle sur le fond (si c’était la droite, on parlerait à coup sûr de lobby) et me rappelle que la relation incestueuse entre un syndicat et une municipalité peut provoquer de graves malformations démocratiques.

Et demandons-nous qui sont ces 33 personnes qui décident de l’ouverture et de la fermeture de leur propre cercle et prétendent distribuer les strapontins selon des critères connus d’elles seules ? Qui les a choisies ? Ont-elles été élues ? La question n’est pas anodine dès lors que ce « parlement » sera bientôt appelé à prendre quelques délibérations importantes et à peser d’un poids certain sur l’élaboration d’un projet et la constitution de listes de candidat.es.

COOPTATION, PIÈGE À C…

Après avoir effectué quelques investigations supplémentaires, et interrogé publiquement le Printemps Marseillais sur son compte twitter à ce sujet (il a cessé de répondre à mes questions lorsque celles-ci se sont faites précises), je n’ai trouvé la trace d’aucun vote ou tirage au sort qui serait venu plus ou moins légitimer un « parlement » dont tout indique que les membres se sont simplement cooptés ; j’en veux notamment pour preuve que 26 d’entre eux (sur 33) figurent parmi les auteurs de « l’acte de naissance » du Mouvement Sans Précédent (MSP), publié dès le 10 juillet 2019 dans Libération.

En pratique, des chefs de partis et quelques citoyens engagés mais « non affiliés » (croyons-le sur parole) se sont donc reconnus mutuellement pour constituer une assemblée sans vote et la baptiser « parlement ». Certes, ceux qui ont œuvré au rassemblement de longue date sont parfaitement légitimes, et particulièrement qualifiés pour participer à l’instance qui le conduit. Mais les signataires d’un appel parmi d’autres ne disposent d’aucun droit de préemption sur un tel rassemblement, que d’autres ont aussi appelé de leurs vœux (pour certain.es avant eux). Un parlement qui se respecte, et respecte sa propre ambition de restaurer la démocratie locale, ne saurait s’autoproclamer et faire l’économie d’un processus démocratique et transparent préférable à la cooptation, qui est la cousine germaine du clientélisme dénoncé par tous.

Sans remettre en cause l’engagement et les qualités personnelles indéniables de tel ou telle, il résulte de cette cooptation une assemblée d’initié.es, issue d’un microcosme disposant des codes de la vie politique, principalement composée d’hommes (23 sur 33) et sociologiquement peu diversifiée. Où est la parité (même le parti socialiste, qui dispose de deux sièges, les réserve à deux hommes) ? Où sont les timides, les éternels oubliés, tous ceux « qui ne sont rien » ? Comment accorder du crédit à la promesse d’un changement profond de la pratique démocratique venant d’une assemblée dont le premier acte serait d’imposer un fait accompli ?

LES MARSEILLAIS.ES « MÉRITENT MIEUX »

Oui, l’union est un combat et le Printemps Marseillais serait bien inspiré de ne pas refuser la confrontation avec ses alliés naturels, au risque de les voir se disperser et conclure des alliances indésirables. Sans doute faut-il admettre qu’un peu de sang doit couler en novembre, plutôt que des flots de larmes en mars.

Peut-on construire l’avenir en se privant de la participation des principales forces locales émergentes (une « politique » : EELV ; l’autre « citoyenne » : le Pacte démocratique) ? A-t-on le droit de balayer leurs objections du revers de la main en les réduisant à l’aigreur ou à l’égo supposés de tel ou telle ? Peut-on évoquer le printemps et promettre le renouvellement de la pratique démocratique en affichant pour la contradiction la désinvolture d’un Gaudin face à des parents d’élèves en colère, ou d’un Macron au début de la contestation des gilets jaunes ? Quelles sont les chances d’un mouvement révolutionnaire qui se réduirait aux chapelles tenues par le clergé local et se dispenserait du concours des « bourgeois » écolos et du « Tiers état » du Pacte démocratique ?

Le fait que deux mouvements aussi dissemblables que EELV – un parti politique organisé et structuré – et le Pacte démocratique – mouvement spontané assez insaisissable dont on ignore l’envergure et qui le pilote vraiment, mais qui agit au plus près des habitants éloignés de la politique –, et d’autres encore, adressent des reproches similaires au Printemps Marseillais devrait susciter sa réflexion sur leur bien-fondé et les nécessaires corrections à apporter pour réussir un vaste rassemblement par-delà des structures politiques en perte de vitesse et la tentation de se regrouper entre amis.

Les objections formulées, quelles qu’en soient les motivations profondes, doivent être prises en considération car elles portent en germe un double danger mortel : celui de la querelle publique et / ou d’une faible mobilisation des électorats de gauche au mois de mars 2020.

Pour lever le doute, toujours générateur d’abstention, il conviendrait de se doter rapidement d’une instance réellement ouverte et pluraliste, capable de reprendre au grand jour une discussion libre et non faussée entre tous les partenaires naturels, en y incluant des Marseillais.es sans appartenance ni réseaux personnels. En acceptant de reprendre la discussion sur cette base, en remettant en question une instance qu’il a constituée trop hâtivement pour y substituer une représentation élue et passer de la fiction à la réalité du rassemblement sans chercher à confisquer avant l’heure les clés du pouvoir local, le Printemps Marseillais prouverait sa maturité démocratique et deviendrait à mes yeux une alternative crédible pour gouverner Marseille.

Il faudra plus qu’une hirondelle pour faire le printemps !

Commentaires

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  1. dutherage dutherage

    Il est très difficile de faire autrement, le changement dérange et déstabilise ceux qui souhaitent faire comme avant, c’est à dire distribuer les places sur les listes avant de construire le programme.
    Le Printemps Marseillais a décidé de commencer par le programme avant de choisir les têtes de liste, il a préféré continuer à construire le rassemblement en préservant l’équilibre au sein de ce rassemblement (comment justifier 8 représentants pour le Pacte Démocratique alors que la CGT n’en a qu’un !).
    Aujourd’hui la montée du Printemps Marseillais commence à faire naître un véritable espoir de changement chez les marseillais qui découvrent se rassemblement hors norme.
    Allez donc échanger avec les marseillais et vous verrez tout le bien qu’ils en pensent.

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    • Laurent MALFETTES Laurent MALFETTES

      Merci de votre participation à ce petit débat. Je ne sais pas s’il faut 8 sièges pour le pacte démocratique, ou 20, ou deux. Je crois simplement que la composition d’un parlement, et son mode de désignation, doivent faire l’objet d’une concertation entre toutes les parties prenantes, et non être décidé par un groupe restreint qui l’imposerait aux autres.

      En ce qui concerne la CGT – et c’est valable pour tous les syndicats -, je pense qu’elle n’a tout simplement pas sa place dans le processus électoral (ce qui n’empêche pas les syndiqués CGT de soutenir la liste et de voter pour elle s’ils le veulent).

      Enfin je ne partage pas votre optimisme sur la « montée » supposée du Printemps Marseillais. Sans évoquer mes contacts personnels avec « les Marseillais », je constate qu’un sondage le crédite pour l’instant de 14 % des intentions de vote, ce qui reste inférieur au total PS + FI + PC de la présidentielle 2017 (environ 30 %, les verts étant absents), du premier tour des législatives 2017 (environ 25 %, les verts étant présents) et même des européennes 2019 (19 %, les verts étant également présents avec 14 %).

      Il y a donc matière à se poser des questions (si possible les bonnes) pour voir comment on peut mieux faire…

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  2. Pascale Compte Pascale Compte

    Situation parfaitement bien résumé. Je plussoie.

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