Les spams de mon moulin

Le moulin de MC Cornille

Billet de blog
Blaah
28 juin 2016 4

Héritier de Mistral, chantre de la Provence éternelle et pilier de bar notoire, mon ami Alphonse Daupé tenait pour le lancement de cette Agora à vous faire partager cette histoire qu'on lui a narrée pas plus tard que la nuit dernière. Puisse sa foi en l'Homme et en notre Région être une belle leçon de vie pour chacun d'entre nous.

C’est Francis Mamaï, dit DJ Francis, le fameux animateur de bals des années 80, qui m’a raconté ce drame de village. Son récit m’a touché et je vais tenter de vous le narrer tel que je l’ai entendu. L’histoire s’est déroulée il y a quelques années déjà, près de ce même PMU où nous étions en train de bavarder autour d’un rosé de Beaucaire.

C’était en Provence, au temps des lotissements. On pouvait encore y croiser des dames en survêtement, sur la route de la zone commerciale. Comme au temps des cartes postales, on y trouvait de tout, dans ces Intermarchés de Provence, et c’était un plaisir de flâner dans les rayons. Au détour d’une promotion, on pouvait y voir les élégantes, lestées de leur marmaille, deviser de la dernière émission télévisée à la mode.

Au village, la vie s’écoulait, au rythme immémorial de la Méditerranée. Des années d’efforts avaient permis à la communauté d’extirper du centre tous ces commerces bruyants, afin que régnât dans les rues le calme absolu. Et ils éclataient, alors, ces rires tonitruants émanant des bars, clairs et joyeux comme des cigales turbulentes dans les pinèdes ! Ah ! Il faut le voir, mon Francis, les joues rosies par l’évocation de ces temps ! A la mélodie de sa voix rocailleuse j’imaginais se bâtir sous mes yeux une véritable petite crèche provençale :

« Le PMU, c’était le rendez-vous des chasseurs et des clubs taurins. Le bar des sports, là-bas, c’étaient les gitans qui y allaient. Et puis il y a le kebab des bicots, là-bas. On était bien : eux ils faisaient les singes dans leur coin, nous on rigolait dans le nôtre. Chacun à sa place, personne ne fait chier l’autre, c’est sûr c’est pas le grand ménage, mais c’est pas si mal…  Et puis il y a eu les parisiens, là… »

Francis se rembrunit. La vie en Provence n’est pas qu’un tableau charmant, il faut aussi que le monde avance. Ce pays que l’on aimerait croire immuable n’y échappe pas. Un jour la rumeur survint qu’un Monsieur de Paris rachetait le moulin désaffecté, sur la place. Il apparut vite qu’il ouvrit un bar, mais pas un café, chicha, PMU ou snack comme l’on en connaissait ici, non. Un bar d’une curieuse espèce. « Le Moulin de MC Cornille », afficha-t-il à son enseigne tarabiscotée au moyen de quelque vilaine bombe de peinture. Le Monsieur se présentait comme DJ alors qu’il ne disposait même pas de synthétiseur. Il utilisait des mots du Nord, des mots de la grisaille que lui seul comprenait, comme « café associatif », « convivial et citoyen », « animer la ville ».

Bien sûr, au-delà de quelques visites de courtoisie, aucun habitant ne songeait à lui confier sérieusement sa soif. Mais à la suite de MC Cornille vint le flot, inéluctable, des gens d’ailleurs : des Parisiens, des Nordistes, et même, même des Néerlandais. Pis, quelques jeunes du village commencèrent à fréquenter le lieu. Ils se mirent à délaisser le Ricard et les vins capsulés pour des breuvages barbares au nom de « vins biodynamiques » ou « bières artisanales ».

Des commerces rouvrirent. L’Intermarché de Provence avait beau se débattre, certains se mirent en tête de vendre en ville des vêtements, de la viande, du poisson, et même des livres ! Des villageoises, fières comme des Provençales, avaient beau continuer à refuser de mettre les pieds dans le centre, prenant vaillamment la voiture pour se rendre du lotissement à la zone artisanale, quelque chose s’était brisé.

Pécaïre, qu’il paraissait maintenant replié sur lui-même, ce pauvre PMU qui régnait avant sur le village. Les cris et les chants peinaient à s’imposer dans les rues désormais bruyantes d’anarchie passante. Eh oui, même les voitures et les scooters avaient fini par se taire, la mairie ayant capitulé devant l’exigence des nouveaux venus de bannir les moteurs.

Qu’ils étaient orgueilleux, ces vieux, continuant pourtant à se rendre en voiture à leur café traditionnel. Ils se garaient sur les trottoirs du boulevard ceignant le vieux village, le « coursse » comme on prononce par ici, puis ils n’hésitaient pas à parcourir cent, deux cents mètres pour siroter leur anis, comme si rien n’avait changé.

Francis fit une pause dans son récit. Je crus voir une larme, vite masquée par un haussement de sourcil tout de dignité méditerranéenne.

« C’est là que j’ai commencé à perdre mon fils. Il avait 15 ans. J’avais pourtant tout fait pour qu’il ne se mélange pas aux bougnoules, pour pas qu’ils lui retournent le cerveau et l’emmènent en Syrie, mais là, le coup de cet enculé de parisien, je l’ai pas vu venir.

Ca a commencé, il m’a dit qu’il trouvait Cornille et ses dégénérés ‘sympas’. Niveau musique, j’étais ouvert hein, je l’avais élevé aux tubes des années 80, normal, mais aussi aux Gipsy Kings, histoire qu’on me traite pas encore de raciste. Je me disais, avec un peu de bol il peut faire une carrière à la Kendji, ce petit. Mes couilles, oui, il s’est mis à écouter leur musique de sauvages à l’ordinateur, là, et les rares fois où il y avait des instruments, c’était des chansons de pétasses dépressives accompagnées d’un type en accordéon. De l’accordéon, putain. »

Cornille faisait en effet venir régulièrement d’autres gens de là-haut. Sans vergogne, des ardoises arrogantes placardées à son moulin annonçaient que la place serait occupée tour à tour par des « soirées électro », des « chansons à texte », et toutes ces choses superficielles qui plaisent aux habitants des grandes villes.

« J’ai pas trop vu mon fils pendant des mois, reprit Francis. Il me faisait chier, il s’habillait toujours comme une tarlouze, il était toujours avec les autres pédés, là… Moi j’ai décidé de m’en battre les couilles, c’est à sa mère de s’occuper de ça, un peu. Il ne venait même plus aux courses de taureaux, ce petit con, alors qu’est-ce que vous voulez que je vous dise. Il ne venait plus aux soirées foot du PMU, quand l’OM jouait, il me disait qu’il préférait voir Zanktepoli en strimmingue, ou je sais pas quoi. Je l’aimais, pourtant, ce petit couillon, mais ces cons me l’avaient pris, comme ils avaient pris mon village.

C’est là qu’un soir, en sortant du PMU, je l’ai croisé. Les chiottes du bar étaient bouchées, j’étais allé pisser dans la petite ruelle, contre le moulin de l’autre cono, là. Et là qu’est-ce que je vois pas ? Mon fils en train de rouler une pelle à cet enculé de Cornille. Nom de Dieu ! je disais qu’ils étaient pédés mais en fait ils le sont vraiment ? Faut savoir que j’en avais encore jamais vu en vrai à ce moment-là, hein.

Bon, ni une ni deux, j’ai pété la gueule à Cornille et foutu un coup de pied au cul à mon fils, normal, quoi. C’est pendant qu’ils chouinaient tous les deux que j’ai eu une putain d’idée. Pour la première fois dans son récit, les yeux de Francis s’éveillèrent d’une malice toute sudiste.

J’ai couru au PMU, et là j’ai crié : ‘Eh, les gars, c’est des pédés ! les parisiens d’en face, je les ai vus, c’est vraiment des pédés !’ Eh ben là, tu veux que je te dise ? J’ai vu les yeux de mes collègues, et j’ai su que le village revivait. »

Quelle farandole, mes amis ! Il fallait le voir, le vieux DJ Francis, raconter le joyeux caramentran qui saisit le village ces jours-ci ! Désormais, quand MC Cornille se rendait à son échoppe, ce n’étaient que sifflets, claquements de lèvres et mains aux fesses qui l’accompagnaient tout le chemin. Joseph Roumanille devaut être heureux en voyant de là-haut, tracée sur la façade du moulin, toute la truculence du parler provençal : « salopes », « pédés », « suceurs de bites » et autres « retournez au Marais vous faire le trou » ornaient chaque jour un peu plus les murs du Parisien. Chaque soir, les lurons se délaissaient TF1 pour se rendre sur les allées où était garé son van, et chaque soir la magie opérait : tags, vitres brisées, pneus crevés, jusqu’à ce 21 juin où le combi Volkswagen brûla dans un grand feu de la Saint-Jean comme la commune n’en avait pas connu depuis longtemps. Et l’on riait ! Et l’on dansait ! Même les austères gendarmes étaient obligés de se dérider quand, chaque matin, MC Cornille se rendait en leurs locaux pour tenter en vain de leur faire accepter son dépôt de plainte.

Puis, comme l’aube dissipe un mauvais rêve, tout redevint peu à peu comme avant. MC Cornille disparut du jour au lendemain en abandonnant son moulin. Celui-ci resta longtemps sans acquéreur et se délabra doucement. Pour plus de sûreté et afin que ce cauchemar ne se reproduisît pas, le maire le frappa d’un arrêté de péril, privant tout impétrant de venir troubler la quiétude retrouvée. Les commerces fermèrent peu à peu, et même les habitants les moins fidèles retrouvèrent le chemin de l’Intermarché de Provence. Florissant, celui-ci put même s’équiper peu de temps après de caisses automatiques. Pris de tendresse, le maire n’eût pas le cœur de faire disparaître les rues piétonnes : de toute façon, un coup de scie à métaux anonyme sur les barrières d’entrée avait eu tôt fait de résoudre le problème. Ainsi, la vie reprit ses droits au village, chacun pouvant vaquer à ses occupations sans être importuné par un quelconque désordre venu de la rue.

« Ah, ça, on a eu chaud. On a bien failli ne plus être chez nous, mais finalement on a bien rigolé. Tu veux quoi de mieux, là ! Et mon fils ? Ben, j’ai plus jamais eu de ses nouvelles, je sais pas où il est. Mais je suppose qu’il est bien plus heureux maintenant… c’est bien comme ça qu’on dit ? »

Je laissai là mon Francis après un dernier verre, tout en méditant cette historiette que je vous ai rapportée aujourd’hui. En m’éloignant, je l’entends rire encore comme s’il n’avait jamais quitté cette place, et je serais prêt à parier que, longtemps après sa mort, on croira encore entendre son accent chantant le disputer au bruit des cyclomoteurs, car tout ici en Provence n’est que permanence des choses.

Alphonse Daupé.

4
commentaires

  1. Regarder2016 Regarder2016

    Troptrop

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  2. Regarder2016 Regarder2016

    Trop vrai!

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  3. barbapapa barbapapa

    + manichéen ke ça, tu meurs

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  4. VitroPhil VitroPhil

    A lire à haute voix de préférence!

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