Les ailes du gabian Les métiers de la ville
LE COIFFEUR
Dans les chroniques que je consacre aux métiers de la ville, j’ai souhaité évoquer le coiffeur. Cela m’a été suggéré par le fait que j’y suis allé hier après-midi. Mais cela m’a fait un peu réfléchir.
Le barbier
Il y a toujours eu, dans l’histoire, des personnages dont le métier était de s’occuper de la barbe et des cheveux. Le barbier rasait le visage des hommes quand il était devenu trop chargé de poils. Mais, comme tailler la barbe nécessite de couper, il ne s’occupait pas seulement des cheveux, mais il était aussi chirurgien il s’occupait des dents. Forcément, avant que n’existe une véritable chirurgie dentaire, quand une dent faisait mal, on l’arrachait, et, comme il s’agissait de tailler dans le visage, c’était un des rôles du barbier. Peu à peu, la taille de la barbe n’a pas seulement consisté à raser, mais elle s’est accompagnée d’une esthétique du visage. Le métier de la barbe a quitté celui de la chirurgie pour accompagner celui du soin esthétique du visage. Le port de la perruque, en particulier au dix-septième et au dix-huitième siècles, a été un des soins esthétiques destinés aux hommes, comme la taille de la barbe. Finalement, le soin de la barbe et des cheveux est un travail destiné à contribuer à former de nous une sorte de portrait vivant. C’est alors que le travail du soin des dents s’est définitivement séparé de celui de la barbe : les « chirurgiens-dentistes » ont continué à couper, à arracher les dents, à tailler dans le vif, mais, comme il s’agit de soins de la bouche, de la « stoma », dit-on en grec, cela est à l’origine de cette spécialité médicale que l’on nomme « stomatologie ». Mais c’est une autre histoire. Le mot « coiffeur » apparait, en français, en 1669. Le rôle du coiffeur est définitivement entré dans l’esthétique. Il est intéressant de remarquer que, depuis quelques années, sont apparues dans les rues, de nouvelles boutiques, qui s’appellent « barber shops », qui se signalent avec de petites tubes de couleurs rayées qui tournent sur eux-mêmes : il s’agit encore d’une façon de se conformer aux modes de vie issus des États-Unis. Encore une incidence de l’hégémonie de la culture nord-américaine dans notre quotidien.
Le coiffeur et l’esthétique du visage
Nous n’allons pas chez le coiffeur pour des soins du visage destinés à des thérapies, mais pour des soins esthétiques : pour rendre notre visage plus agréable à regarder. Le coiffeur est important pour cette raison même : il s’agit, encore une fois, pour nous, de nous confronter à notre miroir. Nous allons chez le coiffeur quand nous cessons d’avoir du plaisir à voir l’image de nous que nous reconnaissons dans le miroir. Le travail de notre psychisme consiste à nous reconnaitre dans l’autre avec qui nous avons une relation, mais sans que son visage soit le nôtre : c’est dans la parole, dans l’identité, que nous nous reconnaissons dans l’autre. En revanche, le rôle du coiffeur est bien que, dans le miroir, nous ayons du plaisir à nous voir nous-mêmes, à voir notre visage et à le reconnaitre réellement comme le nôtre. C’est pour cela qu’il y a à élaborer toute une esthétique du visage. Le coiffeur coupe les cheveux, quand nous les trouvons trop longs, il coupe ou arrange la barbe quand nous trouvons qu’elle n’est plus agréable à regarder. C’est que, dans le miroir, il ne s’agit pas seulement de reconnaître l’image de nous-même que nous y voyons, mais il s’agit d’avoir du plaisir à la reconnaître. De plus, d’ailleurs, et nous retrouvons ici le rôle de l’expérience symbolique du miroir, il s’agit de faire en sorte que les autres aient du plaisir à nous voir en nous parlant ou en nous regardant. En ce sens, l’esthétique du visage conçue par le coiffeur ne consiste pas seulement à nous permettre de nous reconnaître dans le miroir et à faire en sorte que les autres nous reconnaissent : grâce à son travail sur nos cheveux, le coiffeur rend notre visage agréable à regarder, son travail est un travail artistique. Le coiffeur fait de notre visage une petite œuvre d’art. Sans doute est-ce aussi cela qui peut donner envie de devenir coiffeur. Au salon, le coiffeur fait en sorte que notre identité ne soit pas seulement celle de notre portrait, mais qu’elle nous donne du plaisir et contribue à nous rendre heureux. Comme celles de tous les artistes, l’activité du coiffeur consiste dans une forme de sublimation : dans le miroir qu’il nous tend, nous ne reconnaissons pas seulement notre identité, mais aussi une forme d’elle conforme à une forme d’idéal de nous. Grâce au coiffeur, nous nous efforçons le plus possible de rendre notre visage comparable à notre idéal de nous. Le coiffeur est un artiste, mais son œuvre n’est pas une peinture mais une œuvre vivante, un visage idéalisé dans la réalité de la vie.
Le salon de coiffure
Le coiffeur n’a pas de boutique : il travaille dans un salon. Ce simple nom en dit déjà long sur son métier. En effet, la coiffure n’est pas un simple commerce, un simple métier. Pendant que le coiffeur s’occupe de nos cheveux, nous parlons avec lui, nous échangeons avec lui des mots, des idées, des opinions. « Un des derniers salons où on cause », le salon de coiffure est un lieu de parole, de discussion, car, bien sûr, comme dans tous les salons, dans la boutique du coiffeur, nous ne sommes pas seuls avec lui. Le salon de coiffure est un lieu important de vie sociale. En ce sens il ressemble au café, mais s’y ajoute la détente que procurent le travail sur les cheveux et le soin esthétique du visage. Il ne s’agit pas seulement de mots et de paroles, mais nous nous exprimons dans la détente proposée par le travail du coiffeur. Le salon de coiffure est aussi un salon de repos – ne serait-ce, d’ailleurs, que parce que nous y allons pendant des temps de loisir, parce que le temps du coiffeur est un moment un peu hors des impératifs du temps social. Il s’agit d’un temps pendant lequel nous pouvons oublier le monde et ne nous consacrer qu’à nous et à notre visage. « Chez le coiffeur », autre façon de désigner le salon, nous sommes un peu chez nous parce que nous sommes dans un lieu de la ville consacré à notre corps. Le salon de coiffeur est un lieu de la ville dans lequel nous pouvons un peu oublier les autres. Le salon de coiffure est un peu un lieu de vacance. Le temps du travail du coiffeur sur nos cheveux, nous nous coupons du monde, nous sommes en vacance : cela signifie bien que nous faisons un peu le vide autour de nous. Le séjour chez le coiffeur n’a pas de fonction sociale. C’est pourquoi, depuis toujours, le coiffeur est un peu un homme ou une femme des secrets, une personne à qui nous nous confions, à qui nous parlons de nos envies, de nos désirs, mais aussi de nos doutes. Nous n’allons pas seulement chez le barbier ou le coiffeur pour l’esthétique de notre visage, nous y allons aussi pour dire des mots que nous ne dirions pas ailleurs. C’est bien pourquoi Beaumarchais, dans Le Barbier de Séville et dans Le Mariage de Figaro, Mozart, dans Le Nozze di Figaro, et Rossini dans Il Barbiere di Siviglia ont fait du barbier un personnage essentiel de notre vie et de la vie de la ville. Même s’il s’agit d’un commerce et que, comme tous les services de la ville, il fait l’objet d’un marché, il ne s’agit pas d’un simple espace marchand dans l’économie de la ville. Qu’il soit bref ou long, le séjour chez le coiffeur est une petite parenthèse au cours de laquelle nous ne consacrons pas notre temps social aux autres et à nos relations avec eux, mais à nous-mêmes. Chez le coiffeur, le miroir n’est pas seulement symbolique, mais il devient réel.
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