La vie des livres : épisode 10

Billet de blog
le 10 Mai 2019
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Après l'Alcazarie, José Rose poursuit sa quête des livres dans la ville avec une nouvelle fiction où les livres ont la parole.

La vie des livres : épisode 10
La vie des livres : épisode 10

La vie des livres : épisode 10

Je vis à la Joliette et parfois ça m’embête. J’attends d’être saisi mais nul ne vient. Alors je reste en rade et j’observe. J’écoute aussi les aventures de mes collègues. L’un d’eux, quel chanceux, est récemment parti dans le sac d’une dame aux mains gantées. Elle allait bientôt connaître le vrai frisson, le grand frisson de la lecture. En attendant, elle découvrait dans l’obscurité de sa montée d’escalier en panne de minuterie que ma couverture gaufrée laissait transparaître des lignes lumineuses. Oui, nous nous révélons la nuit. Emballés par un créateur, ne l’oublions pas. Elle me posa sur le guéridon, continua-t-il, et m’allégea aussitôt de ce revêtement répulsif et artistique. J’étais découvert, quasi nu devant elle et elle me recouvrit bientôt d’un léger film. Garder la sensation la plus fine possible tout en étant protégé est une gageure et j’aurais préféré le contact direct mais quel plaisir tout de même ! Lorsqu’elle m’ouvrit enfin, je crois bien que j’ai vibré. Plus tard, au bout du bout de la période d’emprunt, elle me ramena ici non sans avoir pris soin de me revêtir de ma couverture d’origine. En réponse, je n’avais rien à lui raconter. Aucun lecteur, aucun emprunteur, calme plat sur toutes les lignes alors que je suis aussi passionnant que les autres. Quel gâchis d’être captivant sans captivée !

Au fond du vaste hall d’entrée de ce théâtre, non loin du large escalier qui conduit à la salle de spectacle, j’occupe un excellent poste d’observation. Je peux regarder chacun vaquer à son affaire, la bibliothécaire poursuivant sa saisie et une lectrice indécise son va et vient entre les étagères, des employés trottant de cour à jardin tandis qu’un factotum pousse une table roulante chargée de livres et se faufile parmi des visiteurs stationnant en devant de scène. Un fond sonore éclectique laisse vaguement émerger des bribes de conversation qui s’entrecroisent et l’on peine à comprendre quelle pièce se joue.

Et voici qu’un jour une femme installe un escabeau devant moi. Elle monte, s’arrête à ma hauteur, penche sa tête sur le côté, redescend, déplace l’escabeau, remonte, s’avance, effleure, descend, fait glisser, reremonte, consulte, feuillette. Elle va pour me saisir mais elle redescend finalement les mains vides. Puis elle remet son écharpe souris autour d’un cou gracile et se revêt d’un manteau camaïeu de tissus gris qui pourrait être celui d’un Arlequin triste. Elle suspend sa sacoche en bandoulière d’un geste sec et lance un petit sourire qui l’est tout autant.

Une fois sortie et éloignée ma frustration, j’ai repris ma petite vie sans aventure. Un peu à l’étroit sur mon rayon mais profitant d’une large vision sur le lieu. Si j’avais les mots, si l’on peut dire, je pourrais décrire la verrière, le béton du sol incrusté de petits galets, la passerelle de bois, le bar, la terrasse intérieure et quelques étagères vides (pari sur l’avenir ou restructuration en cours ?). On se sent bien ici. Il y a de la vie, de la légèreté, de l’ouverture. On a envie de s’installer, de se reposer, laisser couler les jours tout simplement. Et rêver dans cette lumière du Sud que l’architecte a su mettre en valeur par cette baie vitrée ouvrant sur la vie qui passe.

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