Ma mer et Marseille (suite)

La mer dans le projet urbain de Marseille

Billet de blog
Bernard LAMIZET
5 février 2017 0

« Marsactu » a engagé un débat sur le projet de la municipalité de J.-C. Gaudin de privatiser 20 % des plages du Prado dans le cadre de l’aménagement du Parc balnéaire du Prado. Cela nous semble un projet qu’il est urgent de dénoncer et dont il importe de comprendre toutes les significations, en le situant dans l’ensemble plus large du problème de la place de la mer dans l’urbanisme de Marseille.

Nous nous sommes interrogé, dans cette chronique de Marsactu, sur ce que devait être un futur urbain pour Marseille. C’est dans ce cadre que nous souhaitons poser aujourd’hui la question de la place de la mer dans l’avenir urbain de la ville.

À plusieurs reprises, nous avons remarqué que Marseille s’était construite, en quelque sorte, contre la mer. À la différence d’autres villes, comme, par exemple, Barcelone, qui sont largement ouvertes sur la mer, Marseille a grandi et s’est développée contre la mer, en l’ignorant, voire, comme, par exemple, dans le récit de la peste de 1720, en imputant à la mer la responsabilité de la venue de la maladie et de la mort dans la ville. C’est dans ce cadre que la question, soulevée dans un texte récent de Marsactu, du projet de la municipalité de privatiser une partie des plages du Prado, nous incite à nous poser, de façon plus générale, le problème de la place de la mer dans la culture de la ville et dans son histoire.

Marseille est née de la mer, d’abord. En effet, c’est par la mer que sont venus les colons grecs qui, autour de Protis, ont fondé la ville qui faisait alors partie d’une cité grecque. Cette naissance maritime de Marseille, en même temps que cette naissance issue de l’étranger par rapport à l’espace qui deviendrait l’espace français, ont donné à notre ville une identité particulière dans l’histoire des villes françaises. La mer a une double signification dans la culture urbaine de Marseille : elle est ce qui fonde la ville qui, au commencement, est un port et vit de l’économie de la mer et du commerce maritime et, en même temps, elle fait reposer l’identité de la ville sur l’autre, sur l’ailleurs, sur une culture de l’étranger. Sans doute est-ce là la première place de la mer dans le projet urbain de Marseille : elle est ce qui amène l’étranger et ce qui lui donne sa place dans le projet économique et culturel de développement et de croissance de la ville. En amenant la culture grecque sur le littoral méditerranéen de la France, la mer fait de Marseille une ville double, à la fois française pour les autres villes et les autres pays de la Méditerranée et étrangère pour les autres villes françaises. Sans doute est-ce cette origine double qui permet de mieux comprendre cette place singulière occupée par Marseille dans la culture régionale, car, si Marseille est bien le chef-lieu de la région P.A.C.A., après être devenue le chef-lieu du département des Bouches-du-Rhône, sans doute la ville ne fait-elle pas partie de la Provence, dont la capitale historique et culturelle demeure Aix.

Il faut sans doute attendre le règne de Louis XIV et la construction de monuments importants comme l’Arsenal des Galères ou l’Hôtel de Ville, pour que l’État imprime sa marque dans l’espace de la ville. C’est à ce moment que Marseille est pleinement reconnue comme une ville française, mais sans doute l’est-elle, en quelque sorte, sous la pression du pouvoir central de Paris. C’est de la même manière qu’au temps de Napoléon III, le développement de l’activité maritime et portuaire de la ville va lui donner une importance économique qui fera d’elle une grande ville, mais sans doute en faisant reposer cette croissance économique et urbaine sur l’activité commerciale et maritime, c’est-à-dire sur une activité fondée davantage sur l’ouverture à la mer et à l’étranger que tournée vers l’intérieur et la région provençale. Si, à ces époques, Marseille s’inscrit dans l’espace économique et politique français, c’est comme une métropole méditerranéenne plutôt que comme une ville française.

Sans doute est-ce le sens qu’il convient de donner, aujourd’hui, à une entreprise culturelle comme le M.U.C.E.M. En effet, ce musée des cultures de la Méditerranée manifeste, sur le plan de la connaissance et de l’anthropologie cette ouverture de Marseille à l’espace méditerranéen qui fonde la ville sur les échanges et sur les relations avec les autres pays de la Méditerranée plus, sas doute, que sur ses relations avec les autres espaces de l’économie et de la politique de la France. Pour construire l’espace urbain de Marseille de demain, il importe de pérenniser cette ouverture de la ville sur l’espace de l’étranger et sur la mer, car c’est ce qui la fonde.

Cela permet de comprendre ce qu’il y a d’aberrant dans le projet de la municipalité de J.-C. Gaudin de privatiser une partie des plages du Prado. D’abord, il y a quelque chose de contradictoire entre un tel projet et l’inscription de la mer et de l’espace littoral dans l’espace public. Ensuite, en privatisant, ainsi, une partie tout de même non négligeable de son espace littoral, la ville vend son passé, elle brade une partie de son histoire, elle solde une part de son identité urbaine. Au-delà de cet excès de libéralisme économique qui est à dénoncer en tant que tel, il s’agit d’une décision qui est à dénoncer, car elle revient à faire du commerce avec l’histoire de la ville, avec ce qui fonde son identité en donnant un langage à sa culture.

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