La Méditerranée à Marseille, véritable ambition ou simple prétexte ?

Billet de blog
le 14 Juin 2019
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Vue de Marseille avec au premier plan le MUCEM et au second plan le quartier Euroméditerranée
Crédit : So_P

Marseille a été choisie pour accueillir les 23 et 24 juin prochains le Sommet des deux rives. Ce rendez-vous diplomatique a été lancé par Emmanuel Macron pour réunir dix pays des rives Nord et Sud de la Méditerranée. L’occasion d’interroger la place de Marseille dans cet espace et “l’identité” méditerranéenne qu’elle se donne.

Vers une “politique commune” en Méditerranée ? C’est l’objectif du Sommet des deux rives qui aura lieu les 23 et 24 juin. L’événement, annoncé par Emmanuel Macron en août 2018, réunira 5 pays européens et 5 pays africains afin de rapprocher les Etats et populations méditerranéennes, 10 ans après la création de l’Union pour la Méditerranée. Au programme : culture, jeunesse, environnement, énergie, économie… L’événement se tiendra à Marseille, un choix qui ne doit rien au hasard. Du Mucem (Musée des Civilisations d’Europe et de Méditerranée) au projet Euroméditerranée, en passant par les Rencontres d’Averroès ou encore l’IMéRA, Marseille se veut « méditerranéenne ». Elle est même parfois qualifiée de “capitale de la Méditerranée”…. Projection ou réalité ?

“S’il fallait désigner une capitale de la Méditerranée, Marseille aurait toute la place pour le devenir” estime Yvan Gastaut, historien spécialiste de l’immigration en France et en Méditerranée. Un choix que le chercheur explique par la situation et l’histoire de la ville : “C’est un carrefour géographique au confluent du Rhône et de la Méditerranée, la première ville française à être un lieu de brassage depuis l’époque des Phocéens. Une dimension migratoire qui ne s’est jamais éteinte depuis.” Son cosmopolitisme ferait de Marseille une ville méditerranéenne ? “Il y a une culture marseillaise qui se revendique de cette ‘méditerranéité’, dans la construction d’un ‘nous’ méditerranéen” affirme Yvan Gastaut. Selon lui, il est alors difficile de distinguer le “marseillais” du “méditerranéen”. “L’identité marseillaise dans la Méditerranée, c’est une métonymie, c’est une partie qui désigne le tout. Marseille, c’est la Méditerranée.”

“Un air de famille”

“Identité méditerranéenne”. Un terme qui ne plaît pas à tous. Thierry Fabre, fondateur des Rencontres d’Averroès, parle même de ”piège identitaire”. Les interactions entre les deux rives témoigneraient plus d’une ”pluralité” que d’une identité unique. Mais pas question pour autant de renier la dimension méditerranéenne de la ville. “A Marseille, il y a des liens très profonds qui relient cette ville au monde méditerranéen, ce serait une folie de s’en détourner !”

Des liens qui se retrouvent dans les paysages et les modes de vie, selon lui. “Avec la Corniche Kennedy ou la cuisine, on sent l’appartenance de Marseille à la Méditerranée. C’est quelque chose d’insaisissable, (…) un air de famille facile à reconnaître”, estime Thierry Fabre. Dès le XIVème siècle, l’historien Ibn Khaldoun, évoquait une “civilisation de l’huile d’olive” en parlant des sociétés de la Méditerranée, réunies par un même régime alimentaire fait à base de blé, de vigne et d’huile d’olive.

Euroméditerranée : un projet qui n’a de méditerranéen que le nom

Redécouvert par les pouvoirs publics français dans les années 1990, ce sentiment d’appartenance méditerranéen va être utilisé pour redorer l’image de Marseille. En 1995 naît le projet de rénovation urbaine Euroméditerranée. Contre l’image d’une ville en crise, il visait à redonner sa place de métropole internationale à Marseille, en insistant sur son héritage antique et méditerranéen. Mais certains n’y voient qu’un “projet de développement métropolitain servant à attirer de nouveaux emplois ou de nouvelles entreprises”. C’est le cas de l’anthropologue Claire Bullen. Dans son article publié en 2012, “Marseille, ville méditerranéenne ?”, elle déplore l’accent mis sur “la spéculation immobilière et l’aménagement d’un centre-ville “anglo-saxon” tendant à s’écarter des réseaux commerciaux maghrébins et de la population issue des rives sud de la Méditerranée déjà présente à Marseille.”

Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture (MP2013) a été l’occasion de relancer le projet Euroméditerranée sous-couvert d’un événement culturel. Mais cet engouement méditerranéen semble depuis être retombé : “Au MUCEM, avec les expositions qui se succèdent, on s’éloigne de plus en plus du monde méditerranéen”, estime Thierry Fabre, qui en a été directeur du développement culturel et des relations internationales jusqu’en 2016.

Alors, MP2013, projet culturel ou économique ? Pour Nicolas Burlaud, réalisateur de La Fête est finie (2014), un documentaire sur les conséquences de MP2013, la cible du projet serait en fait les investisseurs étrangers et les touristes. En particulier les passagers de croisière chinois, arrivés à la Joliette pour faire leurs courses aux Terrasses du Port, visiter le MUCEM ou le Vieux Port, “ le tout, sans croiser un arabe” résume-t-il. Une façon de rappeler que des populations des quartiers populaires, comme celle des Crottes, ont dû être déplacées afin de réaliser les travaux.

Sous la “carte postale”, fracture sociale

La Méditerranée, donc, mais pas pour tous. Les disparités socio-économiques sont très fortes à Marseille et craquellent l’image idéale de ville “méditerranéenne” et accueillante voulue par les pouvoirs locaux. Alors que dans certains quartiers du Nord de la ville les taux de pauvreté sont très hauts, 43% dans le 15ème et 52% dans le 3ème en 2017, un des quartiers les plus riches de France, Périer, est aussi à Marseille, au Sud, dans le 8ème arrondissement. Une ligne se dessine alors, au niveau de la Canebière et révèle une ville fragmentée entre des quartiers au Sud, plus riches, et des quartiers au Nord, plus pauvres. Les discriminations vécues par les personnes issues de l’immigration maghrébine à Marseille remettent aussi en cause cette idée d’une ville “méditerranéenne” unie.

Soraya Guendouz-Arab est chargée de mission auprès de l’association Approches Cultures et Territoires (ACT), qui apporte des outils pour appréhender l’histoire et la mémoire des immigrations et des quartiers populaires. Elle se montre critique envers l’idée d’un vécu méditerranéen commun à Marseille. “C’est une carte postale, mais il existe aussi une ville fragmentée (…) Parler de vivre ensemble en Méditerranée, ce n’est pas suffisant si on regarde aussi du côté des inégalités et de la violence sociale qui persiste.”

La réunion autour d’un idéal méditerranéen est d’autant plus difficile que le passé colonial et le racisme pèsent encore lourd sur les descendants de l’immigration maghrébine. La sociologue Rachida Brahim va même jusqu’à parler de “ségrégation” : “Différents travaux montrent que depuis la colonisation, il y a une inégalité de traitements en fonction de l’origine des personnes. Et cette ségrégation impacte notamment les quartiers populaires de Marseille (…) Dans ces quartiers, les hommes arabes ont pu être stigmatisés et régulièrement associés à un danger.” Malgré la volonté des pouvoirs publics de mettre en avant une dimension méditerranéenne de Marseille, Rachida Brahim reste convaincue : « la fraternité n’est pas une chose qui se décrète. Ce n’est pas parce que politiquement, on insiste sur le fait qu’on forme une unité que ça impacte directement le réel et prend effet. »

Impossible aussi d’ignorer le cimetière qu’est devenu la Méditerranée, où plus de 17 000 migrants sont morts noyés depuis 2014, d’après l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM). Ni le refus d’accueillir les passagers de l’Aquarius à Marseille en octobre dernier. “La question migratoire contredit le discours institutionnel qui prône une fraternité euroméditerranéenne, ajoute Rachida Brahim. C’est très compliqué d’instaurer une communauté de citoyens euroméditerranéens sans prendre en compte les questions migratoires, la question des frontières, et celle des personnes qui continuent de décéder en mer.” Pourtant, peu de trace de ces questions au programme du Sommet des Deux Rives…

Marie Allenou, Nicolas Dixmier, Yasmine Sellami, et Tristan Vyncke

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