LES AILES DU GABIAN
LA BOULANGERIE DU COIN DE LA RUE
Il y a quelque temps, le gabian avait consacré ses ailes au pain. Aujourd’hui, parlons d’un métier essentiel de la ville : le boulanger.
La boulangerie
La boulangerie est un de ces lieux familiers de la ville, elle est au coin de la rue, dans le quartier. Il y en a même plusieurs, dans le quartier. Entre la boulangerie de la rue Saint-Savournin, celle du boulevard Eugène-Pierre et celle de la rue des Frères Barthélémy, il y en a ainsi trois, sans compter toutes celles auxquelles je ne pense pas. C’est que la géographie des boulangeries est la géographie de la ville : les boulangeries façonnent l’espace urbain, elles lui donnent sa configuration, elles organisent son réseau, qui est, pour nous, conscient ou inconscient. Les boulangeries ne sont pas seulement des boutiques où on achète du pain, mais elles sont aussi des lieux qui donnent leur forme à nos parcours, à nos promenades, à notre façon d’habiter le quartier dans lesquels nous vivons. À la boulangerie, nous retrouvons notre quartier, je dirais même que la boulangerie contribue à fonder le quartier, à lui donner ses logiques. Au-delà de notre maison ou de notre appartement, habiter commence par aller chercher le pain à la boulangerie.
Le boulanger ne se contente pas de faire du pain et d’en vendre
C’est pourquoi, chez le boulanger, on ne s’occupe pas que de pain. Dans la boulangerie, ça parle, ça raconte, ça discute. On est chez soi, à la boulangerie, on est dans sa famille, c’est une sorte de prolongement de la maison. On ne va pas seulement chercher du pain, à la boulangerie, on vient retrouver les voisins, les gens du quartier, mais on y va aussi, tout simplement pour retrouver le boulanger, parce que la boulangerie ne s’occupe pas seulement du pain : il fait vivre la rue, le quartier, la ville. D’ailleurs, les enfants le savent bien : à la boulangerie, ils ne vont pas seulement chercher le pain mais ils y trouvent aussi les petites surprises du moment du goûter les pains au chocolat, les brioches, ce qui contribue à leur faire aimer la vie et leur donne la première expérience de la ville, les premières « leçons de ville. » et aussi des sortes de « parents complémentaires ». C’est que la boulangerie est un espace de parole, une sorte de forum ou d’agora pour tous les jours.
Le pain quotidien
C’est que nous y allons tous les jours, à la boulangerie. Le temps de la boulangerie est comme celui du journal : c’est un temps du quotidien. Les chrétiens demandent, d’ailleurs, à Dieu de leur donner leur pain quotidien. Mais, dans la prière, il n’est pas précisé s’il s’agit de baguette, de pain de campagne, d’un pain à la farine de courge ou d’un de ces pains aux noms un peu compliqués comme le « pain de Khorasan ». Le gabian ne veut pas faire de théologie, mais il remarque seulement que, si la prière parle ainsi du pain quotidien, c’est bien parce que le travail et le commerce du pain se mettent en œuvre tous les jours. Le temps de la boulangerie n’est pas un temps exceptionnel no un temps occasionnel : il s’agit d’un temps ordinaire. La visite au boulanger est une activité quotidienne, une relation sociale essentielle à l’habitation.
La boulangerie à Marseille
On peut ainsi se demander si la boulangerie, à Marseille, est la même que celles des autres villes. Y a-t-il un trait, ou plusieurs, qui distingue la boulangerie marseillaise, ce que l’on pourrait appeler une culture, ou une langue, marseillaise de la boulangerie ? Je crois, ainsi, qu’à Marseille plus peut-être que dans d’autres villes, la boulangerie est l’un ders « derniers salons où l’on cause ». Mais, si l’on trouve cela à Marseille, c’est comme dans des petites villes ou des villages : la boulangerie nous rappelle qu’ici, l’urbanité repose sur le quartier. Le quartier est resté, à Marseille, le noyau de la vie urbaine, alors que, dans d’autres villes, il est menacé. Il importe de se rappeler que la crise de la ville est sans doute née de là : du fait que, entre les centres-villes qui se vident et les banlieues dans lesquels on ne vit sans doute pas comme on le souhaiterait, les gens ne trouvent plus dans la ville la vie sociale qui fondaient la citoyenneté. À Marseille, la crise de la ville est certes une crise économique parce que les entreprises ferment et que l’on ne peut plus habiter la ville en y ayant une véritable activité reconnue, mais elle est aussi une crise culturelle et sociale. La crise sociale n’est pas due au déclin des boulangeries, mais, tout de même, le vol des boulangeries par les « grandes surfaces » y est pour quelque chose. Comme l’ensemble des commerces, la boulangerie ne peut être remplacée par le « rayon du pain » du supermarché ou de l’hypermarché, parce que, dans les libre-services, justement, on ne parle pas parce qu’on n’a rien à demander, « il n’y a qu’à » tendre la main. Le commerce n’est plus un échange, il est devenu un service fonctionnel.
Le fauteuil
Histoire de bien manifester la complexité du rôle de la boulangerie, dans un coin de la mienne, tout de suite à droite quand on entre, on voit un grand fauteuil. Dans la boucherie où j’allais, lors de mon premier séjour à Marseille, au début des années 80, il y avait un tabouret, dans la boutique. Cela montre que ces boutiques ne sont pas seulement là pour préparer des produits de consommation et pour les vendre, mais qu’elles sont bien des lieux sociaux, des prolongements de l’agora et du forum. Ce sont des leçons d’histoire – peut-être d’histoire méditerranéenne, si l’on veut. L’agora, le forum, la boulangerie sont, certes, des lieux de commerce, mais aussi des lieux où ça parle. Dans ces boutiques, olé marchand ne se contente pas de vendre, nous ne venons pas seulement pour acheter, mais aussi pour rencontrer les autres, pour habiter la ville en y discutant, en y débattant. La boulangerie ne propose pas seulement du pain, elle propose aussi des mots. Le fauteuil n’est lui-même pas fait seulement pour nous permettre de nous y asseoir, il est comme les meubles de la boulangerie ou de notre maison : en faisant partie des meubles, il contribue à construire l’espace de notre vie quotidienne, l’espace familier de notre existence. Le fauteuil de la boulangerie de la rue Saint-Savournin est l’un de ces traits qui la distinguent des autres, lui permettant ainsi d’échapper à l’industrialisation sans âme et sans identité des lieux de ce qui se fait passer pour notre vie sociale. Ce n’est pas au supermarché, mais à la boulangerie que nous retrouvons la vérité du contrat social.
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